"Nos réflexions sur l'amour humain dans le plan de Dieu seraient en quelque sorte incomplètes", observe le Pape, "si nous ne tentions pas d'en voir les applications concrètes dans la morale conjugale et familiale"1. Le Pape consacre donc 15 catéchèses à ce "long commentaire d'Humanae Vitae"2.
Ces réflexions ne peuvent être bien comprises qu'à la lumière de la vision biblique, anthropologique, théologique, sacramentelle et personnaliste que nous avons détaillée jusqu'à ce point. Nous encourageons donc le lecteur à ne pas lire ces pages séparées de leur contexte.
Beaucoup voient dans les enseignements de Humanae Vitae un rappel cinglant de notre condition de pécheur liée à une crainte du corps. L'encyclique va en fait beaucoup plus loin que cela : elle proclame la rédemption, dont l'expérience concrète se fait aujourd'hui par le corps. Le problème de la vie telle que beaucoup de chrétiens la vivent se situe dans le lien entre foi et morale. En bref : nous croyons à la résurrection comme à un concept, non comme une réalité in-carnée : en conséquence notre morale n'est qu'un ensemble de normes détachées de tout ethos.
Dieu se révèle comme "Amour" et "Père". La question que pose Humanae Vitae est simple : A quoi doit ressembler l'amour conjugal pour refléter l'Amour et le Père, afin que nous puissions y découvrir le plan de Dieu ?
Si on sent clairement l'influence qu'a eu un certain cardinal polonais dans la formulation personnaliste de certains textes de Vatican II, notamment dans les sections sur le mariage1 et dans le texte de l'encyclique Humanae Vitae, Paul VI, dans cette dernière, n'a pas totalement repris dans toute sa cohérence la démarche personnaliste de Karol Wojtila.
Humanae Vitae rappelle la doctrine constante de l'Église sur la régulation des naissances : elle "enseigne que tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie"2. Cependant, la nature de la justification qui sous-tend la doctrine évolue, malgré le titre de ce passage3 : ce n'est plus tant la finalité qui permet d'évaluer la moralité des actes posés par les époux que leur signification, leur sens profond4 pour les époux.
C'est un passage significatif d'une théologie de la nature vers une théologie de la personne. Une théologie de la nature confronte en effet des faits objectifs à notre subjectivité, confrontation qui mène souvent à l'incompréhension ; la théologie de la personne invite chacun à voir dans sa propre expérience la source de l'éthique.
La condition de la validité d'un tel passage est de ne pas opérer de séparation artificielle entre nature et personne, ni entre corps et esprit, mais de voir comment elles sont liées, c'est à dire de reconnaître qu'un discernement clair de notre expérience humaine rejoint la vérité objective de la nature, à condition d'être plongé dans la rédemption par le Christ.
Ainsi, il ne s'agit pas tant d'évaluer la moralité d'un acte comme un concept abstrait, que de comprendre si la manière dont l'acte est réalisé correspond à la nature et à la dignité profonde de la personne qui agit. Il est intéressant de constater que la section du Catéchisme consacrée à la moralité commence par "Chrétien, reconnais ta dignité"5.
En conséquence, la question "jusqu'où puis-je aller ?" n'est pas pertinente. La question à laquelle nous tentons de répondre au quotidien doit être "comment ma vie peut-elle être un signe fidèle de l'Amour de Dieu". Ceci est important certes pour les autres, mais aussi pour soi-même, car notre jugement et notre discernement sont orientés par notre façon de vivre. La persistance dans l'altération du langage du corps altère également notre vision de notre personne et notre discernement.
Les couples, dans l'acte conjugal, sont appelés à renouveler les voeux (prononcés à l'autel) avec leurs corps. A ce moment-clé de la relation nous devons être attentifs à bien comprendre ce que le corps exprime, pour "agir dans la vérité et nous comporter en conformité avec notre dignité et la norme morale"6
On peut parler moralement de bien ou de mal selon que les époux donnent ou non à leur union le caractère d'un signe véridique7 (selon que ce signe révèle réellementl l'amour - créateur et rédempteur - de Dieu). En d'autre terme, un comportement sexuel "moralement juste" signifie simplement un comportement sexuel "sacramentellement efficace"8.
Un signe sacramentel est efficace lorsqu'il signifie correctement la réalité spirituelle qu'il communique. L'acte sexuel signifie l'union du Christ et de l'Église9, pas comme un concept mais précisément dans l'oeuvre de la création et de la rédemption. On voit là émerger la raison théologique derrière la position de l'Église contre la contraception : celle-ci a pour but de priver l'acte sexuel de son potentiel pro-créateur (NB: cela ne signifie pas qu'il ne soit pas licite d'espacer les naissances).
Un tel comportement serait une profanation du sacrement. Expliquons ce terme10 : le profane (de pro-fanum : devant le temple) désigne ce qui n'est pas sacré. Or pour l'Église, la sexualité est sacrée (et non diabolique, comme le croient un certain nombre de gens - et malheureusement certains catholiques) : détacher l'acte de sa signification correspond à basculer dans une vision manichéenne de la personne, où l'esprit et le corps sont séparés, l'esprit dominant le corps, qui est totalement opposée au christianisme.
Ce qui est en jeu est la Vérité de la personne, au niveau ontologique ('de la nature') et au niveau subjectif et psychologique ('de la signification')11 Vue dans cette optique, le rejet de la contraception n'est pas une barrière morale arbitraire, mais une conséquence logique : aucun couple qui a compris le sens profond de la relation sexuelle ne désire la vivre ainsi.
Paul VI présente ainsi cet enseignement avec confiance : "Nous pensons que les hommes de notre temps sont particulièrement en mesure de comprendre le caractère profondément raisonnable et humain de ce principe fondamental"12.
Si le rejet de la contraception n'est pas inscrit tel quel dans la Bible13, une bonne compréhension du caractère théologique du corps permet de comprendre que cette norme n'est pas d'origine humaine, mais divine : bref, que c'est un appel et non une condamnation. C'est pourquoi14 l'Église considère cet enseignement comme définitif et irréformable15.
Certains prétendent que l'encyclique est un "retour en arrière" par rapport aux "progrès" du Concile Vatican II. En réalité, l'enseignement sur cette question n'a pas bougé et les textes même du Concile citent dans leurs sources certaines des affirmations les plus fortes de ces principes16.
Il est important de souligner que cet enseignement correspond à un réel souci pastoral, c'est à dire qu'il ne s'agit pas pour le magistère d'affirmer des concepts, mais de chercher le bien de l'homme, en prenant en compte ses difficultés.
Tout au long de son encyclique, Paul VI montre qu'il est conscient et a souci des problèmes et questions des hommes et femmes modernes ; il reconnaît que cet enseignement "pourra apparaître à beaucoup difficile, pour ne pas dire impossible à mettre en pratique. Et certes, comme toutes les réalités grandes et bienfaisantes, cette loi requiert une sérieuse application et beaucoup d'efforts, individuels, familiaux et sociaux. On peut même dire qu'elle ne serait pas observable sans l'aide de Dieu qui soutient et fortifie la bonne volonté des hommes.17
Cette dernière réflexion n'est pas sans rappeler la prière adressée par Tobie et Sarra à Dieu le soir de leur nuit de noce... la vie chrétienne ne se vit qu'au pied de la croix, et c'est souvent par crainte de ce passage par la croix que nous renonçons : rappelons-nous alors la miséricorde du Christ pour Pierre et remettons-nous en chemin !
"La théologie du corps n'est pas une théorie mais une pédagogie chrétienne du corps fondée sur l'Écriture"18, dit Jean-Paul II. Le choix de Paul VI était de croire ou non dans la puissance de l'Évangile19 tout en prenant aux compte avec miséricorde nos faiblesses..20 Humanae Vitae appelle en fait les hommes et femmes à vivre leur propre "grandeur" : est-ce antipastoral, impraticable ? Nous avons la réponse de Jean-Paul II à cette question21 :
Les possibilités « concrètes » de l'homme ne se trouvent que dans le mystère de la Rédemption du Christ. « Ce serait une très grave erreur que d'en conclure que la règle enseignée par l'Eglise est en elle même seulement un " idéal " qui doit ensuite être adapté, proportionné, gradué, en fonction, dit-on, des possibilités concrètes de l'homme, selon un " équilibrage des divers biens en question ". Mais quelles sont les " possibilités concrètes de l'homme " ? Et de quel homme parle-t-on ? De l'homme dominé par la concupiscence ou bien de l'homme racheté par le Christ ? Car c'est de cela qu'il s'agit : de la réalité de la Rédemption par le Christ. Le Christ nous a rachetés ! Cela signifie : il nous a donné la possibilité de réaliser l'entière vérité de notre être ; il a libéré notre liberté de la domination de la concupiscence. Et si l'homme racheté pèche encore, cela est dû non pas à l'imperfection de l'acte rédempteur du Christ, mais à la volonté de l'homme de se soustraire à la grâce qui vient de cet acte. Le commandement de Dieu est certainement proportionné aux capacités de l'homme, mais aux capacités de l'homme auquel est donné l'Esprit Saint, de l'homme qui, s'il est tombé dans le péché, peut toujours obtenir le pardon et jouir de la présence de l'Esprit »
Humanae Vitae considérée parfois comme oppressante, appelle en réalité à une vraie libération sexuelle.
Quiconque connaît un tant soit peu l'enseignement authentique de l'Église sait que son opposition à la contraception ne signifie pas que les couples doivent laisser "au hasard" le nombre d'enfants dans leur famille. Jean-Paul II affirme22 que la parentalité responsable implique que le "couple prenne en compte dans ce domaine ses devoirs envers Dieu, envers eux-même, envers leur famille et la société, dans une saine hiérarchie de valeurs."23.
Si le conseil d'un prêtre ou d'un directeur spirituel peuvent être d'une aide certaine, l'Église enseigne sagement que "ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu"24. L'unique direction que donne le Concile est de prendre en considération le "leur bien et le bien des enfants nés et à naître"25, de "discerner les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation"26, et de tenir "compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l'Eglise elle-même"27.
Un couple peut méditer ces considérations et décider en toute liberté d'avoir une famille nombreuse ; un autre pourra méditer ces considérations et décider en toute liberté d'avoir une famille plus réduite. L'Église reconnaît que les deux exercent alors une parentalité responsable.
Humanae Vitae reconnaît qu'un couple peut avoir des raisons légitimes d'éviter une grossesse, sans que cela ne légitime l'usage de la contraception. Comment comprendre cela ? La réponse se trouve dans le Concile28
Les actes spécifiques de la vie conjugale, accomplis selon l'authentique dignité humaine, doivent être eux-mêmes entourés d'un grand respect. Lorsqu'il s'agit de mettre en accord l'amour conjugal avec la transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend donc pas de la seule sincérité de l'intention et de la seule appréciation des motifs; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d'amour véritable, la signification totale d'une donation réciproque et d'une procréation à la mesure de l'homme; chose impossible si la vertu de chasteté conjugale n'est pas pratiquée d'un coeur loyal.
Comment un couple qui a des raisons légitimes d'éviter une grossesse peut-il le faire sans séparer les dimensions unitive et procréative de la sexualité ? Pour comprendre cela, montrons les limites de contraception avant d'exposer ce à quoi l'Église appelle les couples.
La raison d'être de la relation sexuelle est de former une véritable communion de personnes, dont la communion de la Sainte Trinité est à la fois la source et le critère. A travers des gestes et des réactions, dans la dynamique de la tension et du plaisir mutuellement offert, le corps, en action et en interaction, donc la personne, parle.
Que dit-il ? A partir de l'enseignement de Jean-Paul II sur le caractère prophétique du corps, nous pouvons conclure que si le mari aime sa femme "comme le Christ aime l'Église" alors il dit "Voici mon corps donné pour toi "29 ; si la femme répond à son mari comme l'Église au Christ, à l'image de Marie, alors elle dit : "Qu'il me soit fait selon ta parole."30
La contraception introduit une séparation entre le corps et l'esprit : elle dit "je t'aime, mais sans ta fertilité". La dynamique de la tension et du plaisir, devient une fin en soi plus que le fruit de l'amour. A moyen terme, ce défaut d'écoute du corps conduit chacun à ne chercher que son propre plaisir, l'autre n'étant qu'un moyen pour arriver à cette fin. Une fois encore, ce n'est pas le désir d'éviter une grossesse qui dénature la relation, mais la stérilisation d'une union potentiellement féconde.
Supposons qu'un couple comprenne le langage du corps et tienne à l'exprimer en vérité ; mais qu'ils aient des raisons sérieuses de ne pas concevoir un autre enfant. Que peuvent-ils faire qui ne dénature pas le langage de leur union ? (un indice: vous le faites en ce moment-même...)
Il peuvent s'abstenir. Si l'on y pense, il y a de multiples moments dans la vie d'un couple où la continence est requise : lorsque l'un des époux est malade, lorsque l'épouse approche de la fin de grossesse, ou dans les jours qui suivent une naissance. L'on s'abstient alors par amour, pour que l'autre ait la certitude qu'il ou elle est respecté(e) dans sa personne et n'est pas simplement un objet de plaisir. Si l'on ne peut s'abstenir, qu'est ce que cela révèle de notre façon d'aimer ?
Ainsi, ne pas avoir de relations sexuelles fait également partie du langage du corps, comme le silence ponctue la parole31. La nature cyclique de la sexualité féminine entraîne que certaines périodes sont naturellement infertiles : les époux qui ne souhaitent pas avoir d'enfants ne sont pas privés de l'expression corporelle de leur amour, sans en dénaturer le langage naturel puisque ces jours sont naturellement infertiles.
On peut se demander : à quoi bon le moyen puisque le résultat est le même ? Prenons une analogie. Entre la mort naturelle et l'euthanasie, la différence ne se situe pas dans le résultat : dans les deux cas l'on meurt. On peut même éprouver un désir (noble) de voir quelqu'un mourir par compassion face à sa souffrance. Mais dans un cas, on laisse la vie s'exprimer et dans l'autre on se l'approprie et on la manipule. Jean-Paul II appuie ce point : dire que la contraception est justifiée revient à dire qu'il existe des situations où il est justifié de ne pas reconnaître Dieu comme Dieu. La coninence est une non-procréation tandis que la contraception est une anti-procréation. En ce sens, les méthodes naturelles de régulation des naissances ne sont pas des "contra-ceptions naturelles" (par opposition à des méthodes de contraception artificielles) mais des méthodes de planification familiale.
La différence anthropologique et en même temps morale existant entre la contraception et le recours aux rythmes périodiques [est] beaucoup plus importante et plus profonde qu'on ne le pense habituellement et qui, en dernière analyse, implique deux conceptions de la personne et de la sexualité humaine irréductibles l'une à l'autre.
Le choix des rythmes naturels comporte l'acceptation du temps de la personne, ici du cycle féminin, et aussi l'acceptation du dialogue, du respect réciproque, de la responsabilité commune, de la maîtrise de soi. Accueillir le temps et le dialogue signifie reconnaître le caractère à la fois spirituel et corporel de la communion conjugale, et également vivre l'amour personnel dans son exigence de fidélité. Dans ce contexte, le couple expérimente le fait que la communion conjugale est enrichie par les valeurs de tendresse et d'affectivité qui constituent la nature profonde de la sexualité humaine, jusque dans sa dimension physique.
Ainsi, la sexualité est respectée et promue dans sa dimension vraiment et pleinement humaine, mais n'est jamais «utilisée» comme un «objet» qui, dissolvant l'unité personnelle de l'âme et du corps, atteint la création de Dieu dans les liens les plus intimes unissant nature et personne.32
Deux visions du monde et de l'homme s'opposent : l'une, vision intégrale de l'homme corps et esprit ; l'autre qui voit dans le corps une réalité purement biologique qui n'a que peu de lien avec un esprit qui exerce sur lui sa domination. La science contemporaine pert trop souvent de vue ce lien entre corps et esprit : nous faisons de l'ingénierie agronomique, pourquoi ne pas faire l'ingénierie de notre propre corps ?
Une distinction également importante est celle du type de domination que l'homme exerce sur la création, particulièrement sur son propre corps. La vision positive de cette domination est la maîtrise de soi : c'est le cas de l'homme qui entre dans l'écoute de sa femme pour suivre son cycle naturel. Cette vision proclame : le corps n'est pas tout. Une autre vision, opposée, proclame : le corps n'est rien. C'est la tyrannie sur le corps, inspirée du manichéisme. Fondamentalement perverse33 elle proclame que l'homme peut tout sur son corps, et qu'aucune vérité naturelle n'a d'influence sur ce qu'il est bon ou non de faire avec.
Pourquoi stérilisons-nous nos animaux ? justement parce qu'il ne sont pas capables de cette maîtrise de soi. Nous le pouvons. Dire le contraire revient à renier notre solitude originelle devant Dieu, à renier ce qui nous distingue des animaux et renier notre dignité de sujets.
Sans maîtrise de soi, pas de vrai don : si nous ne savons pas dire "non", quelle valeur a notre "oui" ?
En définitive, un fait peu reconnu émerge : la contraception n'a pas été inventée pour empêcher les grossesses. Nous avions un moyen parfaitement sûr, infaillible pour cela : la continence. Les raisons de l'invention de la contraception sont multiples, mais l'une d'entre elles est clairement la "nécessité" de satisfaire nos instincts sexuels sans restreinte ni maîtrise de soi : en bref, la concupiscence.34
Le Magistère insiste sur un élément qui est nécessaire à l'équilibre de sa position35, et qui fait souvent défaut dans les cercles qui acceptent l'enseignement de l'Église sur la contraception : l'existence de raisons légitimes d'éviter une grossesse. Certains semblent oublier la nécessité de ces raisons légitimes, tandis que d'autres semblent croire que les couples seraient obligés de procréer, sauf à tomber dans l'égoïsme.
Le danger de la première mentalité est l'égoïsme exprimé dans le refus de l'enfant ; cependant la seconde mentalité peut cacher une autre forme d'égoïsme moins évidente.
Les familles nombreuses sont dans leur grande majorité issue d'une réflexion prudente et avisée et le don sincère de soi. Cependant, elles sont parfois le résultat d'un manque de liberté de s'abstenir de relation sexuelle. Or la maîtrise de soi est le prérequis de l'amour conjugal authentique.
La pratique de périodes de continence choisies36 est sans doute d'une grande aide au développement d'un amour authentique, à condition qu'elles ne soient pas pour l'un des époux le masque d'une réticence face à la sexualité. Saint-Paul suggère37 que ce soit pour des périodes courtes et pour le bénéfice de la prière.38
La vision de Jean-Paul II est une interprétation personnaliste de la loi naturelle39 : celle-ci n'est pas la "loi de la jungle" mais l'interprétation du sens moral de l'homme au commencement, avant d'être marqué par le péché. Elle vise donc l'appel et la vocation profonde de l'homme : plus qu'une loi naturelle impersonnelle, c'est de la fidélité à un Créateur personnel qui est en jeu40.
Les Catéchèses de Jean-Paul II suivent un schéma bien précis : lorsqu'il a enseigné un point qui pose difficulté, il ne manque pas de proclamer la puissance de la rédemption, et son efficacité dans nos vies, qui amène les hommes et les femmes à ne pas seulement respecter la loi mais l'accomplir dans la joie. Le Pape présente toujours l'éthique à la lumière de l'ethos, la loi à la lumière de la grâce, et ici la dimension normative d'Humanae Vitae dans la perspective de la spiritualité conjugale.
Pour comprendre la faisabilité des enseignements du Saint-Père, nous devons toujours garder à l'esprit son enseignement sur la pureté comprise comme vie dans l'Esprit1. La vie conjugale des époux n'est rien d'autre que l'engagement ferme à demeurer ouverts à l'action de l'Esprit.
Beaucoup d'entre-nous, à la lumière de nos faiblesses, considérons l'enseignement de l'Église comme irréaliste. Paul VI veut nous rassurer en affirmant que la puissance de Dieu trouve sa plus forte expression dans la faiblesse2, lorsqu'il dit qu'il ne faut pas "dissimuler les difficultés, parfois graves, qui sont inhérentes à la vie des époux chrétiens"3.
Humanae Vitae fait donc cas de la faiblesse de l'homme mais ne s'arrête pas là : ce serait priver la croix de sa puissance. Sa conclusion est une supplication à Dieu pour qu'il répande l'abondance de sa grâce. Les hommes et les femmes peuvent-ils appliquer cet enseignement en comptant sur leurs propres forces ? Une réponse réaliste est : "non". Mais il s'adresse à des hommes et des femmes qui ont été libérés par le Christ pour aimer comme il aime. « Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. »4
Croyons nous que le Christ est mort et ressuscité pour nous libérer du péché et nous donner la grâce de vivre selon le plan originel de Dieu ? Croyons-nous que l'Esprit Saint - l'amour et la puissance même de Dieu - nous a été donné ? C'est la question à laquelle nous nous confrontons : condamner l'Église parce qu'elle appelle les hommes et les femmes à vivre pleinement leur vocation, parce qu'elle les appelle à la sainteté, revient à répondre par la négative.
Pour vivre pleinement la théologie du corps, Dieu, par l'Église, nous offre quelques ressources qui sont5 les mêmes que pour vivre une vie chrétienne authentique : la prière, l'Eucharistie, et la réconciliation.
La grande tradition mystique de l'Église, en Orient comme en Occident, [...] montre comment la prière peut progresser, comme un véritable dialogue d'amour, au point de rendre la personne humaine totalement possédée par le Bien-Aimé divin, vibrant au contact de l'Esprit, filialement abandonnée dans le cœur du Père. On fait alors l'expérience vivante de la promesse du Christ: « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père; moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui » (Jn 14,21).
Il s'agit d'un chemin totalement soutenu par la grâce, qui requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît aussi de douloureuses purifications (la « nuit obscure »), mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie indicible vécue par les mystiques comme « union sponsale ».
Précisons que si nous voulons entendre Dieu nous parler, la meilleure solution est encore de L'écouter et d'accorder de l'attention à sa Parole. La lecture priante de l'Écriture Sainte fait donc pleinement partie de la prière pour entrer en relation avec le Verbe de Dieu.
La prière personnelle de chacun des époux est la fondation du couple et la prière conjugale son ciment.
Dans l'Eucharistie, nous avons Jésus, nous avons son sacrifice rédempteur, nous avons sa résurrection, nous avons le don de l'Esprit Saint, nous avons l'adoration, l'obéissance et l'amour envers le Père. Si nous négligions l'Eucharistie, comment pourrions-nous porter remède à notre indigence?
Notre dignité et notre salut sont dans le Christ, aussi la réconciliation des époux n'a de sens que si nous demandons à Dieu d'éclairer notre conscience et de restaurer en nous la pureté de nos origines, afin que nous vivions selon le plan parfait tracé par notre Créateur. Le Sacrement de la Réconciliation est précisément le lieu pour cela. S'il peut être dur d'y aller13 (car cela impose de mettre en relation la réalité de nos vies avec une éthique qui nous extérieurs car nous sommes pécheurs) il est essentiel car permet d'ajuster notre coeur (de développer une ethos) au coeur de Dieu.
Le sacrement de la réconciliation nous permet également de nous laisser regarder par le Christ et de contempler son regard d'amour.C'est dans ce regard que nous trouvons les forces pour mener le combat pour revendiquer notre dignité face à l'adversaire14.
Une théologie "objectivisite", qui tentait de décrire de l'extérieur la vie conjugale ne pouvait mettre à jour le rôle fondamental de l'amour conjugal dans la vie des époux. C'est pourquoi elle se concentrait sur les finalités du mariage chrétiens, dont la première est la procréation et les secondes sont le secours mutuel et le remède de la concupiscence.
L'avènement de l'amour conjugal dans la théologie du mariage a connu quelques difficultés : certains ont en effet cru pouvoir l'identifier avec le secours mutuel que se doivent les époux. En conséquence, ils l'ont opposé à la procréation comme finalité première du mariage. D'autres, face à cette erreur, se sont radicalement opposés (!) à l'entrée de l'amour dans la théologie du mariage : ceux-là ont eu peur de l'arrivée de la subjectivité dans une théologie objectiviste.
Jean-Paul II réconcilie subjectivité et vérité objective dans sa définition de l'amour. Citant Saint-Paul, il nous dit que l'amour authentique est l'amour qui "trouve sa joie dans ce qui est vrai"15. L'amour n'est pas un simple sentiment : il procède de la Vérité16 ; Dieu est Amour17. L'amour coupé de Dieu n'est pas Amour, c'est une contrefaçon du monde : l'amour authentique est toujours "du Père"18.
Cet amour authentique est il possible ou sommes-nous condamnés à la contrefaçon ? Le Pape insiste toujours sur la réalité effective de la rédemption et sur le fait que nous sommes appelés, et appelés avec force, à la sainteté.
Quel est la place de cet amour authentique dans le mariage ? L'amour conjugal est en quelque sorte le coeur, l'âme du mariage. Ainsi les finalités du mariage sont celles de l'amour conjugal. L'amour conjugal est l'accomplissement du mariage : c'est lui qui permet aux époux de répondre aux exigences du mariage en tant que signe sacramentel.
L'un des reproches fait à Humanae Vitae est que son rejet de la contraception empêche aux époux d'exprimer leur amour. Jean-Paul II rétorque que la continence temporaire est un bon "test" de l'amour : un couple qui ne peut s'abstenir doit se demander sérieusement s'il n'a pas confondu (peut-être involontairement) l'amour pour sa contrefaçon, la concupiscence.
Choisir l'amour authentique comporte un enjeu majeur : comme le montre l'histoire de Tobie et Sarra, cet enjeu est une question de vie et de mort. C'est également un choix de vie, qui exige une permanence. Jean-Paul II implique que l'abstinence périodique, par exemple, n'est pas simplement une technique de "morale temporaire" : elle est sous-tendue par la chasteté, qui est une éthique de vie permanente.
L'enjeu est de vivre la vertu de tempérance. Comme l'abstinence, celle-ci a mauvaise presse, comme si toutes deux impliquaient une renonciation. Certes, elles impliquent de renoncer à la convoitise et à la tentation de vouloir être le centre de l'univers (ou mieux, que nos pulsions immédiates soient le centre de l'univers). Mais elles sont avant tout un choix positif, le choix d'être capable d'orienter nos réactions instinctives. Il ne s'agit pas de tyranniser nos passions en voulant les empêcher de nous tyranniser, mais de les orienter vers le bien.
Cette vision de la continence va au-delà de la vision de St Thomas, pour qui il s'agit avant tout de la lutte de la volonté contre la pulsion : pour Jean-Paul II il s'agit d'orienter profondément notre coeur pour que même nos pulsions soient orientées vers le bien (ce que St Thomas appelait la vertu). Dans notre histoire des deux évêques, celui qui détourne le regard vit la continence au sens de St Thomas, mais l'autre est réellement vertueux.
Puisqu'il s'agit de faire entrer son coeur dans une disposition nouvelle, Jean-Paul II conseille, de manière très pastorale, de commencer par de petites choses. Après tout, aucun haltérophile n'a commencé en soulevant 200kg du premier coup. Enfin, la continence n'est pas seulement une chose pour laquelle nous devons nous exercer, mais aussi un don pour lequel nous devons prier. Le Catéchisme cite St Augustin19 :
Je croyais que la continence relevait de mes propres forces, forces que je ne me connaissais pas. Et j’étais assez sot pour ne pas savoir que personne ne peut être continent, si tu ne le lui donnes. Et certes, tu l’aurais donné, si de mon gémissement intérieur, j’avais frappé à tes oreilles et si d’une foi solide, j’avais jeté en toi mon souci
Cet engagement est total : si certains sont prêts à tuer pour satisfaire leur concupiscence, les chrétiens aux doivent être prêts à mourir plutôt que de se détourner de l'Amour vers la convoitise.
Cet engagement total ne peut se faire que si l'attrait de la maîtrise de soi vient de l'émerveillement pour la beauté de la sexualité et non de sa dévalorisation. La pruderie et le rigorisme peuvent ainsi se déguiser en vertu, mais démontrent en fait un manque de vertu, car elles procèdent du manichéisme qui conduit à l'insensibilité à la valeur de l'amour. Le discernement se fait par les fruits : si la continence provient de la chasteté, alors l'union sexuelle et le fait même d'être embrassée, enlacée et caressée par son mari procurera à sa femme une grande joie, du fait de la certitude de l'absence d'égoïsme chez celui-ci.
Les deux formes de désir sont l'excitation et l'émotion. La plupart des hommes éprouveront le désir d'abord sous la forme de la stimulation, de l'excitation tandis que la plupart des femmes l'éprouveront d'abord sous la forme de l'émotion.
Les deux sont bonnes à l'origine, les deux ont leur contrefaçon dans la concupiscence, qui traite l'autre sexe comme un moyen d'obtenir sa propre satisfaction égoïste, les deux sont l'objet de la rédemption. Le désir, dit Wojtyla20, est la matière première de l'amour : il est cependant nuisible de confondre la matière première et le produit fini !
Lorsque le Pape les distingue, ce n'est d'ailleurs pas pour les opposer : c'est l'union des deux langages et leur interpénétration dans l'amour que permet la vertu.
Rappelons-nous que le Pape souligne que "l'antithèse et d'une certaine manière la négation de [...] la liberté se produit lorsque celle-ci devient un prétexte pour 'vivre selon la chair' ". Vouloir se "libérer de la continence", c'est vouloir être libre de la liberté pour choisir librement l'esclavage.
La source et le fruit de cette éthique est la révérence pour le Christ (c'est-à-dire l'émerveillement dont l'image originelle est la joie d'Adam lorsqu'il découvre Ève). Lorsque qu'une femme et son mari s'ouvrent au don de la piété et de la crainte de Dieu, l'Esprit inspire dans leur coeur une sensibilité particulière pour tout ce qui, dans la création, reflète la sagesse et l'amour de Dieu. Ils en viennent à voir - et vénérer - leur corporéité et leur union avec le regard bienveillant de Dieu !! A cette vénération s'ajoute une crainte21 salvifique de porter atteinte à cette beauté.
En s'aimant ainsi, les époux se reconnaissent et s'affirment mutellement. La concupiscence ne bénit pas l'autre "je" comme une personne créée pour elle même ; elle voit l'autre comme un objet. Si notre but est de satisfaire un désir, nous pouvons le faire de nombreuses manière différentes et avec de nombreuses personnes différentes. La personne-objet de concupiscence en vient à réaliser : "tu ne me désire pas", "tu ne m'aime pas moi ". A l'inverse, la personne aimée pour elle-même est en paix, car elle sait qu'elle est aimée pour son être entier et n'a pas peur d'être rejetée : elle peut être nue et dépourvue de honte. C'est pourquoi chaque relation sexuelle compte.
Nous savons consciemment lorsque nous vivons la relation sexuelle dans l'amour authentique ou la convoitise. Si un doute subsiste dans votre esprit, posez vous la question : "est-ce que je veux que l'Esprit Saint soit présent à cet instant précis ?" Si la réponse est non (ou un silence gêné), il y a des chances que vos préliminaires soient une sorte d'anti-épiclèse, comme si le prêtre célébrant l'Eucharistie disait "Que ton Esprit ne vienne pas sur ces dons"...
Jean-Paul II en concluant sa réflexion de la Théologie du Corps sur le mariage et la sexualité reconnaît que d'autres thèmes essentiels trouvent leur place dans cette théologie sans avoir pu être abordés (la maladie, l'assistance à la procréation, l'euthanasie, le handicap, la souffrance, la mort etc..). Aux théologiens de demain de se saisir de ces questions d'importance majeures pour notre civilisation.
La question des relations entre la technique et l'éthique, abordée en pointillés avec la question de la contraception, mérite un développement plus profond.
Les controverses récentes à propos de Benoît XVI et du préservatif démontrent qu'une certaine culture de mort veut fuir dans la technique ses responsabilités et la réflexion sur le sens de la vie, en dépit souvent d'une réelle attention au fait scientifique et au prix d'amalgames22.
Rappelons enfin que le rôle de l'Église est de "porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération"23 et qu'
A chaque instant de l'histoire et sous toutes les latitudes,
la dignité et l'équilibre de la vie humaine dépend
de qui elle est pour lui et de qui il est pour elle.