Le Mariage : Alliance, grâce et signe

Après avoir présenté sa "vision globale" de l'homme, de sa corporéité et de sa sexualité, et réfléchi sur la vocation au célibat pour le royaume, Jean-Paul II aborde enfin la question du mariage, de sa signification et de la vie des époux.

Ainsi que nous allons le voir, la grandeur du sacrement du mariage réside dans le fait que les deux unions, celle de l'Homme et de la Femme, et celle du Christ et de l'Église, révèlent le même mystère. Jean-Paul II analyse d'abord la dimension [divine] de l'allaince et de la grâce, avant de décrire la dimension [humaine] du signe.

- signe - mystère - mariage - alliance - grâce
Slideshow Image: 

Relations entre les Époux dans la lettre aux Ephesiens

Peu de textes dans toute la Bible ont fait l'objet d'autant de mécompréhensions et d'interprétations politiquement correctes que le chapitre 5 de la lettre aux Ephésiens. C'est pourquoi Jean-Paul II marche sur des oeufs pour rétablir le sens des écrits de Saint-Paul1. Voici l'extrait analysé par le Pape2:

  Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ; les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ; car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l'Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps. Eh bien ! si l'Église se soumet au Christ, qu'il en soit toujours de même pour les femmes à l'égard de leur mari. Vous, les hommes, aimez votre femme à l'exemple du Christ : il a aimé l'Église, il s'est livré pour elle ; il voulait la rendre sainte en la purifiant par le bain du baptême et la Parole de vie ; il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; il la voulait sainte et irréprochable. C'est comme cela que le mari doit aimer sa femme : comme son propre corps. Celui qui aime sa femme s'aime soi-même. Jamais personne n'a méprisé son propre corps : au contraire, on le nourrit, on en prend soin. C'est ce que fait le Christ pour l'Église, parce que nous sommes les membres de son corps. Comme dit l'Écriture : A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Ce mystère est grand : je le dis en pensant au Christ et à l'Église. Pour en revenir à vous, chacun doit aimer sa propre femme comme lui-même, et la femme doit avoir du respect pour son mari.

Ce passage, analysé à la lumière du contexte biblique, contient des thèmes essntiels et des vérités fondamentales. Il est centré sur le corps, au sens métaphorique du corps du Christ (l'Église), et au sens propre du corps humain et de l'attirance sexuelle.

Quelle est la signification de ces deux saintes communions et de leur convergence ? Nous sommes ici sur le point de découvrir le mystère de Dieu et de la Création, de comprendre la gloire qu'il a voulu nous conférer en nous créant homme et femme et en nous appelant à l'union charnelle. C'est pourquoi le Pape, citant Gaudium et Spes (22), nous dit que ce passage de la lettre aux Éphésiens manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation3.

 

La Personne incarnée, corps et sacrement

Cette découverte de son identité et sa vocation ne peut se faire que si l'homme entre pleinement dans le mystère de son incarnation.
Le modernisme, par exemple, a en effet séparé l'homme de son corps : il récuse l'idée de mystère signifié par le corps et que celui-ci puisse être théologique. En conséquence, le corps, simple enveloppe charnelle, peut être manipulé et asservi : pour les modernes, le mot-clé inscrit dans le corps est l'autosatisfaction.
Pour Saint-Paul, le corps parle un langage mystique, dit quelque chose du grand mystère. Pour les chrétiens, le mot-clé inscrit dans notre corps est le don de soi.

Le corps, dit Jean-Paul II, est sacrement de la grâce4: c'est un signe efficace de l'amour de Dieu, c'est à dire qu'il indique l'amour de Dieu et qu'en même temps il est vecteur de la grâce. La chair, dit le Catéchisme5, est le pivot du salut. Le Christ, de condition divine et dans la totalité de sa divinité6 choisit d'assumer complètement notre humanité7.

Le péché pousse l'homme et la société à refuser et combattre ce grand mystère de l'Incarnation : il n'est pas suprenant que la proclamation de ce grand mystère soit immédiatement suivie de l'annonce du combat spirituel (Ep 6,10-20). La sacramentalité du mariage est au centre de cette bataille : nous devons pour nous y préparer mettre la ceinture de la vérité sur nos reins8.

 

Clés d'interprétations

Constatons que ce passage d'instructions sur la vie des Époux et de la famille intervient dans le contexte d'un appel à une vie nouvelle dans le Christ. Cette lettre ne se lit qu'enracinés dans le Christ. Saint-Paul va en effet tout d'abord se mettre à genoux et prier le Père pour qu'il nous donne par son Esprit de comprendre l'amour du Christ9.

Nous devons donc laisser de côté nos susceptibilités modernistes pour être capable de lire le sens profond de mots qui peuvent nous choquer et entrer dans le mystère du Christ et de l'Église et dans notre vocation de vivre dans l'amour comme le Christ nous a aimés. Pour cela, nous dit Saint-Paul10 nous devons renoncer à la dureté de coeur et abandonner notre mode de vie corrompu par une concupiscence trompeuse.

En particulier, nous ne devons pas être prompts à supposer le sexisme chez Paul, qui sait que la domination masculine est le fruit du péché. Nous imaginons parfois que Paul dit aux femmes d'être soumises à leur mari... mais ce n'est pas exactement ce que le texte dit !!

Un rapport de soumission ?

Le texte commence par "Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres". C'est donc une soumission mutuelle à laquelle Saint-Paul nous appelle. En ayant à l'esprit le fait que le corps rend visible la personne, et qu'il ne peut donc être réduit à l'état d'objet, nous déduisons que cette soumission n'est pas ni abaissement, ni une obéissance servile, ni du masochisme : il s'agit pour chacun des époux de considérer le bien de son conjoint avant le sien propre. Et c'est uniquement la réciprocité11 de cette attitude - le don et la réceptivité au don par le don en retour - qui assure un amour authentique.

Si l'époux aveuglé par le péché vit dans un rapport de domination, alors l'épouse, face à l'absence de réceptivité au don de sa personne (ie. de négation de la dignité de ce don), a toute raison de se refuser à ce don. Voici l'unique justification d'un féminisme saint : le refus du péché ! Cependant, ce n'est que la première étape : pour faire cette expérience, il faut un moment ou l'autre se 'jeter' à l'eau... Aimer c'est risquer : risque ce pari de croire que la rédemption du corps nous permet de faire l'expérience de la nudité originelle. 

Se soumettre à l'autre signifie se donner totalement à lui ou elle. Nous sommes appelés au don mutuel "par respect pour le Christ". Ce respect, nous devons le comprendre comme le don de l'Esprit de crainte du Seigneur. Il ne s'agit pas d'une peur, mais d'un émerveillement infini devant l'amour donné. En résumé : lorsque les époux se donnent l'un à l'autre, ils vont puiser leur amour à la Source de l'amour, le Christ donné pour nous, qui nous a aimé jusqu'à en mourir sur la croix. La contemplation de la croix est la clé pour comprendre la rédemption : le Christ, totalement soumis (donné), nous regarde et dit "j'ai soif". Voyons le Christ dans notre conjoint !!

L'analogie sponsale - ou conjugale

Ayant ceci à l'esprit, continuons notre lecture : "les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ; car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l'Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps."12.

Dans tout ce texte, le mot difficile est le mot "comme". Il ne s'agit pas d'être soumis à leur mari et à Jésus, mais de la même manière qu'elles le sont à Jésus. Il ne s'agit pas de dire que l'homme serait le maître.
D'ailleurs si l'on suit Jésus, l'on voit qu'Il dit13 : « Les rois des nations païennes leur commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, le plus grand d'entre vous doit prendre la place du plus jeune, et celui qui commande, la place de celui qui sert. »14 Est-ce pour rien que Paul nous demande précisément dans cette lettre15 de ne pas penser comme les païens ?
Le Christ montre d'ailleurs le chemin : "Le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude"16. Le mari est à la tête précisément lorsqu'il agit comme le Christ, en serviteur, en donnant sa vie.

Cette lecture se confirme par la suite : "Vous, les hommes, aimez votre femme à l'exemple du Christ : il a aimé l'Église, il s'est livré pour elle"17. Maris, aimez votre femme comme le Christ aime l'Église. Comment le Christ nous a t-il aimés ?18 en donnant sa vie pour nous !

En résumé : Le mari est appelé à donner sa vie pour sa femme, et dans ce don est pour eux le signe19du don que le Christ a fait à l'Église. En retour, celle-ci se donne à son mari et signifie ainsi l'action de grâce20 que l'Église rend au Christ.

Cette image du salut dans le don réciproque des époux est appelée l'analogie sponsale ou conjugale.

Notons que don et réceptivité du don ne sont pas transposables à l'activité et la passivité (et que le don n'est pas restreint à la masculinité et la réceptivité au don à la féminité). Rappelons-nous les paroles de Jean-Paul II : "le don et son acceptation s'interpénètrent de telle manière que l'acte même de donner vaut acceptation et que la réceptivité au don est elle-même don."21

Les deux directions de l'analogie sponsale

L'analogie n'est pas simplement une sorte de sacramentalité plaquée sur institution naturelle. La rencontre du mystère [de Dieu] est l'essence même de la vocation au mariage22. Bien sûr, au sens strict du terme, il n'y a sacrement que si les deux mariés sont baptisés : pourtant même le mariage entre non-chrétiens est d'une certaine manière, en tant que sacrement primordial (avant la complétude de la révélation), le signe du don de Dieu.

Le mariage permet aux époux de vivre - même imparfaitement -  la communion de personnes qui leur fait découvrir leur appel ultime à la communion en Dieu.
A l'inverse, la découverte de la communion qui est en Dieu, et qui est Dieu, enrichit l'expérience conjugale des époux. La contemplation de la croix en est une dimension essentielle.

La tête et le corps

Dans une pensée rationnaliste, la tête et le corps entretiennent une relation déséquilibrée. Oublions ces présupposés lorsque nous lisons que l'homme est la tête de la femme et la femme le corps de l'homme23.

La Catéchisme résume la réalité que Saint-Paul décrit en disant que le Christ-tête et l'Eglise-corps sont "une unique personne mystique". Cela ne signifient pas qu'ils s'identifient ou que la subjectivité de l'homme se perd en Dieu. De la même manière, l'époux et l'épouse sont une chair. Sans qu'aucun ne perde sa subjectivité, ils sont un seul sujet. Saint-Paul dit d'ailleurs dans ce sens que celui qui aime sa femme s'aime soi-même. Notre manière (aveuglée par le péché) de traiter notre corps ne doit pas obscurcir notre vision lorsque nous lisons que chaque mari doit aimer sa femme ainsi : comme son propre corps.

Chacun des époux n'a d'autre but que la sanctification de son conjoint, le mari veut rendre sa femme resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; [...] sainte et irréprochable24 et réciproquement. Dans l'Eros, les époux visent vraiment agapè25

Loin d'être conceptuel, cela a des conséquences très pratiques. Dans Amour et Responsabilité, Karol Wojtila souligne que "l'amour exige que les réactions de l'autre personne - le 'partenaire' sexuel - soient pleinement prises en compte. Les sexologues affirment que la montée du désir diffère chez la femme et chez l'homme - il monte plus lentement et retombe plus lentement. L'homme doit prendre cette différence en compte [...] pour que les époux atteignent tous les deux l'orgasme [...] autant que possible simultanément." Le mari doit faire cela "non dans une visée hédoniste, mais en vertu de l'altruisme. [...] Si l'on considère à quel point le désir masculin monte plus vite, une telle tendresse de sa part dans l'acte sexuel prend le caractère d'un acte de vertu."

Le baptême exprime l'amour conjugal du Christ pour l'Eglise

De même, le but de l'amour du Christ pour l'Église vise sa sanctification :

 Il voulait la rendre sainte en la purifiant par le bain du baptême et la Parole de vie ; il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; il la voulait sainte et irréprochable.26

Le baptême prend un caractère nuptial dans la mesure où il prépare la Fiancée pour sa rencontre avec le Fiancé. 

La beauté et le regard

La beauté, on le voit, est signe de la sainteté. Non pas que chacun(e) soit saint(e) dans la mesure où il (elle) est beau (belle), mais parce qu'il y a une grande beauté dans la sainteté, qui créé le même état d'émerveillement que la contemplation (pure) de la beauté27.

Notre monde voue un culte à la beauté physique et nous dépensons littéralement des milliards pour être sans tache ni ride. Corrigeons cette image distordue par le péché : que trouvons-nous ? notre désir de sainteté, de sanctification, de pureté et d'innocence, notre désir d'être [rendu] dignes de partager la beauté radieuse de notre Époux.

Le mari doit désirer la beauté de sa femme - et là encore, pas de manière conceptuelle ou désincarnée - il doit véritablement vouloir que sa femme soit - pour le Christ - sainte et irréprochable et qu'elle en fasse dès aujourd'hui l'expérience en se sentant désirée pour sa beauté. Cette beauté fondamentale est au coeur de chaque femme et ne se mesure pas avec des canons de beauté, qui ne sont que des standardisations visant à l'anonymisation des femmes au profit de la seule convoitise de l'homme. Seul un regard purifié de l'homme pourra rendre justice à la beauté de chaque femme qui, sinon, est condamnée à un sentiment d'inadéquation et de rejet de son corps.

Zoom...

Notre regard a besoin d'être purifié : Christopher West28 décrit cette expérience sur la plage. Voyant une femme magnifique en bikini, il luttait intérieurement pour être capable de la regarder en voyant la vision céleste de sa beauté ; il vint à poser les yeux sur une femme forte. Sa première pensée fut le soulagement "pas de danger de ce côté là"... jusqu'à ce qu'il réalise que, physiquement désirable ou non, il n'avait pas été capable de voir la dignité et la beauté fondamentale d'aucune des deux !

Puisons dans le regard du Christ (posé sur la samaritaine, ou la femme adultère, sur le jeune homme riche, sur les disciples qui lui demandent qui peut être sauvé, sur Nathanaël sous le figuier, ou sur Matthieu au lieu des pégaes, sur la femme qui met deux pièces d'argent au temple, ou l'aveugle de naissance) l'amour nécessaire pour voir les hommes et les femmes avec le regard de Dieu et reconnaître en chacun(e) le reflet de la beauté divine. 

Le Christ a pris la figure de notre humanité, a vécu jusqu'au bout la défiguration de la croix, pour que nous soyons transfigurés. Dans un regard dénué d'une vision globale de l'homme, l'être humain n'est pas beau : nous préférons nos fantasmes, nos humains virtuels. Ainsi, il est difficile pour quiconque a essayé de trouver dans la sexualité virtuelle, c'est à dire la pornographie, d'aimer la personne en chair et en os qu'ils ont épousé. Cela demande une rédemption du regard.

Jésus n'a pas attendu que nous soyons aimables pour nous aimer (jusqu'au bout). En fait, c'est parce qu'Il nous aime que nous sommes aimables. "La preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs"29. La beauté de ces vieux couples qui, bien qu'étant depuis des décennies très loin des canons de beauté, prennent soin religieusement d'un conjoint qui parfois ne les reconnaît plus, est un témoignage de ce regard du Christ.

 

  • 1. Si le Saint-Père reconnaît aux exégètes le droit de mettre en doute le fait que Paul en soit bien l'auteur, il ne faut pas écarter les écrits de l'apôtre à cause du politiquement correcte. Le Pape choisit de prendre une hypothèse de travail : Paul aurait confié les concepts clés de sa lettre à son secrétaire qui en a finalisé la rédaction. Il parle ainsi de l'auteur de la lettre aux Ephésiens, réservant "Paul" ou "l'Apôtre" pour les passages qui sont selon lui spécifiquement pauliniens.
  • 2. Ep 5,21-33
  • 3. TDC 87,6
  • 4. TDC 87,5
  • 5. CEC 1015
  • 6. cf. Col 2,9, Car en lui, dans son propre corps, habite la plénitude de la divinité.
  • 7. C'est la kénose, décrite en Ph 2,6 : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!
  • 8. Ep 6,14: le mot hébreu khelasim (osphus en grec) est traduit dans toutes les bibles françaises par un pudique - ou prude ? - "reins" alors qu'il désigne clairement les parties génitales dans d'autres passages de la bible - Gn 35,11 par exemple : peut-être Saint-Paul parle t-il d'ordonner sa sexualité à la Vérité ?
  • 9. cf. Ep 3
  • 10. cf. Ep 4
  • 11. cela implique de croire au Don de Dieu
  • 12. Ep 5, 22-23
  • 13. Lc 22,25-26
  • 14. Mc 10,42-44 et Mt 20,25-27
  • 15. cf. Ep 4,17
  • 16. Mc 10,45 et Mt 20,28
  • 17. Ep 5,25
  • 18. car nous sommes l'Église - considérer uniquement l'Église institutionnelle ici serait un refus de considérer l'incarnation. Nous écrivons ces mots sans préjudice aucun pour elle.
  • 19. l'image, non la substitution : le mari n'est aucunement assimilé à Dieu et la femme à l'humanité de manière ontologique mais uniquement de manière métaphorique.
  • 20. l'Eucharistie, étymologiquement
  • 21. TDC 17,4
  • 22. TDC 89,7
  • 23. Ep 5,23
  • 24. Ep 5,27
  • 25. Pour un développement précis, lisez Deus Caritas Est, du Sa Sainteté le Pape Benoît XVI.
  • 26. Ep 5,26-27
  • 27. Rappelons-nous ici comment le soin que Pélagie prenait à être belle rappelle à Nonnus le peu de soin que nous prenons à apprêter nos âmes..
  • 28. auteur de Theology of the Body Explained: a Commentary on John Paul II's "Male and Female He Created Them", auquel ce site doit beaucoup et son auteur plus encore
  • 29. Rm 5,8
- corps - sacrement - analogie du mariage - don - don de soi - analogie sponsale - regard du Christ - corps du Christ - Église - baptême

Sacrement et Mystère

Le Christ, on l'a vu, révèle le mystère de Dieu en l'incarnant, en le faisant entrer dans la réalité visible. Bien que son corps ne soit pas qu'une apparence, la transfiguration révèle qu'il y a encore une réalité cachée, la gloire de Dieu, manifestée lors de la mort et de la résurrection. 

 

Appelés à contempler la Gloire de Dieu

Dans l'Ancien Testament, il est dit à plusieurs reprise que celui qui voit Dieu face à face meurt. Moïse craint ainsi de porter son regard sur Dieu1. La mort n'est pas la conséquence de la vision de Dieu face à face, mais sa condition : pour se débarrasser du péché, dit le Christ, il faut mourir à soi-même. 

La crainte de Dieu comme don de l'Esprit n'est pas tant une peur que l'émerveillement de la créature face à son créateur : la créature vit alors pleinement la solitude originelle. Dieu, par pitié pour nous (pour laisser à notre liberté le temps de renoncer au péché pour le choisir pleinement), ne se montre que voilé (par une nuée, par exemple, dans l'Exode ou lors de la transfiguration, ou de dos pour Moïse). A l'homme moderne il se montre sous le voile de la foi et des sacrements

Cependant, dans le Christ, nous sommes appelés à voir la Gloire de Dieu "sans voile", nous dit Saint-Paul, et à la refléter en nous laissant conformer à Dieu "avec une gloire de plus en plus grande"2.

 

L'Analogie sponsale - ou conjugale - dans l'Ancien Testament

L'analogie sponsale n'est pas une invention du nouveau testament : elle trouve, comme tout ce qui concerne le Christ, des fondations solides dans l'Ancien Testament. L'exaltation d'eros dans le Cantique des Cantiques est depuis longtemps lu comme l'expression de l'amour de Dieu pour Israël ; de nombreux prophètes (Isaïe, Osée, Ezéchiel) parlent de l'amour de Dieu en termes nuptiaux. 

Jean-Paul II consacre une audience complète3 au commentaire du texte d'Isaïe suivant4, à la lumière de la lettre aux Éphésiens :

 Tu oublieras la honte de ta jeunesse, tu ne penseras plus au déshonneur d'avoir été abandonnée. Ton époux, c'est ton Créateur, « Seigneur de l'univers » est son nom. Ton Rédempteur, c'est le Dieu Saint d'Israël, il se nomme « Dieu de toute la terre ». Oui, comme une femme abandonnée et désolée, le Seigneur te rappelle. Est-ce qu'on rejette la femme de sa jeunesse ? dit le Seigneur ton Dieu. Un moment je t'avais abandonnée, mais dans ma grande tendresse je te rassemblerai. Ma colère avait débordé, et un moment je t'avais caché ma face. Mais dans mon amour éternel j'ai pitié de toi, dit le Seigneur, ton Rédempteur. C'est ainsi qu'au temps de Noé, j'ai juré que les eaux ne submergeraient plus la terre. De même, je jure de ne plus me mettre en colère contre toi, et de ne plus te menacer. Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas, et mon Alliance de paix ne sera pas ébranlée, a déclaré le Seigneur, dans sa tendresse pour toi.

Ces mots, dit le Pape, "débordent d'une authentique ardeur d'amour". Ils sont "peut-être la plus puissante 'déclaration d'amour' de Dieu, associée à un serment de fidélité pour toujours". Ils indiquent que "la nature de l'amour de Dieu pour Israël est le don". 

Rappelons-nous que l'initiatve d'amour de Dieu comme Époux et la réponse d'Israël comme Épouse sont essentiels à notre compréhension de ce que signifient être époux et être épouse. En ce sens, le Pape dit que la femme est l'archétype de l'humanité entière, au sens où elle est appelée à recevoir le don de son mari. Cela ne signifie pas qu'elle n'en soit jamais l'initiatirice, mais autant sa physiologie que sa personnalité l'appelle plus particulièrement à recevoir le don (à condition qu'il soit sincère !) : le fait que les hommes demandent le plus souvent les femmes en mariage n'est pas qu'une convention sociale. Toutefois, dès que le don n'est pas sincère (ou dans le cas du don divin, dès qu'il n'est pas perçu comme tel), l'initiation masculine est perçu - de manière compréhensible - comme une menace et la femme refuse - de manière compréhensible - de le recevoir.

En comparant le texte d'Isaïe à la lettre aux Éphésiens, on voit que Saint-Paul exprime l'amour de Dieu avec des termes - trinitaires, christologiques ou eschatologiques - qu'Isaïe ne pouvait consciemment prononcer. Toutefois, Isaïe mentionne clairement le Dieu Créateur, Époux et Rédempteur : Saint Paul parle du Père Créateur et du Christ "Époux et Rédempteur". 

L'analogie sponsale nous permet d'entrer dans une connaissance de Dieu jusqu'à un certain point : elle n'épuise pas le mystère de Dieu qui la transcende... par exemple l'amour de Dieu est également paternel. De plus, le don de Dieu est total dans la mesure où il est radical, mais pas au sens où la totalité de la nature divine se communiquerait : cette qualité du don ne se vit qu'au sein de la Trinité. Toutefois, nous participons réellement par le don de Dieu à la nature divine5. C'est ce que dit la prière eucharistique : "pour nous faire partager la divinité de celui qui a pris notre humanité". L'union de ces deux signes - l'amour humain et l'amour divin - dans un seul grand sacrement est une découverte dont le mérite doit être attribué à Saint-Paul.

 

Le mariage, sacrement primordial

"La lettre aux Éphésiens", nous dit le Pape, "nous amène à envisager l'état de l'homme avant le péché originel dans l'optique du mystère caché en Dieu de tout éternité"6. Selon ce mystère, Dieu nous a choisis dans le Christ non seulement après que nous ayions péché et pour nous racheter du péché : il nous a choisis dans le Christ avant la création du monde7. Cela signifie, dit Jean-Paul II, qu'avant le péché, l'homme portait dans son âme le fruit de l'élection éternelle dans le Christ. En ce sens, le corps, dès le commencement était signe du plan d'amour de Dieu, plan de création et de communion, et du mystère de Dieu : l'union des corps dans le mariage était sacrement primordial du mystère de Dieu.

La formule de la liturgie de pascale "bienheureuse faute qui nous a valu un si grand sauveur" peut entraîner des interprétations erronées, comme si le péché avait pour conséquence notre élection dans le Christ.. et en devenait même une bonne chose... Non ! Nous étions destinés avant le péché à vivre en communion avec le Christ. La rédemption va bien au-delà du pardon des péchés.
En ce sens, l'Incarnation n'est pas un "plan B" de Dieu pour corriger un plan A dont le péché aurait montré l'imperfection. Le péché implique certes que la réalisation de ce plan passe par une déviation, mais ce n'est pas une voie sans issue. Le péché n'est pas plus fort que le plan de Dieu de nous unir au Christ : la seule chose qui rend la faute bienheureuse est que Dieu a choisi de ne pas s'y arrêter. En colère face au péché, il a continué d'aimer le pécheur et décidé de ne pas le condamner, mais de le sauver et - entre-temps- de lui laisser sa liberté par le voile de la foi.

Le sacrement de la création

Le pardon des péchés n'est qu'une des grâces dont il nous a comblés8. Le Christ est depuis toujours "le centre de l'univers et de l'histoire"9. C'est sa volonté de faire de nous des personnes créées pour aimer librement qui fait de nous le sommet de la création.

Lorsque Jean-Paul II parle de sacrement de la création, il indique que la création tout entière est signe du mystère de Dieu : comme le dit le psalmiste, "les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l'oeuvre de ses mains"10.

 

Le mariage, support de la rédemption

L'idée que le mariage pointe dès le commencement vers ce plan éternel de Dieu est noble, mais paraît un peu déconnectée de la réalité pour un certain nombre de couples. L'idée même que les péchés puissent être pardonnés de manière effective et sensible aujourd'hui est inconcevable pour les pharisiens qui n'imaginent qu'un pardon théorique... et Jésus répond en disant au paralytique "prends ton grabat et marche"11... notre problème est que nous avons peu de foi en une rédemption. 

Mais les maris et les femmes qui ont été libérés du démon de la concupiscence font l'expérience concrète et quotidienne de retrouver, progressivement, le sens de leur mariage comme signe de l'amour de Dieu. De quelle manière  ?

Choisir et être choisi

Tout d'abord, nous redécouvrons que nous sommes capables de choisir et dignes d'être choisis. Adam a découvert sa liberté en nommant les animaux et sa dignité en se reconnaissant singulier dans toute la création : Dieu a voulu Adam et Ève pour eux-mêmes et les a laissés libre de Le choisir. 

En découvrant que sa femme est une personne, un sujet qui nul ne peut s'approprier, le mari découvre qu'il ne peut forcer son amour : il ne peut que se donner dans l'espoir qu'elle répondra au don qu'il a initié. Libre de la concupiscence, l'union des époux est un choix mutuel : choix fait pour le bien de l'autre et à cause du bien qu'est l'autre (et, bien sûr, pour le bonheur d'aimer et de se savoir aimé). 

Quand bien même notre vie peut être obscurcie par le péché, il reste en chacun de nous une étincelle de notre commencement, un désir de "plus" que ce que cette vie peut nous offrir, l'Amour qui satisfait vraiment. La profusion de films, livres etc. qui parlent de ce "plus" en est un signe évident12. L'amour vécu dans la vérité au sein du couple est certainement bon, car Dieu a voulu en faire le signe de l'Amour éternel qu'il a pour nous, mais il n'en est que le signe. 

Tout l'enjeu du combat spirituel est là : entre être choisi et s'approprier ; entre le signe et la contrefaçon de l'amour, entre icône et idole. Le péché originel, en détruisant en nous la confiance dans le don de Dieu de la création, a dégradé le mariage comme sacrement de la création.

Du sacrement de la création au sacrement de la rédemption

Nous l'avons montré, il y a une continuité entre la création, dans le don de la Vie et l'appel à partager à la vie divine, et la rédemption, dans le don du Christ avec la restauration de notre capacité à choisir cette vie.

De la même manière, Saint-Paul en associant le don réciproque des époux à la relation entre le Christ et l'Église, ne fait pas une simple métaphore : il met en lumière le fait que le Christ re-crée le mariage, c'est à dire qu'il lui restitue sa capacité à être signe efficace de l'amour de Dieu. Le mariage n'est plus sacrement de la création, mais aussi sacrement de la rédemption.

Il ne célèbre plus seulement Dieu qui choisit de nous faire tels que nous sommes mais Dieu qui nous aime malgré notre infidélité. Sans que cela change quoique ce soit à l'amour dont le Père nous a comblé dès le commencement, la conscience que nous en avons s'en trouve notablement améliorée... "Bienheureuse faute.."

L'Église comme l'épouse achève le sacrement

L'Église, en répondant au don de Dieu et en se donnant à lui en retour, vient achever le sacrement initié et constitué du don de Dieu, de la même manière que la femme en acceptant le don de son mari et en y répondant accomplit le sacrement du mariage (où l'Église reconnaît qu'elle a un rôle secondaire puisque ce sont les époux qui se donnent le sacrement, que l'Église célèbre). Dieu a voulu notre coopération active dans l'action de sa grâce que ce soit individuellement ou en tant qu'Église. 

L'Église ne peut rien par elle-même : elle va "puiser dans le sacrement de la rédemption toute sa fécondité et sa maternité spirituelle"13. Dans chacun des sacrements, elle prie Dieu d'agir ("Que ton Esprit sanctifie... " pour l'Eucharistie, "Que Dieu lui-même achève en toi ce qu'il a commencé" dans le sacrement de l'ordre) et a foi dans le fait qu'il agit effectivement.

Zoom...
Sur l'admission aux sacrements

On le voit, le symbolique est au coeur de notre vie, car il rend visible une réalité invisible. Nous avons ceci de particulier que nous sommes (malheureusement) capables de poser tel ou tel geste alors que notre coeur est diamétralement opposé à leur signification profonde. Par exemple, confesser tel ou tel acte que l'on revendique par ailleurs revient à agir exactement comme les pharisiens, à honorer Dieu des lèvres en lui fermant son coeur.

Avec l'habitude, nous en venons à dénaturer le symbole, qui ne signifie plus pour nous ce qu'il est supposé signifier, et nous nous fermons ainsi à la possibilité de connaître l'amour que Dieu a pour nous. L'Église, en refusant l'accès aux sacrements aux personnes dans certains états de vie, ne se pose pas comme une institution qui voudrait leur barrer l'accès à Dieu (quand bien même elle le voudrait, elle n'en aurait pas le pouvoir) ; elle ne se fait pas non plus juge (au-delà de tel niveau de péché, plus de communion !)... mais elle veut indiquer clairement à ces personnes que leur coeur n'est pas disposé à recevoir le Christ.. qui ne cesse de s'offrir !

Un cardinal14 disait un jour que nous devrions tous arriver à l'eucharistie comme des mendiants, comme des assoiffés de Dieu. La phrase "je ne suis pas digne de vous recevoir" n'est pas une formalité (même 25 min après avoir reçu le pardon de nos péchés), "mais dis seulement une parole et je serai guéri" : nous pensons trop souvent qu'il s'agit de magie... nous serons guéris si nos coeurs sont prêts à accueillir cette parole. Avez-vous déjà essayé d'écouter quelqu'un en mettant des bouchons d'oreille dans une boîte de nuit ? 

Sacrement et "Rédemption du Corps"

Laissés à nous-mêmes, la Théologie du Corps "peut sembler une exigence irréalisable. Pourtant Jésus n’a pas chargé les époux d’un fardeau impossible à porter et trop lourd [...] plus pesant que la Loi de Moïse. En venant rétablir l’ordre initial de la création perturbé par le péché, il donne lui-même la force et la grâce pour vivre le mariage dans la dimension nouvelle du Règne de Dieu"1.

Le Christ, nous dit Jean-Paul II, qui nous parle "vit toute la profondeur du mystère divin. Mais il vit également le mystère humain dans toute sa profondeur"2. Jésus nous révèle notre dignité3 qui a ses exigences, mais il nous donne en même temps la grâce nécessaire pour vivre pleinement en Fils et Filles de Dieu.

 

Entrer dans la rédemption

Jean-Paul II offre un formidable espoir : hommes et femmes ne doivent pas nécessairement être continuellement blessés par la concupiscence qui est un pieu planté au coeur de leur dignité et de la communion qui existe entre eux ; la vie conjugale n'est pas un lieu d'expression de désirs infirmes et mutilants ! Le mariage est une invitation à entrer consciemment et conscienscieusement dans la rédemption du corps.

Les époux chrétiens s'engagent à lutter pour, avec l'aide de Dieu, redécouvrir et revendiquer et vivre selon leur dignité originelle. 

Trop peu de chrétiens réalisent qu'ils sont choisis de Dieu, qu'ils sont appelés à entrer concrètement, dans le quoditien de leur vie de couple, dans le mystère d'amour divin. La nécessité d'une nouvelle4 évangélisation est criante !

Le Christ confie à chacun de nous une mission capitale : à l'homme, il confie la dignité de la femme ; à la femme, la dignité de l'homme.5 Vivre selon notre dignité est un combat permanent et parfois difficile : le Christ s'adresse à notre coeur, ce lieu intime de nous-même où combattent la concupiscence et la sainteté.

Nous sommes appelés, en fixant le Christ, à sortir de la barque et à marcher sur l'eau !
Cela implique un risque. Le "safe sex" n'existe pas. Il est toujours risqué d'aimer, mais ne pas le faire reviendrait à saborder la barque. Comme Pierre, le Christ nous appelle : "viens !"

Zoom...
Entrer dans une culture de la vie

La première étape pour entrer dans la rédemption est de renoncer à la concupiscence. Cette étape se vit au début par des victoires (au prix de luttes parfois douloureuses et sans doute de quelques défaites qu'il nous faudra confier au Christ6 plutôt que de douter de sa miséricorde et de son soutien) : abandon de pratiques et d'habitudes parfois très ancrées qui créent une vision dépersonnalisée de la sexualité, et conduisent à considérer le conjoint comme un objet plutôt que comme un sujet.

Les tentations perdurent mais, avec le temps qui passent, ont de moins en moins de prises. Notre vie est comme un château fort qui se bâtit alors que l'ennemi attaque sans cesse. Si nous parvenons à monter les murailles en plaçant le Christ au centre et l'ennemi à l'extérieur, la bataille est gagnée. Veillons à ne pas saboter de l'intérieur les fondations de notre propre vie.

Une fois que nous avons bouté l'ennemi hors des murs, il nous faut laisser le Christ restaurer en nous cet émerveillement du commencement face à notre femme (de notre mari, pour les femmes). Pour cela, prions sans cesse afin qu'Il nous donne de voir sa beauté profonde, tous les merveilles que Dieu a mises en elle. Il s'agit pour nous de prendre conscience que nous avons un donjon (deux en fait, notre propre dignité et celle de notre épouse) dont la beauté vaut la peine d'être défendue, quelle que soit la séduction du donjon d'à côté. 

Nous en venons à réaliser que ce qui fait la beauté de ce donjon, ce sont ces fondations qui nous indiquent clairement le génie de son fondateur. D'ailleurs, un certain nombre de choses, comme les herses et les pont-levis, qui nous paraissaient inutiles voire pesantes lorsque nous n'habitions pas vraiment le donjon (et que nous avions tendance à reprocher au fondateur), sont maintenant essentielles, car elles permettent de sortir de soi sans porter atteinte à notre intégrité. Ce sont un certain nombre de principes moraux (éthique) qui viennent comme contrefort de nos murailles (ethos). 

Lorsque nous décidons que notre fondateur vaut bien que nous hissions son étendard en haut du donjon, nous réalisons alors que beaucoup d'autres châteaux portent la marque du génie de notre fondateur : certains sont délabrés comme nous l'étions, d'autres non.. mais en tous cette étincelle d'amour est maintenant évidente. Retrouver ce sens de la dignité de chaque personne est un processus long... Mère Térésa, à qui on demandait comment elle avait pu soigner tant de malades au cours de sa vie, disait à peur près ceci, qu'elle avait pris soin d'un, puis d'un autre, puis d'un autre...

Pour bâtir son château, mieux vaut privilégier un terrain stable, "bâtir sur le roc", nous dit la Bible. Jésus est le rocher, la seule fondation stable de notre château. Il peut être tentant d'appuyer toute notre vie, tous nos désirs, sur notre femme, mais elle n'est pas bâtie pour porter un tel poids. 

 

Trouver un bonheur durable

"Mieux vaut se marier que brûler de désir"7 affirme Paul. Cependant, nous interprétons souvent cette phrase avec un regard entaché de concupiscence : à nos yeux, Saint-Paul légitime ici le mariage comme lieu d'expression de la concupiscence, de la convoitise non contrôlée. 

Saint-Paul, au contraire, affirme au contraire ici que le mariage vécu à fond et de manière authentique rend plus heureux que la concupiscence !! Nous avons en face de nous le banquet ou les restes avariés de l'orgie : qu'allons-nous préférer ? "J'ai mis devant vous la vie et la mort8" dit le Seigneur  - et de nous exhorter : choisissez la vie !!

Redisons-le avec force : la vie dans l'Esprit n'est pas un rejet du corps mais une in-spiration de la chair. Enfonçons le clou : si l'union sexuelle entre l'homme et la femme signifie l'union à venir avec Dieu, le plaisir sexuel lui-même devient participation à la joie d'aimer comme Dieu aime. Alors on trouve l'Amour qui satisfait vraiment, l'eau qui désaltère.

Jean-Paul II l'affirme : si l'union sexuelle est ancrée dans le Saint-Esprit, alors elle n'est pas fermée sur elle-même mais poussée par l'Esprit - qui est Seigneur et qui donne la Vie - elle s'ouvre avec confiance sur la possibilité d'être bénie par le don de la procréation9.

Zoom...

L'Eglise reconnaît qu'il peut être sous certaines conditions valide de repousser provisoirement l'expression de cette fécondité du don. Toutefois une opposition totale et définitive à ce don fait courir des risques aux époux.

Le premier est de confondre maîtrise de soi et domination de son corps ; le second est, en refusant de s'ouvrir sur l'extérieur, de transformer l'icône qu'est le couple en idole en refusant de ne pas être l'ultime satisfaction de notre conjoint ; le troisième, qui concerne plus précisément la contraception, est de perdre ce respect du rythme naturel de chacun et de l'écoute à laquelle ouvre la différence de tempo des deux sexes ; le dernier est de s'imaginer un droit à l'enfant, droit à le refuser d'abord pour l'exiger ensuite : en confondant le désir d'enfant et l'enfant nous perdons de vue la dignité propre de chacun, qui vient du fait qu'il ou elle est voulu(e) par Dieu.

Voici quelques raisons qui la poussent à affirmer qu'un bonheur durable se construit mieux dans l'ouverture totale au don de Dieu, y compris dans la fécondité. 

 

Psaume 19

Les cieux racontent la gloire de Dieu,
et le firmament annonce l'oeuvre de ses mains.

Le jour crie au jour la louange,
la nuit l'apprend à la nuit.

Ce n'est pas un langage,
ce ne sont pas des paroles;
dont la voix ne soit pas entendue.

Leur son parcourt toute la terre,
leurs accents vont jusqu'aux extrémités du monde.
C'est là qu'il a dressé une tente pour le soleil.

Et lui, semblable à l'époux qui sort de la chambre nuptiale,
s'élance joyeux, comme un héros, pour fournir sa carrière.

Il part d'une extrémité du ciel,
et sa course s'achève à l'autre extrémité:
rien ne se dérobe à sa carrière.

La loi de Yahweh est parfaite: elle restaure l'âme.
Le témoignage de Yahweh est sur: il donne la sagesse aux simples.

Les ordonnances de Yahweh sont droites elles réjouissent les coeurs.
Le précepte de Yahweh est pur: il éclaire les yeux.

La crainte de Yahweh est sainte: elle subsiste à jamais.
Les décrets de Yahweh sont vrais: ils sont tous justes.

Ils sont plus précieux que l'or, que beaucoup d'or fin;
plus doux que le miel, que celui qui coule des rayons.

Ton serviteur aussi est éclairé par eux;
grande récompense à qui les observe.

Qui connait ses égarements?
Pardonne-moi ceux que j'ignore!

Préserve aussi ton serviteur des orgueilleux;
qu'ils ne dominent point sur moi!
Alors je serai parfait et je serai pur de grands péchés.

Accueilie avec faveur les paroles de ma bouche,
et les sentiments de mon coeur, devant toi,
Yahweh, mon rocher et mon libérateur!

- rédemption - rédemption du corps - concupiscence - eschatologie - icône ou idole - bonheur - contraception

Le Langage du Corps

Le mariage, promesse incarnée

"Le corps, dit Jean-Paul II1, parle un langage dépourvu de mots". Ce n'est pas tant nous qui parlons ce langage avec nos corps que nos corps qui parlent pour nous. Les vérités les plus profondes de notre être ne s'expriment pas sans le corps. Le divorce entre les langages de l'esprit et du corps en dissolvant l'unité personnelle de l'âme et du corps, atteint la création de Dieu dans les liens les plus intimes unissant nature et personne2.

Consentement ou consommation ?

"Je te reçois comme époux et je me donne à toi..."  ces mots semblent accomplir la réalité qu'ils expriment3 Depuis longtemps, les théologiens s'interrogent pour déterminer si c'est l'échange des consentements qui constitue le mariage ou si c'est l'union sexuelle des époux. Les oppositions sont tranchées car les conséquences théologiques sont importantes : si c'est l'union sexuelle, comment considérer le mariage de Joseph et Marie ?4

Jean-Paul II déclare que l'échange des consentements est l'expression de l'intentionnalité au niveau de l'intelligence, de la volonté, de la conscience et du coeur de la réalité spirituelle de l'amour, du don et de la fidélité5. Cependant cette expression n'est complète sans l'union des corps, par laquelle les mots prennent chair. Le sacrement du mariage est constitué par le consentement dans la mesure où la "réalité" qu'ils constituent correspond à ces mots.

Le consentement des époux donne lieu à une interprétation profonde6 : selon celle-ci, au moment où les époux s'échangent les consentements, ils entrent avec le Christ dans l'agonie au jardin. Là, le Christ est déjà, par anticipation, dans le don complet de lui-même à sa Fiancée. La consommation du mariage dans l'union sexuelle est alors image de la croix, du Don total par excellence.

 

Le corps prophétique

Tandis que le reste de l'Ancien Testament témoigne d'un Dieu Seigneur, qui domine, les prophètes parlent de l'alliance entre Dieu et son peuple comme d'un mariage. La seigneurerie de Dieu est alors révélée comme l'amour absolu. Ainsi la rupture de l'alliance n'est pas que l'infraction à la loi de Dieu mais une trahison, une rupture de la confiance et de l'amour.7.

Ainsi, pour Jean-Paul II le corps est prophétique : "un prophète est celui qui exprime en termes humains la vérité qui vient de Dieu, en son nom et avec son autorité". Ce langage est subjectif c'est à dire que chaque homme et femme l'exprime différement, mais répond à une norme objective s'il est exprimé dans la vérité. L'homme auteur de son langage a la liberté de choisir entre le bien et le mal. Il ne peut pas décider de ce qui est bien et de ce qui est mal.

En d'autres termes, si le corps est prophétique, nous devons garder à l'esprit la distinction entre les vrais et faux prophètes. Chaque langage contient en lui-même la capacité d'exprimer la vérité et le mensonge. Chacun d'entre nous peut reconnaître qu'il est possible de mentir avec son corps : le baiser de Judas, trahison déguisée sous le signe de l'amour, en est l'exemple le plus frappant.

Lors du mariage dans l'Église catholique, le prêtre demande aux époux "Etes-vous disposés à accueillir de manière responsable, avec amour, les enfants que Dieu voudra vous donner et à les éduquer selon la loi du Christ et de son Eglise?" Que signifie y répondre oui des lèvres, mais non avec nos corps ? 

 

- don - langage du corps - consentement

Le Cantique des Cantiques

L'amour érotique, nous dit le Pape, tient une place particulière dans l'art et la culture de par l'importance et la fréquence de ses apparitions. A ce titre, ajoute t-il, le Cantique des Cantiques, véritable célébration de l'amour érotique situé en plein coeur de la Bible, a "une signification toute particulière"1.

Il faut reconnaître, dit le Pape2, la logique de ce merveilleux texte qui libère radicalement notre façon de penser des éléments de manichéisme ou de considération non personnaliste du corps, et qui en même temps rend le langage du corps, contenu dans le signe sacramentel du mariage, plus proche de la dimension de la sainteté réelle.

Le fait que l'Écriture Sainte célèbre l'eros ne devrait pas nous surprendre : en effet, dans la mesure où nous sommes libres de la vision manichéenne, nous reconnaissons qu'un tel thème "contient un signe primordial et essentiel de la sainteté": le "corps parle"3. Si la sainteté permet à l'homme de s'exprimer profondément, par son corps et plus précisément par le don de soi, alors c'est dans nos corps que nous prenons conscience de notre appel à la sainteté.

Le Cantique est le livre préféré de nombre de mystiques : la poésie érotique qu'il contient leur donne en effet un langage - certes imparfait, mais moins imparfait qui soit - pour exprimer la passion brûlante de l'amour de Dieu.

 

Interpréter le Cantique des Cantiques

Bien que nous nous essayions ici à un commentaire des intuitions que Jean-Paul II nous a révélées sur ce livre, rappelons-nous que celui-ci ne peut être lu cérébralement et que nous devons en quelque sorte faire de la théologie 'à genoux', ancrés dans la prière.

"Tous les textes de l'Écriture sont inspirés par Dieu ; celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice", dit Saint-Paul4. Malheureusement, il s'est trouvé quelques ecclésiastiques pour croire que cela ne devait pas concerner le Cantique, dont la lecture a souvent été découragée voire interdite5.Mais il a été une source d'inspiration pour les grands mystiques et ses versets ont été repris par le liturgie de l'Église6. Le Cantique des cantiques nous apprend à aimer l'amour humain avec le regard de Dieu.

Le Cantique nous confirme que la grâce est une réalité incarnée, accessible par les sacrements. La grâce s'exprime non pas malgré le corps, mais par lui. Présentant la position de Dubarle, le Pape affirme qu'un amour humain fidèle et heureux révèle aux hommes les qualités de l'amour divin. D. Lys note que c'est un poème à la fois sexuel et sacré. Enlevez le sacré et le Cantique n'est qu'un banal poème érotique ; enlevez le sexuel et il n'est qu'une vague allégorie.

 

L'émerveillement du corps

Jean-Paul II décrit le Cantique des Cantiques comme un long développement de l'émerveillement originel d'Adam, lorsqu'il voit la femme pour la première fois7. Le point de départ de cette fascination qui traverse toute le livre est la féminité de la fiancée et la masculinité du fiancé, dont l'expérience se fait d'abord par le regard.

Dans le Cantique, continue le Pape, les "mots, mouvements et gestes des époux, leur comportement entier correspondent aux mouvements intérieurs de leur coeur"8 et leur coeur n'est qu'une flamme brûlant d'amour.

Cet émerveillement se manifeste par l'expérience du beau... même si les métaphores ne flatteraient sans doute aucune fiancée aujourd'hui9, leur force demeure. Lorqu'on avance dans le texte, les métaphores se taisent pour laisser place au langage du corps, mais un langage qui dans le désir de la beauté du corps révèle le désir d'une beauté intégrale :  "ouvre moi ma parfaite" ; "sans tache ni ride". 

Si dans le cantique, le fiancé voit sa fiancée plus avec les "yeux du corps" tandis qu'elle le contemple plus avec les "yeux du coeur", leur rapprochement et leur union montre un équilibre dans le désir mutuel. En ce sens, lorsque les époux s'appellent "mon frère" et "ma soeur", il ne s'agit pas ici d'inceste, mais simplement de reconnaître l'autre en tant que personne partageant la même humanité. La réponse de l'époux à cette fraternité dans la différence sexuelle est claire : n'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l'heure de son bon plaisir.10

Zoom...

Cette dimension de fraternité dans l'amour sexuel semble plus difficile à admettre pour les hommes que pour les femmes.. Considérer une "partenaire sexuelle" potentielle comme une soeur attaque douloureusement ce que la plupart des hommes semblent chercher dans la relation sexuelle : difficile en effet pour lui d'éprouver de la convoitise pour sa soeur. C'est précisément le but ! Il devrait également lui être difficile de convoiter sa fiancée.

Tenter de construire un mariage sans cette dimension de fraternité est semblable à vouloir construire une maison sur le sable.

 

La sincérité, source de dignité dans l'amour

La sincérité de l'amour des fiancés du Cantique leur permet de vivre leur intimité dans la sécurité et de la manifester sans craindre le jugement non ajusté des autres. Ils n'ont pas honte de leur amour car ils ont confiance dans sa pureté. Comme le dit la fiancée : "Te rencontrant dehors, je pourrais t'embrasser, sans que les gens me méprisent"11.Il ne s'agit en effet pas d'impudeur mais de pureté. De cette pureté du regard jaillit la paix du coeur  : "J'ai été à ses yeux comme celle qui trouve la paix"12.

Une seconde dimension de la personne révélée par le Cantique est son inviolabilité. Jean-Paul II la commente à partir de cet extrait : "Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée; un jardin bien clos, une source scellée". Il ne s'agit pas de faire ici l'apologie de la claustration ou du voile, au contraire. Ces métaphores sont des expressions de révérences devant la dignité personnelle du sexe féminin : ils expriment un respect pour le mystère du corps féminin et - puisque le corps exprime la personne - pour la personnalité féminine.

Seule la femme possède la clé de son propre jardin. Comme dit Jean-Paul II : "la fiancée se présente aux yeux de l'homme comme la maîtresse de son propre mystère"13. Ainsi la communion des personnes ne peut se vivre que dans la liberté du don. Face à ce mystère, l'homme ne force pas la porte, il frappe et initie le don : "J'entends mon bien-aimé qui frappe. Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite! "14.

Ce n'est pas sans le consentement de sa fiancée à ouvrir sa porte que le fiancée "passe sa main par la fente"15. En effet, elle sait qu'il la désire elle, dans toute sa personne, et non pas une réduction à quelques attributs physiques. Elle ouvre donc son jardin et le lui donne. "Lève toi vent du nord, accours vent du sud :  soufflez sur mon jardin, que ses parfums s'écoulent ! Que mon bien-aimé entre dans son jardin et en goûte les délices"16.

Lorsque l'amour est vécu pleinement ("J'entends mon bien-aimé qui frappe. " Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite!"17), la joie qui en jaillit est extrême : le plaisir des époux qui éprouvent un désir saint est bon, très bon. Preuve en est que le Cantique n'hésite pas à le décrire sans fard, dans toute se sensualité : "Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi"18.

 

Zoom...
Au seuil du jardin...

S'il faut endurer de longs combats pour laisser le Christ purifier nos désirs, s'il faut passer en quelque sorte par le crucifixion pour que le Christ ressuscite notre désir dans sa pureté originelle, les délices d'une sexualité vécue en harmonie avec la pureté du coeur en valent tant la peine !

En parlant de l'appel de chaque chrétien à entrer mystiquement dans ce "jardin fermé", Saint Louis Marie Grignon de Montfort dit : "Mais qu'il est difficile à des pécheurs comme nous sommes d'avoir la permission et la capacité et la lumière pour entrer dans un lieu si haut et si saint. [...] quelques-uns s'arrêteront au seuil, ce sera le plus grand nombre; quelques-uns, en petit nombre, entreront mais n'y feront qu'un pas. Qui fera le second? Qui parviendra jusqu'au troisième? Enfin, qui est celui qui y demeurera ? Celui-là seul, à qui l'Esprit de Jésus-Christ révélera ce secret"19

A moins de soupçonner Louis de Montfort de gnosticisme20 reconnaissons que le secret dont il nous parle nous est murmuré dans l'Écriture Sainte, à ceux qui ont des oreilles pour entendre, et particulièrement dans le Cantique des Cantiques. Saint Louis de Montfort écrit en effet : "Heureuse et mille fois heureuse est l'âme ici-bas, à qui le Saint-Esprit révèle le secret de Marie pour le connaître; et à qui il ouvre ce jardin clos pour y entrer, et cette fontaine scellée pour y puiser et boire à longs traits les eaux vives de la grâce! Cette âme ne trouvera que Dieu [...] infiniment saint et exalté, en même temps S'adaptant infiniment à sa faiblesse."21

Seule la grâce divine nous soutient dans ce pélerinage. Jean-Paul II écrit22 :

Il s'agit d'un chemin totalement soutenu par la grâce, qui requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît aussi de douloureuses purifications (la « nuit obscure »), mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie indicible vécue par les mystiques comme « union sponsale ». Comment oublier ici, parmi tant de témoignages lumineux, la doctrine de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d'Avila?

 

Remarquons que les époux sortent de cette union grandis et non souillés. L'épouse est toujours inviolée car elle reste maître de son mystère. Les époux se donnent en s'appartenant. Jean-Paul II affirme : "Quand l'épouse dit Mon bien-aimé est mien elle veut dire en même temps C'est celui à qui je me confie, c'est pourquoi elle continue et je suis sienne23.

De la même manière, notre appel à une appartenance au Christ n'est pas un appel à l'abolition de la personne et de sa liberté : le Christ nous respecte comme sa fiancée. Si Dieu a un plan pour nous, des objectifs, il nous les fait connaître et nous donne la liberté de les faire nôtres ou de les rejeter. La rédemption ne nous sera jamais imposée mais proposée24.

 

Zoom...
Sensualité et spiritualité

Nous tendons à considérer les sens avec suspicion, car c'est par leur médiation que nous ressentons la concupiscence, et par eux qu'elle s'exprime. Cepandant, rappelons-nous que c'est le coeur qui convoite, non les sens.

Les sens à appellent à la communion. Le Cantique des Cantiques est rempli d'évocations des sens, notamment la vue, le goût et l'odorat, le toucher. Que disent ces sens, que disent les baisers, sinon le désir de goûter l'autre, de la "consommer" ? Le Christ nous appelle : "goûtez et voyez"25. Cet appel est pleinement révélé dans le liturgie eucharistique : la beauté de la liturgie, la senteur de l'encens, l'éclat des cierges, parlent à nos sens ; plus encore, le plus grand désir du Christ est que nous mangions sa chair et buvions son sang

Eros et agapè

Quelle est, dans le Cantique, la relation entre eros (l'amour humain, érotique) et agapè (l'amour divin, sacrificiel) ? Rappelons-nous qu'eros n'est pas l'amour corrompu par le péché, mais que s'il est bien orienté, il tend l'être vers ce qui est vrai, beau et bon. Mais pour cela, il doit s'ouvrir à agapè.

L'eros est en effet cette part de l'homme qui désire plus : il est un "processus de tension et de recherche"26 nous dit Jean-Paul II, qui est clairement visible dans le Cantique27. Cette recherche a une dimension intérieure: le coeur veille même dans le sommeil :

Sur ma couche, la nuit, j'ai cherché celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé! Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé!

J'ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le dos, il avait disparu! Sa fuite m'a fait rendre l'âme. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé, je l'ai appelé, mais il n'a pas répondu! Je suis malade d'amour. .

En se surpassant, eros parvient à la dimension totale du don de sa vie et rejoint agapè.

 

L'amour, total et fidèle

  Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l'amour est fort comme la Mort, la passion inflexible comme le Shéol. Ses traits sont des traits de feu, une flamme de Yahvé. Les grandes eaux ne pourront éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger. Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour, ne recueillerait que mépris.28

L'amour vrai est nécessairement fidèle car il ne consume pas la personne, ne l'épuise pas, mais la découvre plus profondément chaque jour. La fidélité des époux est signe de l'amour de Dieu, fort comme la mort et que même les grandes eaux ne peuvent éteindre.

L'amour est également total : il dépasse en valeur tout autre bien. Lorsque le Christ, totalement donné pour son Épouse sur la croix, est sur le point de mourir, il déclare, selon certaines traductions de la Bible, "tout est consommé"29.

Extase de Sainte-Thérèse, Bernini

La passion de Jésus sur la croix est certainement l'assaut de la haine et la mort sur sa personne, du dehors. Mais elle est également don total de sa personne, explosion d'amour qui vient de l'intérieur. Ses blesures sont des blessures de haine mais aussi des blessures d'amour. Notre coeur bat à l'écho de cette explosion que nous ne pouvons contenir.

Marie a vécu quelque chose de ce mystère : en acceptant de recevoir dans son corps Celui que l'univers ne peut contenir, elle a accepté également que son coeur soit transpercé par l'épée30. L'Extase de Sainte-Thérèse (à droite) est une illustration frappante de ces blessures d'amour

Limites du langage du corps

Selon Jean-Paul II, eros connaît trois limites :

  1. La première est la faiblesse du corps : le corps n'est pas à même d'exprimer la pleine puissance de l'amour, qui est plus grande que lui. L'Amour Infini implique un corps blessé, à l'image des blessures du Christ.
    Comment dépasser cette limite ? justement en accueillant ces blessures, en reconnaissant la faiblesse de notre corps. Cette faiblesse acceptée humblement devient elle-même une sorte de langage du corps. Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort, nous dit Saint-Paul31. Il nous faut entrer dans l'esprit du serviteur inutile32 et passer par la petite voie de Sainte-Thérèse de Lisieux33.
  2. La seconde est la perspective de la mort. L'expression corporelle de l'amour s'éteint avec la mort ; d'ailleurs les époux sont mariés jusqu'à ce que la mort les sépare, dit-on. Eros survit-il à la mort ? On l'a vu, il est une flamme du Seigneur que les grandes eaux ne peuvent éteindre[fn]Ct 8,6-7: si l'eros s'ouvre à la flamme de l'amour-agapè alors il survit : l'Amour ne passera pas34.
  3. La troisième est la jalousie. En effet, celle-ci exige l'exclusivité de l'amour. Dans cette vie, l'amour parfait ne peut être recherché qu'avec une seule personne (car l'aveuglement du péché et de la concupiscence nous entrainent facilement à anonymiser les corps pour les réifier). Il nous est difficile d'imaginer une réelle communion de personnes qui soit plus étendue. En s'ouvrant à agapè, l'amour devient "patient et doux, il n'est pas jaloux"35.

En résumé, l'ultime communion de personnes ne peut être atteinte qu'en Dieu. Si eros veut devenir signe de la communion en Dieu, il doit rejoindre agapè. La liturgie est précisément cette rencontre entre le divin et l'humain. C'est l'objet du chapitre suivant.

- sacrement - Cantique des Cantiques - dignité de la personne - eros - éthique sexuelle - langage du corps - consentement - arts et culture - sexualité - sensualité

Le Corps Liturgique - Histoire de Tobit

Quel est le lien entre notre vie de prière et notre vie sexuelle et conjugale ? Y'a t-il même un quelconque lien, pouvons-nous nous demander... Jean-Paul II consacre cinq catéchèses à développer cette question à partir du livre de Tobie. Pour comprendre en quoi le langage du corps peut être liturgique, il est bon de clarifier ce que l'on entend par liturgie.

 

La vie conjugale et la liturgie

Si l'on ouvre le Catéchisme de l'Église Catéchisme1, on peut lire que le mot liturgie, dans la tradition chrétienne, signifie la participation du Peuple de Dieu à l'oeuvre de Dieu. Qu'est-ce que l'oeuvre de Dieu ? L'Évangile2 nous apprend que c'est avant-tout le "grand mystère" de notre rédemption en Jésus Christ, accomplie par sa mort et sa résurrection.

L'union de l'homme et de la femme dans l'amour conjugal a vocation à sanctifier le monde en étant le signe vivant et visible de la rédemption. "C’est ce Mystère du Christ que l’Église annonce et célèbre dans sa Liturgie, afin que les fidèles en vivent et en témoignent dans le monde"3. C'est précisément ce que font les époux lorsqu'ils vivent dans la fidélité au langage que Dieu a inscrit dans leurs corps, homme et femme. 

Le Catéchisme dit également que la liturgie est "célébration du culte divin [... et même] participation à la prière du Christ, adressée au Père dans l'Esprit Saint"4. Il en va de même pour la vie conjugale. Quand elle est vécue selon le plan de Dieu, l'union conjugale elle-même devient une profonde prière. Elle est eucharistique quand elle est action de grâce pour le don de partager Sa vie et son amour. En poussant cette analogie, nous pouvons dire que le lit conjugal est l'autel sur lequel les époux s'offrent en sacrifice vivant, saint et capable de plair à Dieu5.

Le mot "liturgie" fait également référence à l'annonce de l'Évangile et à la charité en acte6. Il en va de même pour la vie conjugale, qui annonce en permanence l'Évangile du Corps. En citant le concile Vatican II, le Catéchisme continue en disant que "la liturgie est considérée comme l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ, exercice dans lequel la sanctification de l’homme est signifiée par des signes sensibles et est réalisée d’une manière propre à chacun d’eux". Dans la vie conjugale, si elle est "réalisée de la manière qui convient", les époux remplissent la vocation sacerdotale de leur baptême. 

En conclusion, il n'est guère suprenant que la vie conjugale soit liturgique puisque toute la vie liturgie gravite autour des sacrements7. Jean-Paul II dans ce cycle de catéchèses montre comment le langage de la liturgie éclaire le langage du corps, et comment c'est à partir du langage du corps qu'il s'est modelé. La liturgie est ce temps particulier où l'Église vit vraiment la dimension nuptiale de sa relation au Christ par son don au Christ (le fiat) et l'action de grâce pour la grandeur de Son don (magnificat).

 

Le mariage de Tobie et Sarah

Le livre de Tobie est très différent du Cantique des Cantiques, par son extrême sobriété : pourtant on y trouve une confirmation puissante et claire des principales intuitions de la théologie du corps.

Avant de se marier avec Tobie, Sarra a déjà épousé sept maris. A cause du démon, chacun des maris est mort durant la nuit de noce8. L'ange Raphaël vient voir Tobie et lui dit qu'il est celui qui doit épouser Sarra. Tobie a naturellement peur - avec raison puisque le propre père de Sarra est déjà en train de creuser sa tombe pendant la nuit de noce !!9.

Face à la réticence de Tobie, l'ange lui tient ce discours : "Ne tiens pas compte de ce démon, et prends-la. Je te garantis que, dès ce soir, elle te sera donnée pour femme. [...] N'aie pas peur, elle t'a été destinée dès l'origine, c'est à toi de la sauver. Elle te suivra, elle te donnera des enfants Et quand Tobie entendit parler Raphaèl, il l'aima, au point de ne plus pouvoir en détacher son cœur"10.

L'Amour face à la mort

De la même que le "grand mystère" est centré sur de l'union en une chair, la grande bataille entre le bien et le mal trouve ici son paroxysme. Jean-Paul II affirme que, dans l'union conjugale, "les choix et les actes des époux assument tout le poids de l'existence humaine"11.

Le Cantique des cantiques est très imagé et célèbre la vie ; à l'opposé, les époux du livre de Tobie sont face à la mort qui, dans le dialogue amoureux, crée le silence. Ils réalisent que "dans le signe sacramentel de l'union conjugale, le corps s'exprime aussi par le mystère de la vie et de la mort, peut-être avec plus d'éloquence que partout ailleurs"12.

Rien n'est plus loin de l'esprit de la plupart des époux au jour de leur mariage que l'éventualité de leur propre mort. Pour Tobie et Sarra, la mort est là face à eux, dès le début de leur mariage : quelle profondeur leur amour prend-il alors ? de quelle profondeur leur amour a t-il besoin pour vaincre la mort ? 

 

La prière de Tobie et Sarra

L'ange a donné à Tobie des instructions pour se libérer des griffes du démon : la plus importante d'entre elles est la prière. "Puis, au moment de vous unir", dit l'ange, "levez-vous d'abord tous les deux pour prier. Demandez au Seigneur du Ciel de vous accorder sa grâce et sa protection"13."Et ils dirent de concert : "Amen, amen!"14 : les époux prient d'une seule voix. Rien ne solidifie plus l'union des époux que la prière commune dans l'intimité. 

 Tobie se leva du lit, et dit à Sarra : "Debout, ma sœur! Il faut prier tous deux, et recourir à notre Seigneur, pour obtenir sa grâce et sa protection." Il commença ainsi Tu es béni, Dieu de nos pères, et ton Nom est béni dans tous les siècles des siècles! Que te bénissent les cieux, et toutes tes créatures dans tous les siècles! C'est toi qui as créé Adam, c'est toi qui as créé Eve sa femme, pour être son secours et son appui, et la race humaine est née de ces deux-là. C'est toi qui as dit Il ne faut pas que l'homme reste seul, faisons-lui une aide semblable à lui. Et maintenant, ce n'est pas le plaisir que je cherche en prenant ma sœur, mais je le fais d'un cœur sincère. Daigne avoir pitié d'elle et de moi et nous mener ensemble à la vieillesse!

Remarquons que :

  • Comme le Christ y invitera plus tard les pharisiens, Tobie et sa femme tournent leur coeur vers le plan originel de Dieu pour le mariage.
  • Tobie appelle sa femme "soeur" comme dans le Cantique des Cantiques.
  • Il fait la distinction entre la convoitise et le don sincère de soi
  • Il a l'intention de passer toute sa vie avec Sarra.
  • Tobie sait qu'ils ne peuvent répondre à cet appel en comptant sur leurs propres forces : ils ont besoin de la grâce de Dieu. 
Zoom...

Très peu de gens mesurent la portée et les conséquences de leurs choix en matière de sexualité. Encore moins comprennent l'influence de la disposition de coeur avec laquelle ils abordent l'union sexuelle. Ces choix et cette vision sont un baromètre qui permet de comprendre (et prévoir) la santé du couple. 

Très peu d'échecs conjugaux ne peuvent être liés, directement ou indirectement, à une incapacité de lire en vérité le langage du corps. Mais, quels que soient nos échecs à cet égard, tout espoir n'est pas perdu : nous pouvons comme Tobie et Sarra, demander la grâce et la protection du Seigneur.

L'eros séparé de l'ethos apporte la souffrance et la mort, comme le découvre douloureusement Sarra et ses septs maris. Tobie et Sarra vivent l'eros lié à l'ethos, et la prière révèle ce rapprochement entre ces deux réalités dans son coeur : cela porte du fruit.

"Il n'y a pas de crainte dans l'amour ; au contraire, le parfait amour bannit la crainte", dit Jean15 Voilà ce que Jean-Paul II crie haut et fort : "n'ayez pas peur !"

 

Le Credo des époux

L'un des sommets de la liturgie est la profession de foi, le credo. Il couvre en quelque mots l'ensemble de la connaissance révélée dans les Ancien et Nouveau Testaments. "Réciter avec foi le Credo, c’est entrer en communion avec Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c’est entrer aussi en communion avec l’Église toute entière"16.

La prière de Tobie et Sarra prend la forme d'un credo conjugal17. Dans la Genèse, le serpent qui veut attaquer la bienveillance de Dieu attaque en disant "Dieu a t-il réellement dit.." Comme un antidote à cette attaque du nom de Dieu, Tobie et Sarra commence leur prière par une action de grâce "Béni sois-tu" : ils parlent au nom de toute la création et entrent dans cette bataille cosmique. Ils réaffirment ensuite la bonté du plan originel de Dieu, puis reconnaissent à la fois leur désir de s'y conformer et leur incapacité à le faire sans l'aide de Dieu.

Tobie et Sarra sont vraiment ministres du sacrement dans leur union qui témoigne de Dieu-Amour. Cette union est aussi un témoignage au Dieu qui donne la vie, un cri qui proclame "ô mort où est ta victoire ? ô mort où est ton aiguillon ?"18

 

Le mariage, sacrement

Le cinquième chapitre de la lettre aux éphésiens, en proclamant que l'amour humain est un grand mystère lié à celui de la rédemption19, établit clairement le lien entre le langage du corps et le langage liturgique, qui parlent tous deux de la rédemption. Il donne toute sa valeur au mariage en identifiant que, dans le plan de Dieu, celui-ci est signe de la communion entre le Christ et l'Église, en même temps qu'il donne aux époux un modèle à suivre pour vivre conformément au plan de Dieu.

Il montre également que le langage du corps comporte deux dimensions essentielles : il est mystique et liturgique - donc saint. Il est mystique dans la mesure où il fait goûter de manière sensible la réalité invisible de l'amour de Dieu, liturgique car il est action de grâce pour ce don de Dieu, dans la mesure où il est vécu dans la vérité. En créant un lien insécable entre le corps et la liturgie, il nous évite la tentation du manichéisme, pour sans cesse nous rappeler que la sainteté se greffe dans notre humanité, et non dans un fantasme de perfection20.

Il nous appelle à vivre une attirance sexuelle dans la maturité spirituelle, à être soumis les uns aux autres par respect pour le Christ, par cette crainte du Seigneur ou respect du sacré21 dont le Pape nous rappelle qu'elle est l'un des cette dons de l'Esprit. Il nous montre qu'une vie chaste n'est pas une vie dénuée d'érotisme.

- langage du corps - liturgie