La burqa ou le string

Publié dans : Corps

La burqa....

La polémique actuelle sur la burqa m'évoque le débat qui avait agité nos quotidiens à l'automne 2003 : pour ou contre le port du string à l'école ? Car le parallèle est frappant : on se demandait à l'époque s'il fallait interdire aux collégiennes d'offrir leur corps en pature aux regards comme aujourd'hui on se demande s'il est autorisé aux femmes musulmanes de l'y soustraire. Jadis comme maintenant, on refuse la parole aux principales intéressées, arguant qu'elles n'ont pas la liberté nécessaire pour décider par elles-mêmes.

Une différence cependant : c'est ceux-là même qui prônaient la liberté du string à l'école qui aujourd'hui condamnent la burqa. Toujours au nom de la liberté de la femme. Et tant pis si la liberté de LA femme coûte à des femmes leur liberté. Comme disait l'autre, tous sont égaux mais certains plus que d'autres..

Mais je digresse. Allons plus loin : qu'est-ce qui motive les porteuses de burqa ? Si on les écoute, elles se disent mues par deux idées :

  1. se préserver du regard du monde ;
  2. vivre une ascèse qui les rapproche de Dieu. 

Le regard du monde

On retrouve ici le parallèle avec le port du string : la collégienne le revendiquait parce qu'il lui permet d'être regardée et ainsi d'entrer dans une communauté. Et la pression de cette communauté est tellement forte que la jeune fille n'ose imaginer s'y soustraire. Mais celle-ci est fondée sur un certain mode de relation entre les individus : la jeune fille y est regardée, mais d'une certaine façon. En imposant la primauté -au sens de l'immédiateté- du corps dans la relation, ce rapport à l'autre est faussé car il ne permet pas de révéler la personne dans son intégralité. Plus prosaïquement, pendant qu'un garçon matte le string de sa camarade, il ne découvre pas la beauté et la richesse qui se cache en elle.

La femme qui porte la burqa refuse complètement ce rapport au corps : elle refuse de n'être d'un objet de convoitise et de n'être pas désirée pour l'intégralité de sa personne. Cela devrait être d'autant compréhensible pour ceux qui lui refusent ce droit qu'ils partagent avec elles le diagnostic d'une société globalement machiste (avec souvent un brin de condescendance envers les proches des femmes voilées).

Car le problème ne se situe pas dans le corps, ni de la collégienne, ni de la musulmane, mais de la façon dont il est regardé. Notre société est passée en 30 ans de l'hyper-rejet du corps à son hyper-exposition. C'est nier une réalité : que nous ne sommes pas faits pour rentrer dans une telle profondeur de relation avec de multiples personnes. Vouloir connaître toutes les femmes, c'est n'en connaître aucune. Le regard, lorsqu'il est sans cesse posé sur de nouveaux corps, finit par les anonymiser, les réduires à quelques paramètres physiques, quelques mensurations. 


Selon vous, lequel de ces corps est le plus anonyme ? Croyez vous qu'aucun des deux révèle vraiment la personne ? 


Maintenant vous savez pourquoi c'est notre visage qui figure sur nos cartes d'identités. Mais, répétons sans nous lasser : le problème n'est pas dans le corps, mais dans le regard. Le problème de la pornographie n'est pas qu'elle révèle trop de la personne : c'est qu'en en exposant beaucoup elle en révèle trop peu. Ce qui est dommageable dans cette manière de se préserver des femmes qui portent la burqa, c'est qu'en masquant le visage, elle conduit à ce qu'elle rejette, à savoir la négation de la personne.

Ce faisant, elles mettent le monde face à ses contradictions -ce qu'il déteste et ce contre quoi il se révolte, ne croyez pas qu'il a le souci de ces femmes- mais, également, elles font une profession de foi un peu étrange : elles proclament implicitement l'incapacité du monde à convertir son regard, elles nient la possibilité d'une rédemption de notre rapport au corps. Le retrait temporaire, par provision, d'un monde dont elles répugnent la violence me paraît sain, du moins compréhensible ; son rejet définitif, en revanche, m'attriste.

L'ascèse dans les temps modernes

La deuxième justification est d'autant plus difficile à entendre pour des personnes imergées dans le modernisme : il s'agit d'une volonté de se priver d'un bien, être regardée, pour un bien plus grand, trouver Dieu. C'est d'abord une bonne nouvelle : celles qui font ce choix le vivent comme une ascèse, donc comme une difficulté. Elles reconnaissent ainsi qu'il est bon et agréable d'être regardé(e), d'être reconnu(e) dans son corps, sous réserve que le regardant soit purifié.

Comment pouvons-nous comprendre ce choix ? Le journal "La Croix" nous aide un peu puisqu'il publie dans ses colonnes un papier sur un livre qui révèle que Jean-Paul II pratiquait l'ascèse. J'entends déjà d'ici les "tous obscurantistes" qui ne manqueront pas d'affluer1.

L'ascèse consiste à reconnaître que, si nos instincts et appétits sont essentiellement bons, ils sont parfois disproportionnés par rapport à leur objectif qui est de nous amener à vivre la relation à l'autre. En refusant la toute-puissance de ces instincts, la personne se rapproche du sens de l'existence, et notamment de l'existence charnelle. L'ascètisme chrétien a ceci de particulier qu'il permet en outre de rejoindre le Christ dans le don de son corps, en vivant avec lui -toutes proportions gardées- la crucifixion. 

Il ne s'agit pas là d'y voir une prescription religieuse : les opposants à la burqa ont d'ailleurs pris soin de convoquer de nombreux experts pour démontrer qu'elle n'était pas une exigence coranique. Reconnaissons enfin que cette volonté d'ascèse touche plus facilement les jeunes converties : s'il peut y avoir une volonté positive de l'ascèse, celle-ci peut aussi porter en germe un pharisaïsme, une volonté d'être un(e) meilleur(e) croyant(e) que le voisin, un fidèle plus méritant..

La frontière est ténue, et pour marcher sur cette chemin de crête, on peut prendre exemple sur Jean-Paul II : l'homme a été tellement discret dans son ascèse que c'est cinq ans après sa mort, et par des témoignages indirects, qu'on en apprend l'existence. 

  • 1. vous ne couperez pas aux remarques sur l'Opus Dei et la Da Vinci Code dans les prochains jours

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Commentaires

Portrait de SD

 Ayant pour amie et binôme de fac une musulmane - nous avons grandement eu le temps d'évoquer ce genre de questions..Elle a ainsi pu m'offrir le regard de quelqu'un qui côtoie et connait ces femmes ; alors que la petite chrétienne que je suis ne fait qu'en entendre parler, et ce bien souvent davantage pour le rejet que pour la réflexion.

Justement, elle me tenait ce discours : contrairement à ce qu'il se passe dans les pays islamiques où, effectivement, cette règle de vie n'est pas choisie (..ce que vise à contrer, me semble-t-il, la loi interdisant la burqa, au nom de la liberté de la femme), en France, les femmes qui portent la burqa sont minoritaires au regard de l'ensemble de la communauté musulmane, et pour la plupart d'entre elles posent librement cet acte comme un acte de foi, dans une volonté d'ascèse spirituelle - un peu comme le ferait une religieuse qui prend l'habit, en fait.

..Heureuse, donc, d'entendre ce discours ailleurs que dans sa bouche ; et notamment dans celle de chrétiens commençant par réfléchir avec charité avant de se scandaliser ou de refuser de se rendre à l'évidence que ce qui motive leur discours n'est autre que la nostalgie d'une société qui n'existe plus.

Merci, donc, pour ce billet au langage mesuré et juste. 

 

Portrait de Incarnare

@SD:

Merci pour votre commentaire.

Comment réagit votre coloc' à l'idée que j'évoque à la fin du paragraphe sur le "Regard du monde" (comme quoi un retrait temporaire du monde peut se comprendre, mais que le retrait permanent est plus difficile à admettre car il marque un manque de confiance dans sa capacité à renouveler son regard ? )

Portrait de SD

 Ce paragraphe m'a effectivement titillée - comme tout s'imbrique dans cette question (la foi, la culture, l'héritage de l'éducation, la vie sociale >> mon amie enlève son voile quand notre profession (médecin) l'exige, mais elle n'aime pas cette "sensation" d'être "regardée autrement" par les hommes), la réflexion est ultra complexe! Je n'avais jamais considéré les choses sous cet angle.

De ce que je perçois de sa pratique - je n'ai pas l'impression qu'il n'y ait autre chose derrière le port d'un vêtement couvrant que 1. la prise en compte d'une réalité, le regard des hommes sur la grâce féminine (concupiscent) 2. une volonté de ne pas s'entraîner l'un l'autre dans ce regard "impur" et les tentations auxquelles il nous soumet 3. d'où une règle pragmatique. Je n'ai pas l'impression, de ce que j'en perçois, qu'il y ait dans la spiritualité musulmane d'"espérance en l'autre" - autrement dit, de confiance en sa capacité à se dépasser, se sanctifier progressivement. Les règles, très pragmatiques, me paraissent davantage viser à se protéger les uns les autres du péché.

...mais je peux me tromper! Je lui poserai la question!

 

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