Le mirage de l'Etat-providence

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Ce billet n'a que peu de lien avec le reste du site, puisque je vais y parler de philosophie politique, mais vous verrez que la théologie n'est pas loin. Je regardais ce soir le journal télévisé. L'unique actualité du jour (c'est vous dire si le monde va bien) était le blocage de l'Eurostar du fait des intempéries : certains passagers ont passé 18h à attendre tandis que d'autres, plus nombreux, n'ont jamais pu embarquer. Le sujet peut sembler anodin, voire dérisoire. Cependant, les réactions que ces disfonctionnements ont suscité m'interpellent profondément.

Les journalistes et les politiques, tout d'abord : certains parlementaires britanniques n'ont pas hésité à appeler à la destitution de l'équipe dirigeante. Autant je peux comprendre la presse, qui en ce temps de Noël, manque de mauvaises nouvelles à annoncer -et encore, c'est uniquement parce qu'elle est tellement organisée pour parler à longueur d'année de choses futiles qu'elle ne sait plus de quoi parler lorsque même celles-ci viennent à manquer- autant j'ai beaucoup plus de mal avec les politiques, qui sont censés prendre -sinon avoir- du recul sur les événements et une pensée qui dépasse les pures contingences.

Les passagers ensuites : si je peux compatir avec ceux qui ont passé dix-huit heures enfermés, j'ai été captivé par les réactions de ces passagers sur les quais qui, pour certains, quoiqu'adultes, allaient jusqu'à craquer et pleurer face aux caméras.

Je me suis demandé ce qui motivait ces larmes, ce qu'elles signifiaient. Était-ce la simple déconvenue de ne pas pouvoir passer "les fêtes" en famille ? Il semble que le 20 décembre soit un peu tôt pour céder au désespoir. Non, je crois que ces larmes traduisent quelque chose de beaucoup plus profond, comme une sorte de désillusion, l'équivalent pour les adultes de ce que fut l'enfantine déception d'apprendre que le Père Noël est une invention des adultes, une sorte de sentiment d'abandon doublé de l'impression d'avoir été trompé : cette fêlure profonde, c'est la destruction du mythe de l'état providence. 

Depuis tout-petits, chacun d'entre nous -en tout cas l'immense majorité, probablement vous si vous êtes français- a été élevé avec l'idée de l'état-providence. L'état prend soin de vous dès votre naissance, il vous vaccine, il organise des crèches, puis vous éduque. Si vous avez un travail, il empêche que votre patron vous exploite ; sinon, il vous assure de quoi vivre. Dans tous les cas, il s'occupe de votre santé : d'ailleurs, il vous dit quoi -ne pas- manger, de ne pas boire trop ni fumer. Il vous prmet de vous déplacer, il ramasse vos poubelles, il organise le sport pour les enfants. Enfin, il vous garantit une retraite courte, si l'admd devient majoritaire dorée. 

Chacun s'est vu bercer par cette bonne-fée-l'état... et en est venu à croire que cet état, qui lui veut tant de bien, l'aime et peut lui assurer une vie heureuse jusqu'à son dernier jour. Pour quiconque ne vit pas pour l'éternité, ça semble rationnel. Seulement, il y a un hic. Trois hics en une seule phrase, en fait. 

Le premier, c'est de croire que l'état peut tout. C'est un mirage absolu et la beauté de ce mirage, c'est qu'il se brise justement dans les situations les plus contingentes, les plus futiles, comme un long, long, retard de train. La tentation, c'est de vouloir nourrir ce mirage en rendant l'état omnipotent... dans un premier temps, il devient omni-taxant, puis omniscient -avec vidéo-surveillance partout- puis omnipotent... et on glisse doucement vers un état communiste, dictatorial qui ne vise plus du tout, mais alors pas du tout le bonheur de ses sujets citoyens.

Le deuxième hic, c'est l'illusion de croire que l'état t'aime. L'état est juste un système, une organisation. Une mécanique, en somme. Il peut être efficace dans les services qu'il rend, mais ne peut pas aimer. On parle souvent d'état-solidaire. C'est une abbération : seuls les gens sont solidaires, seules les personnes sont capables d'aimer. Placer toute sa confiance dans des rouages, c'est la tentation moderniste : croire que la science peut tout, que les maths vont régir l'univers pour son bien ou le bien de ceux qui savent faire des maths, cf la crise. Tout système est nécessairement imparfait. 

Face à cette nécessaire imperfection de systèmes faits de main d'homme, de deux choses l'une : soit l'on abandonne la perfection, soit l'on abandonne cette foi irraisonnée dans les bonheurs artificiels. Beaucoup de philosophes ont choisi la première voie et ont abouti au nihilisme. Et c'est là qu'on arrive au troisième hic : nous sommes faits pour l'éternité ! Et par pour une éternité à attendre l'Eurostar, mais pour une éternité de bonheur.

Toi qui pleurais sur les quais de la SNCF la frustration douloureuse de ton désir d'absolu, ne te laisses pas tromper : ce n'est pas ton désir d'absolu qui est en cause, mais la source à laquelle tu croyais pouvoir te désaltérer. Laisse les morts enterrer les morts et les idoles derrière toi et réjouis-toi, car si tu es plus loin de Londres, tu es désormais plus proche qu'hier de la source de la vraie joie. Voici mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour.

 
 

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