Moi, j'veux une décapotable..

Publié dans : Amour et Sexualité

Quel point commun y a-t-il entre le préservatif et la ceinture de sécurité ? A première vue, les similarités sont peu évidentes, si ce n'est que des organismes d'état en font assidument la promotion, et que leur défaillance peut vous coûter la vie1. Pourtant, l'analogie pourrait aller beaucoup plus loin.

La ceinture n'a t-elle pas sauvé de vies ? A l'échelle individuelle, sans doute : ceux d'entre vous qui ont eu un accident lui doivent peut être une fière chandelle. Mais a t-elle réduit l'insécurité routière ? On serait tenté de l'admettre...

The Armchair Economist, un petit livre de l'économiste américain Steven E. Landsburg2, nous met en garde contre cette conclusion hâtive. Landsburg y cite les travaux de Peltzman, qui a démontré que plus les voitures sont sûres, plus leurs conducteurs prennent de risques. Dit simplement : si votre voiture n'avait pas de ceinture, vous ne rouleriez certainement pas à 1403.

Peltzman a ainsi montré que l'effet de la ceinture de sécurité sur la mortalité routière était quasi-nul. Les automobilistes épargnés ont été compensés par autant de piétons et cyclistes percutés. Les constructeurs automobiles ont bien essayé de suggérer que la ceinture était le nec plus ultra de la sécurité, quelques 8 000 morts sur les routes chaque année ont tôt fait de les mettre devant le fait accompli.

Les propos tenus en 2009 par Benoît XVI sur le préservatif lui ont valu l'ire des lobbies du préservatif, comme Peltzman, s'il avait prédit son résultat, aurait sans doute subi la colère des constructeurs automobiles, qui n'auraient pas manqué de l'accabler du poids de toutes les morts sur nos routes.. 

Nul ne prétendrait aujourd'hui que chacun peut rouler aussi vite et aussi dangereusement qu'il le souhaite, s'il met sa ceinture4. C'est pourtant une réaction équivalente que l'on a entendu chez beaucoup de commentateurs5 des derniers propos de Benoît XVI. D'où la mise au point de Rome ces jours-ci.

La multiplication des moyens techniques (ABS, ESP, Airbag, etc.) n'a pas eu l'effet escompté, et seules les politiques qui visaient un changement de comportement ont réussi à triompher - au moins partiellement - de l'hécatombe.

De même, par ses propos, le Pape invite à changer notre regard sur la sexualité, à sortir d'un regard orienté vers la gestion économique des risques épidémiologiques6, et interroge notre conception-même de la sexualité. Comment rendre la route vraiment belle et profiter réellement du parcours ? 

La véritable question n'est pas « faut-il mettre sa ceinture ?», mais « où est-ce que je veux aller ? comment conduire de manière responsable pour m'y rendre ? ». Alors, je sais pas vous, mais moi, j'veux une décapotable.

  • 1. rouler sans ceinture ne vous emmènera pas en prison, à moins peut-être que vous n'ayez fondé wikileaks
  • 2. qui s'amuse avec ses lunettes d'économiste à examiner de fausses évidences de la vie quotidienne, pour en montrer la vacuité
  • 3. etsi vous n'aviez pas d'ESP, vous laisseriez votre voiture au garage par temps de neige
  • 4. Cela ne veut pas dire, et c'est le sens des derniers propos du Pape, que si vous choisissez pour une raison quelconque de conduire comme un cinglé, il ne faut pas mettre la ceinture !
  • 5. même s'il faut reconnaître aux journalistes que nombre d'entre-eux ont ce coup-ci bien fait leur travail, et cité in extenso des passages du livre de Benoît XVI et apportant un nécessaire équilibre.
  • 6. où le nombre de partenaires serait un arbitrage entre plaisir obtenu et risque encouru

 
 

Commentaires

Portrait de Incarnare

Pour être totalement honnête, j'ajoute que Landsburg évoque dans son dernier ouvrage les travaux d'un autre économiste, Michael Kremer, qui vont dans un sens opposé : celui-ci prétend que c'est l'inégalité de distribution du nombre de partenaires dans la population qui est source de contamination (sa thèse : si une population prend globalement moins de risques, alors le groupe de ceux qui en prennent le plus devient d'autant plus dangereux qu'on a de chances de tomber sur eux lorsqu'on prend soi-même un risque).

Mais quand on réduit le sens des comportements humains à un écart-type, j'avoue que je décroche volontiers. La beauté du discours de Benoît XVI réside justement dans cet appel universel à rechercher le sens profond de notre sexualité pour la vivre de la façon la plus humaine.

Portrait de nicolas

Excellent... tout simplement. Tu ferais un excellent enseignant !! Tout cela est en outre très raisonnable et rappelle le souci du but du voyage quel qu'il soit... la liberté sans but est une fausse liberté.

Portrait de Louis

 La comparaison est intéressante. Cela dit, je ne partage pas tout à fait votre avis.

J'entends bien l'argument de Peltzman, repris par Landsburg et que vous reprenez à votre tour : l'augmentation de la sécurité des voitures, notamment par la ceinture, tend à rendre les comportements routiers moins vertueux et, d'une manière globale, les vies épargnées par la ceinture sont perdues par les accidents causés par le comportement dégradé. Autrement dit, d'un point de vue comptable, avec la ceinture, le solde brut de mortalité s'améliore, mais pas le net.

Sauf que, de manière erronée, vous en déduisez que la ceinture est une fausse solution. Ce n'est pas exact ! Pour le conducteur, la ceinture de sécurité est une amélioration indéniable, puisque grâce à elle, les conducteurs meurent moins. Mais d'un point de vue global, l'amélioration apportée par le ceinture à la sécurité routière sera positive si, parallèlement, le conducteur ne change pas son comportement routier. La réponse au problème est donc à la fois l'équipement ET le comportement.

On ne peut pas conclure comme vous le faite que seul le comportement vaut. Il est indispensable, essentiel, primordial même, je suis d'accord. Sans lui, aucune amélioration durable n'est possible et aucun sens ne peut être donné, tant à la sécurité routière qu'à la sexualité.

Mais l'amélioration que nous attendons sera efficace s'il y a équipement ET comportement.

Portrait de Gwynfrid

Le problème avec l'honnêteté, c'est que ça peut se retrourner contre votre raisonnement...

Ici, dans votre billet, vous nous fournissez un argument scientifique, avec l'aide d'un économiste qui fait un raisonnement appuyé sur des statistiques. Par contre, dans votre commentaire vous reconnaissez l'existence d'un autre point de vue scientifique, qui ne va pas dans le sens de votre thèse... et vous l'écartez aussi sec, au profit d'une approche plus spirituelle.

Il est tout à fait concevable de se placer uniquement sur le terrain du sens profond de la sexualité. Mais si vous voulez aussi aborder l'aspect des sciences humaines, alors vous nous pouvez pas vous arrêter aux seules études qui vous arrangent.

Par ailleurs, plus anecdotiquement... quand la ceinture n'existait pas encore, mon père roulait à 150 dans sa R16, quatre jeunes enfants à bord. Et il n'avait rien d'un irresponsable, c'était un père de famille prudent et un conducteur tout à fait comme les autres. Entretemps, la culture automobile des Français a beaucoup, beaucoup évolué... Et le nombre annuel de morts est passé de 13000 à 4000 alors que les distances parcourues en voiture ont considérablement augmenté. Il s'agit donc bien d'un problème comportemental, influencé par un environnement beaucoup plus complexe que la simple  la ceinture de sécurité.

 

Portrait de Incarnare

@Gwynfrid, les deux économistes ont des approches différentes.

Peltzman part des faits et de leur traduction statistique (réduction du nombre de mort quasi-nulle grâce à la ceinture) et propose une explication comportementaliste. Kremer construit un modèle complètement théorique, qui n'est fondé sur aucune observation.. ce modèle n'a de validité que localement (c'est comme dire "la ceinture sauve des vies"..  à quel prix pour les autres ?)

Reste que les deux peuvent être valables en même temps, sans réduire à néant le raisonnement : si vous fréquentez ce réseau social, dont on avait parlé à une époque, réservé aux rencontres amoureuses entre personnes déjà mariées, effectivement vous avez plus de "chances" de tomber sur un partenaire contaminé, que si vous trompez votre époux(se) avec un(e) inconnu(e).

Cela ne change rien au fait que l'illusion de sécurité fait prendre un risque supplémentaire. Guess what ? Un changement de comportement (le choix de la fidélité) reste votre meilleure protection.

Mais le billet invite justement à sortir de ce jeu macabre qui consiste à "gérer" le risque... pour envisager une sexualité au sens renouvelé.

De la même manière que vous ne roulez pas pour rouler, mais pour aller quelque part, la question qui se pose est celle de la finalité de la sexualité humaine. Pour ma part, je crois qu'elle se trouve dans le don mutuel - et total - des personnes.

Portrait de Incarnare

Gwynfrid a dit :

  Le problème avec l'honnêteté, c'est que ça peut se retrourner contre votre raisonnement...

Sauf qu'une recherche de la vérité ne peut que passer par l'honnêteté et non par le sophisme.. ça peut faire peur au début.. et il faut parfois accepter de ne pas avoir de réponse immédiate. 

Mais, à terme, ce qui se concevait comme un opposition insoluble peut se révêler être une tension féconde de sens.

Portrait de Gwynfrid

"Sauf qu'une recherche de la vérité ne peut que passer par l'honnêteté et non par le sophisme.. ça peut faire peur au début.. et il faut parfois accepter de ne pas avoir de réponse immédiate. "

Bien entendu. Mais ce qui (à mes yeux) se retourne ici contre vous, c'est que justement vous balayez d'un revers de la main le scientifique 2, alors que vous mettez en avant le scientifique 1. Je ne vois pas ce qui vous permet de mettre l'un au-dessus de l'autre, d'autant qu'ils sont tous les deux cités par le Pr Landsburg qui est ici votre référence. À moins d'avoir vous-même une compétence en économie pour juger de leurs travaux ?

"Mais le billet invite justement à sortir de ce jeu macabre qui consiste à "gérer" le risque... pour envisager une sexualité au sens renouvelé."

Désolé, je ne l'avais pas perçu ainsi. J'y avais lu plutôt une invite à se méfier de la sécurité illusoire procurée par le préservatif, avec à l'appui un argumentaire scientifique. Soit dit en passant, je suis d'accord avec cet argumentaire, ainsi qu'avec le parallèle avec la ceinture et l'EPS.

Par contre je suis en désaccord quand il s'agit de mêler à cela la question du sens de la sexualité. La sexualité a un sens, indépendamment du risque de contamination, et on doit s'en préoccuper qu'il y ait ou non épidémie. Transformer la recherche du sens pour la mettre au rang d'un outil contre la contamination me semble être une erreur.

Autrement dit: que la route soit ou non dangeureuse, et quelles que soient les mesures de sécurité prises, il faut d'abord se demander où on veut aller. Symétriquement, une fois qu'on a décidé où on veut aller, il faut se préoccuper de la sécurité du voyage, quel que soit le lieu où on souhaite se rendre.

Portrait de Incarnare

Gwynfrid, en lisant le reste de ce blog tu réaliseras sans peine que la preuve de l'inocuité de la ceinture ou du préservatif n'ont que peu d'intérêt à mes yeux :-)

J'ajoute que je ne prétend pas ici à une quelconque scientificité et les articles économiques mentionnés, quoique très intéressants pour eux-mêmes et par la gymnastique intellectuelle qu'ils imposent, sont convoqués à titre d'image, pour nous amener à réfléchir.

Enfin, je ne comprend pas si c'est juste l'habitude du raisonnement dialectique ou si une raison de fond te pousse à concéder que "Symétriquement, une fois qu'on a décidé où on veut aller, il faut se préoccuper de la sécurité du voyage" : si tu te rendais au bord de la mer en voiture, pourquoi prendrais-tu des chaînes dans ton coffre ?!!

Portrait de Gwynfrid

"Gwynfrid, en lisant le reste de ce blog tu réaliseras sans peine que la preuve de l'inocuité de la ceinture ou du préservatif n'ont que peu d'intérêt à mes yeux :-)"

J'avais compris :-)
Disons que c'était moins évident à la lecture de ce billet, que des autres.

La raison de fond de mon objection est la suivante: je pense que les chrétiens se plantent lorsqu'ils semblent faire des recommandations d'ordre épidémiologique, alors que l'épidémiologie n'est pas leur domaine. Pour être clair: Benoît XVI s'est planté, lorsqu'il a donné cette impression avec sa fameuse réponse dans l'avion en 2009. Il s'est planté alors même que sa réponse était factuellement correcte.

Le message chrétien, ce n'est pas une histoire de porosité du caoutchouc, ni d'écart-type dans les comportements humains, comme vous l'avez noté vous-même.

"si tu te rendais au bord de la mer en voiture, pourquoi prendrais-tu des chaînes dans ton coffre ?!!"

Évidemment pas, ce ne serait pas adapté à la situation. Par contre, je vérifierais l'état de mes pneus.

Cela dit je reconnais volontiers que ma dernière phrase, ("symétriquement, etc") n'était pas nécessaire.

Portrait de Incarnare

Je ne crois pas que ce soit le fond de ton désaccord...

Avant d'y venir, je réponds à cette phrase : "alors que l'épidémiologie n'est pas leur domaine". Désolé, mais les chrétiens aussi ont un corps et se préoccupent autant que les autres de sa santé : nous ne pouvons nous concevoir comme des êtres strictement spirituels.

Si la hiérachie catholique n'a pas de compétence scientifico-médicale, il y a de nombreux médecins chrétiens et l'Eglise (au sens large) soigne 30% des malades du sida. L'Eglise est parfois à la bourre, mais parfois à la pointe (par ex. elle avait en premier valorisé les travaux de Yamanaka, aujourd'hui universellement reconnu, sur la reprogrammation des cellules souches lors d'une conférencen au Vatican).

Mais venons-en à ton désaccord. Tu me dis si je me trompe, mais je crois que le fond du désaccord vient du fait que tu considères qu'il y a la technique - et le corps - d'un côté, et l'éthique - et le spirituel - de l'autre. Et que les deux sont indépendants.

C'est un point de vue très occidental qu'on a récupéré des grecs et qui a pris son essor avec des Lumières, le dualisme. Mais, même d'un point de vue scientifique, cette hypothèse ne tient plus. Et c'est cette illusion que réfutait Benoît XVI en 2009, en dénonçant des solutions uniquement techniques à des problèmes qui touchent l'individu dans sa globalité.

Portrait de Gwynfrid

"Les chrétiens aussi ont un corps et se préoccupent autant que les autres de sa santé ": Naturellement. Mais cela ne leur donne pas de compétence pour se soigner eux-mêmes mieux que ne le ferait un médecin, et a fortiori pas non plus pour définir dans leur coin la meilleure façon pour la collectivité de combattre une épidémie.

"Tu me dis si je me trompe, mais je crois que le fond du désaccord vient du fait que tu considères qu'il y a la technique - et le corps - d'un côté, et l'éthique - et le spirituel - de l'autre. Et que les deux sont indépendants."

Vous vous trompez en effet. Mon désaccord est plus au ras des pâquerettes: le pape n'est pas expert en technique, et qu'il s'exprime en technicien n'est pas légitime ni crédible. Beaucoup de médecins chrétiens sont compétents en la matière ? Parfait, c'est alors à eux de s'exprimer sur la technique.

Vous nous dites très justement, en fin de billet: "le Pape [nous] invite à changer notre regard sur la sexualité, à sortir d'un regard orienté vers la gestion économique des risques épidémiologiques". C'est en faisant cela qu'il est dans son rôle. En montrant que la seule technique ne peut résoudre tous les problèmes - pas en essayant de faire lui-même de la technique.

(Pour être complet: je ne lui reproche pas d'avoir essayé de faire de la technique dans sa déclaration de 2009; je lui reproche d'avoir donné à penser qu'il faisait de la technique - une erreur de communication et non pas sur le fond).

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