Vous êtes ici

Blogroll

Et puis vive la France.

koztoujours - il y a 5 heures 16 min

« Vive la France ». Peut-être est-ce l’auto-glorification de la formule, son petit côté « vive nous », qui me laisse de côté.  Ou est-ce son évidence qui me semble rendre sa verbalisation superflue. « Vive la France ». Je ne me souviens pas d’avoir eu d’autre occasion que dérisoire pour le dire. Une rencontre entre touristes dans un pays étranger, peut-être. Mais je ne suis pas député, je ne suis pas un élu de la Nation, je n’œuvre pas directement pour elle, et en son nom.

« Vive la France » et Alexis Corbière a raison de le dire : « le « vive la France de Jean-Luc Mélenchon est-il le même que celui de Marine Le Pen ? » ». Vraisemblablement pas. Mais, n’en déplaise au culte mélenchonien à la France Insoumise, c’est celui de Danièle Obono que l’on n’a pas entendu, pas celui de Jean-Luc Mélenchon que l’on attendait. Car, a-t-elle répondu, elle peut le dire mais « à quoi ? ». Là aussi est le malaise dans sa réponse : elle aurait pu avoir bien des raisons personnelles de le dire, et même très éloignées des miennes, mais spontanément elle n’en a pas trouvé.

Est-il indispensable de communier dans un culte patriotique ? Probablement pas. Je peux concevoir que certains Français communient à l’évocation de leur patrie, et d’autres non. Qu’ils soient câblés autrement. Mais le malaise naît de la facilité avec laquelle Danièle Obono a su justifier le « Nique la France » d’un groupe de rap et de son embarras comparé à dire « Vive la France ». Trouve-t-elle trop univoque la glorification que laisse entendre la formule ? C’est possible. Mais la rancœur de ce « Nique la France » ne l’est-elle pas tout autant ?

La question n’est évidemment pas juridique. Est-on obligé de dire « vive la France », a-t-on le droit de dire « nique la France » ? Le sujet n’est pas là. « Tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ? » demandait-on en philo aux candidats au Bac cette année. Il y a des droits dont il est bon de s’abstenir de faire usage. Et il est bon que la société n’interdise pas tout ce qu’elle réprouve.

Non, la question est une question d’opportunité. Lorsque je cherche, dans mes archives, un drapeau pour illustrer ce billet, cela me renvoie aux  dernières occasions de les utiliser, et cette question d’opportunité me revient avec plus de force encore. L’aurions-nous oublié ? Notre France est ce pays qui a redécouvert son drapeau dans le sang des victimes du terrorisme islamiste. Un sang versé par le bras de jeunes Français. Des jeunes Français éduqués et parfois pris en charge par la France.

Nous ne pouvons plus entendre et vous ne pouvez plus dire « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Comme avant le Bataclan, avant Nice, avant Charlie et l’Hypercacher. Car ce pays, marqué selon Danièle Obono par un « racisme systémique », un « racisme d’Etat », est le pays qui a nourri les frères Kouachi, qui les a vus grandir – et dans un établissement de la Fondation Claude Pompidou. Chérif et Saïd Kouachi et les autres, nourris aussi aux « Nique la France », nourris aux discours des quarante dernières années dans une France coupable, forcément coupable. Ces discours d’une certaine gauche, que nous ne voulons plus entendre. Car non, nous ne pouvons plus entendre, et vous ne pouvez plus dire, « Nique la France » comme hier, comme avant-hier. Bien sûr, le lien n’est pas immédiat, la genèse est complexe : ce n’est pas un morceau de rap qui a tué au Bataclan. Mais qui ne pressent que ce terrorisme-là a aussi fait son lit sur quarante ans de mise en accusation de la France ? Et quarante ans à célébrer la licence artistique du moindre groupe de rap qui nique les keufs, les profs, la France, et puis les Français, aussi, tant qu’on y est. Encore une fois, ils en ont juridiquement le droit, et Danièle Obono a le droit de les soutenir : c’est précisément la France qui vous garantit ces droits. Et nous avons le droit de combattre ces idées. Nous avons le droit de dire aujourd’hui que nous ne voulons plus jamais entendre cela, plus maintenant, pas après Charlie, pas après Nice, pas après le Bataclan. Parce que l’urgence, pour le pays, est de trouver les raisons de l’aimer un peu, cette France. Celle aussi qui vous laisse même libres de lui cracher au visage.

S’est greffé à ce débat celui du racisme du débat. Rhétorique facile. A-t-on posé à Danièle Obono cette question parce qu’elle est noire ? Est-ce là vraiment sa singularité ? Sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être députée ? Ce qui conduit de façon pas complètement illégitime à s’interroger sur le rapport au pays de celle qui en votera les lois. Et sa singularité n’est-elle pas plutôt d’être une députée qui a plus de facilité à soutenir « Nique la France » qu’à trouver spontanément une raison, n’importe laquelle, de dire tout de même « Vive la France » ?

Mais peut-être, oui, sa singularité est-elle aussi d’être noire. D’être noire et de faire ou laisser faire, elle, de sa couleur de peau la question politique. Peut-être y-a-t-il quelque cynisme et, disons-le, une certaine saloperie chez les Cocquerel, Corbière, Mélenchon et Simonnet, à expliquer au pays que ce débat est raciste. Nuisible habileté politique qui vient convaincre les Noirs en France que ce débat serait raciste, que l’on mettrait une Noire en accusation. Or c’est bien Danièle Obono qui juge que c’est « #laclasse », une « table-ronde 100% #meufs #indigènes ». C’est bien Danièle Obono qui considère « très juste et très beau » le discours d’Houria Bouteldja pour les dix ans du Parti des Indigènes de la République, discours dans lequel Houria Bouteldja estime que « les indigènes noirs et musulmans [qui] ont commis des crimes » (les frères Kouachi, comme Amedy Coulibaly) « sont avant tout des créatures de la violence impérialiste » et reproche à la gauche « de continuer d’appréhender la banlieue à travers des grilles d’analyse strictement économistes en marginalisant la question raciale, les questions d’identité et religieuses ». C’est elle qui soutient le festival « non mixte » Mwasi. Le débat n’est pas médiocre, il n’est pas sans enjeu. Débat qui part d’une tribune de Jean Birnbaum, qui s’alarme justement de la volonté de certains antiracistes de remplacer la lutte des classes par celle des races. Paradoxales gauches : celle qui veut supprimer le mot « race » de la Constitution – même si c’est pour dire que la République ne distingue pas – et celle qui veut en faire le nœud du débat politique.

Les animateurs des Grandes Gueules étaient-ils alors racistes ou simplement bien renseignés ? Est-il objectivement possible, face à quelqu’un qui fait de la race une question centrale, de dissocier les deux, même sans sacrifier soi-même à une telle confusion ? N’était-il pas légitime de la part des animateurs de souhaiter l’entendre sur ce sujet, au regard de ses convictions affirmées ? Est-il inconvenant d’attendre qu’elle s’en explique et, s’il y a incompréhension, qu’elle la dissipe ?

Vive la France ou Nique la France, le débat n’est pas si médiocre qu’il paraît. C’est le mimétisme identitaire qu’il faut combattre. Le retour de la race comme enjeu politique qu’il faut affronter.Alors bien évidemment vient ensuite l’exploitation raciste. Vient la fachosphère, viennent les identitaires. Le racisme des uns viendrait occulter celui des autres. La réponse raciste des identitaires Blancs légitime la parade racialiste des identitaires « Indigènes ». C’est la grande cousinade de ceux qui proclament ouverts des « camps décoloniaux » réservés aux « racisés non Blancs » et de ceux qui « défendent leur identité ethnique jusque dans les choix du quotidien ». De chaque coté, la race est au cœur de la politique. De chaque côté, dans un évident mimétisme identitaire, « le métissage les dégoûte ». Au centre du jeu, la race, la peau, ultime rempart inéchappable, dernière citadelle, premier uniforme identitaire pour le conflit à faire advenir.

Nous ne pouvons plus entendre « Nique la France », et nous devons expurger1 la race et l’identitarisme du champ politique. C’est bien quand l’un accepte de prendre en compte les impératifs de l’autre qu’une Nation est possible. Et c’est une Nation que nous avons à reconstruire.

Il est légitime et il est même urgent d’entendre là-dessus de tous nouveaux élus à l’Assemblée Nationale.


  1. sans ignorer, bien au contraire, les préoccupations légitimes de chaque côté
Catégories: Blogroll
S'abonner à Théologie du Corps agrégateur - Blogroll