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Actualité de l'Église

Commentaires du jeudi de l’Ascension

cef.fr - lundi 23/05/2022 - 11:53

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
jeudi 26 mai 2022
Ascension du Seigneur
*Pour la fête de l’Ascension, la première lecture et le Psaume sont communs aux trois années A,B,C. En revanche la deuxième lecture et l’évangile sont différents.

LECTURE DU LIVRE DES ACTES DES APOTRES   1,1-11
Cher Théophile,
dans mon premier livre
j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné
depuis le moment où il commença,
jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel,
après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions
aux Apôtres qu’il avait choisis.
C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ;
il leur en a donné bien des preuves,
puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu
et leur a parlé du royaume de Dieu.
Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux,
il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem,
mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père.
Il déclara :
« Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche :
alors que Jean a baptisé avec l’eau,
vous, c’est dans l’Esprit Saint
que vous serez baptisés d’ici peu de jours. »
Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient :
« Seigneur, est-ce maintenant le temps
où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? »
Jésus leur répondit :
« Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments
que le Père a fixés de sa propre autorité.
Mais vous allez recevoir une force
quand le Saint-Esprit viendra sur vous ;
vous serez alors mes témoins
à Jérusalem,
dans toute la Judée et la Samarie,
et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient,
il s’éleva,
et une nuée vint le soustraire à leurs yeux.
Et comme ils fixaient encore le ciel
où Jésus s’en allait,
voici que, devant eux,
se tenaient deux hommes en vêtements blancs,
qui leur dirent :
« Galiléens,
pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous,
viendra de la même manière
que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

DE JERUSALEM JUSQU’AUX EXTREMITES DE LA TERRE
Nous sommes au tout début des Actes des Apôtres : les premiers versets font bien le lien avec l’évangile de Luc, lui aussi adressé à un certain Théophile ; car il ne fait de doute pour personne que les Actes des Apôtres et l’évangile de Luc sont du même auteur ; l’un commence où l’autre finit, c’est-à-dire par le récit de l’Ascension de Jésus, même si ces deux récits ne concordent pas exactement, on s’en apercevra en lisant les textes proposés pour l’Année C. Le premier livre, l’évangile, rapporte la mission et la prédication de Jésus, le second se consacre à la mission et à la prédication des Apôtres, d’où son nom « d’Actes des Apôtres ».
On peut pousser le parallèle un peu plus loin : l’évangile commence et finit à Jérusalem, le centre du monde juif et de la Première Alliance ; les Actes commencent à Jérusalem, car la Nouvelle Alliance prend  bien la suite de la Première, mais ils se terminent à Rome, carrefour de toutes les routes du monde connu à l’époque : la Nouvelle Alliance déborde désormais les frontières d’Israël. Pour Luc, il est clair que cette expansion est le fruit de l’Esprit-Saint ; il est l’Esprit même de Jésus, et il sera l’inspirateur des Apôtres, à partir de la Pentecôte, à tel point qu’on appelle souvent les Actes « l’évangile de l’Esprit ».
Et comme Jésus s’était préparé à sa mission par les quarante jours au désert après son Baptême, de même à son tour, il prépare son Eglise pendant quarante jours : « Pendant quarante jours, il leur est apparu, et leur a parlé du royaume de Dieu. » Au cours d’un dernier repas, il leur donne ses consignes : un ordre, une promesse, un envoi en mission.
L’ordre est presque surprenant : attendre et ne pas bouger ; « Il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. » Que les promesses du Père se réalisent à Jérusalem n’étonnait certainement pas les onze qui étaient tous Juifs : toute la prédication des prophètes donnait à Jérusalem une part prépondérante dans l’accomplissement du projet de Dieu : il suffit de se rappeler Isaïe : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue ta lumière, et la gloire du SEIGNEUR s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le SEIGNEUR, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. » (Is 60,1-3). Ou encore : « Pour la cause de Sion, je ne me tairai pas, et pour Jérusalem, je n’aurai de cesse que sa justice ne paraisse dans la clarté et son salut comme une torche qui brûle. Et les nations verront ta justice ; tous les rois verront ta gloire. On te nommera d’un nom nouveau, que la bouche du SEIGNEUR dictera. » (Is 62,1-2).
VOUS SEREZ MES TEMOINS
Luc précise le contenu de la promesse : « Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Cela aussi était familier aux apôtres ; ils avaient en tête la phrase du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair » (Jl 3,1) et aussi celle de Zacharie : « Ce jour-là, il y aura une source qui jaillira pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem ; elle les lavera de leur péché et de leur souillure… Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication… » (Za 13,1 ; 12,10) ; ou encore : « Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés… Je mettrai en vous un esprit nouveau… Je mettrai en vous mon  esprit. » (Ez 36,25… 27).
La question des apôtres « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » n’est donc pas incongrue ; elle manifeste qu’ils ont bien compris que le fameux Jour de Dieu s’est levé. La réponse de Jésus ne devrait pas nous étonner non plus ; car Dieu sollicite la collaboration des hommes pour réaliser son projet ; le salut de Dieu est arrivé grâce à Jésus-Christ, il reste aux hommes la liberté d’y entrer ; pour cela encore faut-il qu’ils le sachent ; d’où la mission et la responsabilité des Apôtres ; l’Esprit leur est donné pour cela : « Vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins. » Cela veut dire qu’entre le don de l’Esprit et l’avènement définitif du Royaume, il y a un délai qui est le temps du témoignage : un délai d’autant plus long qu’il s’agit d’aller porter la nouvelle à l’humanité tout entière. « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »  Le livre des Actes suit exactement ce plan.
Comme au matin de Pâques, « deux hommes avec un vêtement éblouissant » avaient arraché les femmes à leur contemplation en leur disant « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité », au jour de l’Ascension, deux hommes en vêtements blancs jouent le même rôle auprès des Apôtres : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » Il reviendra, nous en sommes certains, c’est pourquoi nous disons à chaque Eucharistie : « Nous attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus-Christ notre Sauveur. »
———————–
Complément
– La nuée est dans la Bible le signe visible de la présence de Dieu (par exemple lors du passage de la Mer Rouge (Ex 13,21), ou lors de la Transfiguration du Christ (Lc 9,34). La nuée dérobe Jésus au regard des hommes : c’est dire qu’il est entré dans le monde de Dieu. Il cesse avec nous un certain mode de présence charnelle, visible, pour en inaugurer une autre, spirituelle.
– Il nous faut accepter l’idée qu’il est impossible de reconstituer exactement ce qui s’est passé entre la Résurrection de Jésus, la nuit de Pâques et le jour où il a quitté définitivement ses apôtres pour retourner auprès du Père. Commençons par les récits de Luc : entre l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres du même Luc, les deux récits sont tout-à-fait semblables : le départ de Jésus se situe près de Jérusalem puisque l’évangile parle de Béthanie, et que les Actes parlent du Mont des Oliviers ; et dans les deux textes Luc précise que Jésus a donné comme recommandation à ses disciples de ne pas quitter Jérusalem avant d’avoir reçu l’Esprit Saint. La seule divergence entre les deux récits de Luc concerne le délai : dans l’évangile, il semble bien que le départ de Jésus ait eu lieu le soir même de Pâques ; après l’apparition aux disciples d’Emmaüs, ceux-ci sont retournés à Jérusalem pour tout raconter aux Onze apôtres ; et c’est pendant qu’ils parlaient tous ensemble que Jésus est apparu, a passé un moment avec eux, leur expliquant les Ecritures ; puis il les a emmenés à Béthanie et c’est là qu’il a disparu définitivement à leurs yeux.
Tandis que dans les Actes des Apôtres, Luc précise qu’il y a eu entre Pâques et l’Ascension un délai de quarante jours ; et c’est d’ailleurs pour cela que nous avons pris l’habitude de  célébrer la fête de l’Ascension, juste quarante jours après Pâques.
Dans les autres évangiles, on ne trouve presque rien sur ce sujet : chez Matthieu, par exemple, il n’y a pas du tout de récit d’Ascension ; il raconte seulement une apparition de Jésus à deux femmes  (Marie de Magdala et l’autre Marie) qui s’étaient rendues au tombeau et une apparition aux disciples en Galilée au cours de laquelle il leur dit cette phrase que nous connaissons bien : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez ! De toutes les nations faites des disciples ; baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,18-20).
Jean, lui, rapporte plus longuement plusieurs apparitions de Jésus ressuscité, l’une à Marie de Magdala, et trois autres à ses disciples, dont la dernière au bord du lac de Tibériade ; mais il ne raconte pas non plus l’Ascension. Quant à Marc, il raconte l’apparition de Jésus à Marie de Magdala, puis à deux disciples qui se rendaient à la campagne et enfin aux Onze apôtres. Les Onze, Jésus les envoie prêcher l’évangile au monde entier et Marc termine son évangile en disant : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. » (Mc 16,19).
Ces différences entre les Evangiles prouvent que les précisions qu’ils nous donnent ne visent pas la réalité historique ou géographique : Matthieu a ses raisons pour parler de la Galilée, comme Luc a les siennes pour insister sur Jérusalem.
Car c’est bien là que Jésus leur a dit d’attendre le don de l’Esprit : l’évangile de Luc se termine sur cette dernière consigne de Jésus : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Quant à vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus d’une puissance venue d’en haut. » (Lc 24,49).

PSAUME 46 (47),2-3,6-7,8-9
2        Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
3        Car le SEIGNEUR est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.
6        Dieu s’élève parmi les ovations,
le SEIGNEUR, aux éclats du cor.
7        Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
Sonnez pour notre roi, sonnez !
8        Car Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent !
9        Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

DIEU, ROI D’ISRAEL
C’est le peuple d’Israël qui parle ici, ou plutôt qui chante, qui acclame Dieu comme son roi. Cela ne nous surprend pas. Mais, chose beaucoup plus étonnante, il dit que Dieu est le roi de toute la terre. Or, cela, on ne l’a pas toujours pensé en Israël. Avant l’Exil à Babylone, aucun des rois d’Israël n’a jamais imaginé que Dieu soit le Maître de l’Univers entier. Cela veut dire que ce psaume a été composé tard dans l’histoire du peuple élu.
Je reviens sur la première affirmation très forte de ce psaume : Dieu est le roi d’Israël. Pendant toute une période de l’histoire biblique, le peuple d’Israël a eu des rois, tout comme les peuples voisins, mais sa conception de la royauté était particulière, et cette spécificité a duré tout au long de l’histoire. En Israël, le roi ne pouvait jamais prétendre être le plus haut personnage du pays, il n’avait pas tout pouvoir, Dieu restait le maître. Pour le dire autrement, le véritable roi en Israël n’était autre que Dieu lui-même.
Le roi, par exemple, ne disposait pas des lois à sa guise ; il devait, comme tout le monde, se soumettre à la Loi de Dieu, c’est-à-dire les Lois données par Dieu à Moïse au Sinaï. D’après le livre du Deutéronome, il devait lire l’intégralité de la Loi tous les jours de sa vie. Même assis sur son trône, il n’était (en principe) qu’un exécutant des ordres de Dieu transmis par les prophètes. Dans les Livres des Rois, par exemple, on voit fréquemment l’un ou l’autre roi demander l’accord du prophète du moment avant de partir en campagne ou même, dans le cas de David, avant d’entreprendre la construction d’un Temple. Et l’on voit à de multiples reprises les prophètes intervenir librement dans la vie des rois et critiquer sévèrement parfois leurs agissements.
Cette affirmation de la souveraineté de Dieu fut même un frein à l’institution de la monarchie. On se souvient de la réaction très violente du prophète Samuel, au temps des Juges, lorsque les chefs des tribus d’Israël sont venus lui dire qu’ils voulaient avoir un roi « pour être comme les autres nations ». Souhaiter être « comme les autres nations » quand on a l’honneur d’être le peuple choisi par Dieu pour faire alliance, c’était un véritable blasphème à ses yeux. Il a fini par céder aux instances des chefs des tribus, mais non sans les prévenir qu’ils faisaient leur propre malheur.
Et lorsqu’il a consacré le premier roi, Saül, il a pris soin de préciser que celui-ci devenait le chef du patrimoine de Dieu. Le peuple restait le peuple de Dieu et non celui du roi et celui-ci n’était qu’un serviteur de Dieu. Et, tout au long de la monarchie, en Israël, les prophètes se sont chargés de rappeler aux rois cette vérité élémentaire. Au point que les livres des Rois, lorsqu’ils racontent les règnes successifs, n’ont qu’un critère d’évaluation : la fidélité de chacun des rois à la volonté de Dieu. Une formule revient tout le temps : « Tel roi fit ce qui ce qui est droit aux yeux du SEIGNEUR », ou au contraire « Tel roi fit ce qui ce qui est mal aux yeux du SEIGNEUR ».
DIEU, ROI DE TOUTE L’HUMANITÉ
C’est donc en l’honneur de Dieu lui-même que notre psaume déploie ici tout le vocabulaire adressé ailleurs aux rois de la terre. Le mot « redoutable » lui-même est un compliment, c’est un mot habituel du vocabulaire de cour. Le roi n’est pas « redoutable » pour ses sujets, évidemment, mais au contraire, le terme est rassurant : les ennemis sont prévenus, notre roi sera invincible.
A chaque ligne de ce psaume, c’est une évidence, il s’agit bien de Dieu, notre Dieu, celui du Sinaï, le SEIGNEUR. En même temps, il est acclamé comme Dieu et roi de tout l’univers. Pas question de le garder pour nous tout seuls : il est « le grand roi sur toute la terre » (v.3) et tous les peuples sont associés à la fête : « Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! » Cette dimension universelle est très présente dans ce psaume jusqu’à dire « Dieu règne sur les païens » (v.9).
Or, la découverte du monothéisme date seulement de l’Exil à Babylone : jusque-là, le peuple d’Israël n’était pas encore monothéiste : être monothéiste, c’est affirmer qu’il n’existe qu’un seul Dieu, le même pour tout le cosmos et l’humanité. Avant l’Exil, ce n’était pas le cas : on dit qu’Israël était monolâtre ; c’est-à-dire qu’il ne reconnaissait pour lui-même qu’un seul Dieu, celui de l’Alliance du Sinaï. Mais il considérait que les autres peuples avaient leurs propres dieux qui régnaient sur leurs pays et combattaient pour eux.
Ce psaume a donc été probablement composé après le retour de l’Exil et ce n’est pas dans la salle du trône que ces acclamations ont retenti, c’est dans le Temple de Jérusalem reconstruit. A l’occasion d’une célébration liturgique, nos frères juifs évoquent le grand projet de Dieu sur l’humanité et ils anticipent. Ils imaginent déjà le Jour où enfin Dieu sera reconnu pour ce qu’il est, le Père de toute bonté.
Nous, Chrétiens, reprenons ce psaume à notre tour. Et la phrase « Dieu s’élève parmi les ovations » nous paraît convenir tout particulièrement pour la célébration de l’Ascension de Jésus-Christ. Même si nous devons reconnaître, malheureusement, que la royauté du Christ est encore bien discrète : les évangélistes n’ont pas de cérémonie de couronnement à raconter. Raison de plus pour lui décerner déjà ce superbe hommage qui ne fait qu’anticiper le chant qu’entonneront au dernier jour les fils de Dieu enfin rassemblés : « Tous les peuples, battez des mains, acclamez Dieu par vos cris de joie ! »

LECTURE DE LA LETTRE AUX HEBREUX 9,24-28 ; 10,19-23
9,24   Le Christ n’est pas entré
dans un sanctuaire fait de main d’homme,
figure du sanctuaire véritable ;
il est entré dans le ciel même,
afin de se tenir maintenant pour nous
devant la face de Dieu.
25      Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois,
comme le grand prêtre qui, tous les ans,
entrait dans le sanctuaire
en offrant un sang qui n’était pas le sien ;
26      car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion
depuis la fondation du monde.
Mais en fait, c’est une fois pour toutes,
à la fin des temps,
qu’il s’est manifesté
pour détruire le péché par son sacrifice.
27      Et comme le sort des hommes est de mourir une seule fois,
et puis d’être jugés,
28      ainsi le Christ,
s’est-il offert une seule fois
pour enlever les péchés de la multitude ;
il apparaîtra une seconde fois,
non plus à cause du péché,
mais pour le salut de ceux qui l’attendent.
10,19 Frères, c’est avec assurance
que nous pouvons entrer dans le véritable sanctuaire
grâce au sang de Jésus :
20      nous avons là un chemin nouveau et vivant
qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ;
or, ce rideau est sa chair.
21      Et nous avons le prêtre par excellence,
celui qui est établi sur la maison de Dieu.
22      Avançons-nous donc vers Dieu
avec un coeur sincère,
et dans la plénitude de la foi,
le coeur purifié de ce qui souille notre conscience,
le corps lavé par une eau pure.
23      Continuons sans fléchir d’affirmer notre espérance,
car il est fidèle, celui qui a promis.

ALLIANCE NOUVELLE, TEMPLE NOUVEAU
Le texte qui nous est proposé ici comporte deux parties : dans la première, l’auteur de la lettre aux Hébreux médite le mystère du Christ ; dans la seconde, il en tire les conséquences pour notre vie de foi. Visiblement, il souhaite rassurer ses lecteurs. Pourquoi ? Parce qu’il s’adresse à des Chrétiens d’origine juive qui ont peut-être quelque nostalgie du culte ancien ; dans la pratique chrétienne, il n’y a plus de temple, plus de sacrifices sanglants ; est-ce bien cela ce que Dieu veut ? Alors notre auteur reprend une à une toutes les réalités, toutes les pratiques de la religion juive et il démontre que tout cela est périmé.
Ici, il s’agit surtout du Temple, appelé le « sanctuaire » ; l’auteur précise : il faut distinguer le vrai sanctuaire dans lequel Dieu réside, c’est-à-dire le ciel même, et le temple construit par les hommes qui n’en est évidemment qu’une pâle copie. Les Juifs étaient particulièrement fiers, et à bon droit, de leur magnifique Temple de Jérusalem. Pour autant, ils n’oubliaient jamais que toute construction humaine reste humaine par définition et donc, faible, imparfaite, périssable. De surcroît, personne non plus en Israël ne prétendait enfermer la présence de Dieu dans un temple, même immense. Le tout premier bâtisseur du Temple de Jérusalem, le roi Salomon disait déjà : « Est-ce que, vraiment, Dieu habiterait sur la terre ? Les cieux et les hauteurs des cieux ne peuvent te contenir : encore moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1 R 8,27). On a donc toujours su, dès l’Ancien Testament, que la Présence de Dieu n’était pas limitée à la Tente de la Rencontre pendant l’Exode, ni, plus tard, au Temple de Jérusalem. Mais on recevait ce lieu de prière comme un cadeau : dans sa miséricorde, Dieu avait accepté de donner à son peuple un signe visible de sa Présence.
Désormais, pour les Chrétiens, le vrai Temple, le lieu où l’on rencontre Dieu n’est plus un bâtiment : l’Incarnation de Jésus-Christ a tout changé. Désormais, le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, c’est Jésus-Christ, le Dieu fait homme. Sous une autre forme, c’est ce que Saint Jean explique aux lecteurs de son évangile, dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple : c’était peu de temps avant la fête juive de la Pâque, Jésus qui était monté à Jérusalem avec ses disciples, s’était permis de chasser de l’enceinte du Temple tous les changeurs de monnaie et les marchands de bestiaux pour les sacrifices. Et Jean, plus tard, avait compris : dans peu de temps tout ceci serait périmé. Un dialogue, ou plutôt une querelle avait commencé entre les Juifs et Jésus : les Juifs lui demandaient : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » (traduisez « au nom de qui peux-tu te permettre de faire la révolution ? ») Et Jésus avait répondu : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Plus tard, après la Résurrection, les disciples ont compris : « Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. » (Jn 2,13-21).
ALLIANCE NOUVELLE, SACERDOCE NOUVEAU
Je reviens à notre texte : la lettre aux Hébreux dit la même chose : restons greffés sur Jésus-Christ, nourrissons-nous de son corps, ainsi nous sommes mis en présence de Dieu : lui, il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire véritable et il se « tient devant la face de Dieu » (ce sont les termes que l’on employait pour parler du sacerdoce). « Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. »
Quand y est-il entré ? Par sa mort bien sûr. Une fois de plus, nous voyons la place centrale de la Croix dans le mystère chrétien, pour tous les auteurs du Nouveau Testament. Un peu plus loin (He 10), l’auteur de la lettre aux Hébreux précisera que cette mort du Christ n’est que le point d’orgue d’une vie tout entière offerte et que quand on parle de son sacrifice, il faut bien entendre « l’acte sacré que fut toute sa vie » et non pas seulement les dernières heures de la Passion. Pour l’instant, le texte que nous avons sous les yeux parle seulement de la Passion du Christ et de son sacrifice, sans préciser davantage. Il oppose le sacrifice du Christ à celui qu’offrait le grand-prêtre d’Israël, chaque année au jour du Yom Kippour (littéralement « Jour du Pardon ») : ce jour-là, le grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints : en prononçant le Nom sacré (YHVH) et en répandant le sang d’un taureau (pour ses propres fautes) et celui d’un bouc (pour les fautes du peuple), il renouvelait solennellement l’Alliance avec Dieu. A la sortie du grand prêtre du Saint des Saints, le peuple massé à l’extérieur savait que ses péchés étaient pardonnés. Mais ce renouvellement de l’Alliance était précaire, et il fallait recommencer chaque année : « Le grand prêtre, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ».
Tandis que l’Alliance que Jésus-Christ a conclue avec le Père en notre nom est parfaite et définitive : sur le Visage du Christ en croix, les croyants ont découvert le vrai Visage de Dieu qui aime les siens jusqu’au bout ; désormais ils ne se méprennent plus sur Dieu, ils savent que Dieu est leur Père, comme il est le Père de Jésus ; ils peuvent enfin vivre de tout leur coeur l’Alliance que Dieu leur propose ; tout cela c’est la nouveauté, la Nouvelle Alliance apportée par le Christ. Alors, nous ne craignons plus le jugement de Dieu : nous croyons et nous affirmons que « Jésus reviendra pour juger les vivants et les morts » (dans notre Credo), mais nous savons désormais que, en Dieu, jugement est synonyme de salut : « Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent. »
Voilà les certitudes que nous donne la foi ! C’est pourquoi nous pouvons vivre notre relation à Dieu en pleine sérénité et dans l’action de grâce. Il ne nous reste plus qu’à en témoigner : « Continuons sans fléchir d’affirmer notre espérance, car il est fidèle, celui qui a promis. »
Complément
– On peut bien dire de Jésus-Christ qu’il est « le grand prêtre des biens à venir » ! (selon une autre expression de l’auteur de cette lettre : He 9,11).

EVANGILE DE JESUS CHRIST SELON SAINT LUC    24, 46-53
          En ce temps-là,
Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples,
leur dit :
46      « Il est écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
47      et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés,
à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
48      A vous d’en être les témoins.
49      Et moi, je vais envoyer sur vous
ce que mon Père a promis.
Quant à vous, demeurez dans la ville
jusqu’à ce que vous soyez revêtus
d’une puissance venue d’en haut. »
50      Puis Jésus les emmena au-dehors, jusque vers Béthanie ;
et, levant les mains, il les bénit.
51      Or, tandis qu’il les bénissait,
il se sépara d’eux
et il était emporté au ciel.
52      Ils se prosternèrent devant lui,
puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie.
53      Et ils étaient sans cesse dans le Temple
à bénir Dieu.

A VOUS D’EN ETRE LES TEMOINS
Matthieu situait l’Ascension sur une montagne de Galilée, où Jésus avait donné rendez-vous à ses apôtres ; Marc ne donne aucune précision géographique ; Luc au contraire situe l’événement sur le Mont des Oliviers « vers Béthanie ». Ainsi son évangile se termine là où il avait commencé, à Jérusalem : la ville sainte du peuple élu, d’où la révélation du Dieu unique a rayonné sur le monde, la ville du Temple-signe de la Présence de Dieu au milieu des hommes, est aussi celle de l’accomplissement du salut par la mort et la résurrection du Christ, la ville du don de l’Esprit, et pour finir, la ville d’où doit rayonner sur le monde l’ultime révélation. Une fois encore, Luc fait résonner à nos oreilles la phrase de Jésus : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24,26).
Ce qui est nouveau ici, par rapport aux trois annonces de sa Passion, par Jésus, avant les faits, et par rapport aux deux phrases précédentes, au matin de la résurrection et sur le chemin d’Emmaüs, c’est la fin de la phrase qui est une sorte d’envoi des apôtres en mission : « Il est écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. A vous d’en être les témoins. »
Il a certainement été difficile pour les premiers Chrétiens de dire clairement ce qui, dans les Ecritures, annonçait les souffrances du Messie et sa résurrection le troisième jour ; en revanche la « conversion de toutes les nations, en commençant par Jérusalem » était un thème largement répandu chez les derniers prophètes de l’Ancien Testament. En particulier chez Jérémie : « En ce temps-là, on appellera Jérusalem Trône du SEIGNEUR. Toutes les nations convergeront vers elle, vers le nom du SEIGNEUR, à Jérusalem. » (Jr 3,17) ; on le trouve particulièrement chez le troisième Isaïe : « Ma maison s’appellera ‘Maison de prière pour tous les peuples’ » (Is 56,7) ; et encore : « Alors, de nouvelle lune en nouvelle lune, et de sabbat en sabbat, tout être de chair viendra se prosterner devant moi. » (Is 66,23).
POUR LA CONVERSION DE TOUTES LES NATIONS
Et Zacharie développait ce thème : « Ce jour-là des nations nombreuses s’attacheront au SEIGNEUR ; elles seront pour moi un peuple. » (Za 2,15)… « Des peuples nombreux et des nations puissantes viendront à Jérusalem chercher le SEIGNEUR de l’univers. » (Za 8,22). Le même thème se trouve également dans de nombreux psaumes.
Mais, une fois de plus, ce sont les chants du Serviteur du deuxième livre d’Isaïe (chapitres 42, 49, 50 et 52-53) qui ont inspiré la méditation des évangélistes et leur ont permis de comprendre cette fameuse expression de Jésus « Il fallait ». Car on peut lire dans l’ensemble de ces quatre chants la figure du Messie, sauveur, à la fois souffrant et glorifié et aussi l’annonce du salut de toutes les nations  ; par exemple : « Moi, le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations. » (Is 42,6)… « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes. » (Is 53,11).
La fin du récit de Luc ressemble à une Liturgie : Jésus, le véritable grand prêtre, bénit les siens et les envoie dans le monde. Et le peuple se prosterne et rend grâce à Dieu : « Levant les mains, il les bénit. Or, tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et il était emporté au ciel. Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, en grande joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu. » Ainsi se termine l’évangile de Luc, par là où il avait commencé quand Zacharie, prêtre de l’Ancienne Alliance avait reçu l’annonce du salut de Dieu (Lc 1,5-19). La dernière image que les disciples ont gardée de leur Maître est celle d’un geste de bénédiction : on comprend pourquoi ils  purent retourner à Jérusalem, « en grande joie ».

Commentaires du dimanche 29 mai

cef.fr - lundi 23/05/2022 - 10:36

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut,
dimanche 29 mai 2022
7éme dimanche de Pâques

1ère lecture
Psaume
2ème lecture
Evangile

PREMIERE LECTURE – Actes des Apôtres 7,55-60
En ces jours-là,
Étienne était en face de ses accusateurs.
55   Rempli de l’Esprit Saint,
il fixait le ciel du regard :
il vit la gloire de Dieu,
et Jésus debout à la droite de Dieu.
56   Il déclara :
« Voici que je contemple les cieux ouverts
et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. »
57    Alors ils poussèrent de grands cris
et se bouchèrent les oreilles.
Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui,
58    l’entraînèrent hors de la ville
et se mirent à le lapider.
Les témoins avaient déposé leurs vêtements
aux pieds d’un jeune homme appelé Saul.
59  Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi :
« Seigneur Jésus, reçois mon esprit. »
60    Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte :
« Seigneur, ne leur compte pas ce péché. »
Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort.

ETIENNE, FACE A SES ACCUSATEURS
Etienne a été dénoncé exactement comme Jésus et pour les mêmes raisons ; rien d’étonnant ! Ce qui avait été scandaleux pour les ennemis de Jésus l’est tout autant pour ceux d’Etienne. Il sera donc condamné lui aussi. En attendant, il est traîné devant le Sanhédrin où le grand-prêtre l’interroge ; et Etienne répond par tout un discours sur le thème : vous croyez au projet de Dieu qui a choisi notre peuple pour préparer la venue du Messie dans le monde. Vous croyez à Abraham, vous croyez à Moïse… Pourquoi vous dérobez-vous au moment où nous entrons avec Jésus dans la dernière étape ?
Il faut imaginer l’énormité de ces déclarations d’Etienne : il prétend voir le Fils de l’homme (et pour lui, il ne fait pas de doute que c’est Jésus) debout à la droite de Dieu. Or, pour des Juifs, les mots « Fils de l’homme », « debout », « à la droite de Dieu » sont des mots très forts : la preuve, d’ailleurs, c’est qu’ils signent l’arrêt de mort de celui qui ose dire des choses pareilles. Comme, quelque temps plus tôt, des affirmations du même genre ont provoqué la condamnation de Jésus. Dans l’évangile de Luc, il avait dit à ses juges : « Désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu » (Lc 22,69). Et il avait provoqué la fureur du tribunal.
Et, pour tout arranger, Etienne accuse ses juges de « résister à l’Esprit Saint » (Ac 7,52). Ce qui évidemment n’est pas pour leur faire plaisir ! Nous avons eu déjà de nombreuses occasions de voir que les autorités juives d’Israël au temps de Jésus (et tout aussi bien au temps d’Etienne, ce sont les mêmes) étaient des gens très bien, soucieux de bien faire. Ils ne sont en aucun cas, conscients de « résister à l’Esprit Saint », comme dit Etienne !
Depuis des siècles, on savait que le projet de Dieu était de répandre son Esprit sur toute l’humanité. Moïse, déjà, en rêvait : non seulement il ne voulait pas garder le monopole de l’intimité avec Dieu, mais au contraire, il avait eu cette phrase qui était restée célèbre : « Ah ! Si le SEIGNEUR pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le SEIGNEUR pouvait mettre son esprit sur eux ! » (Nb 11,29). Et les prophètes avaient confirmé que c’était bien le projet de Dieu : tous les Juifs avaient en tête la prophétie de Joël par exemple : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair » (Jl 3,1), ou encore celle d’Ezéchiel : « Je mettrai en vous mon esprit » (Ez 36,27).
Au chapitre précédent du livre des Actes des Apôtres, au moment du choix des diacres, dont Etienne fait partie, Luc nous a dit qu’Etienne, justement, était « un homme rempli de foi et d’Esprit Saint » (Ac 6,5). Ici, Luc le répète : il dit : « Rempli de l’Esprit Saint, Etienne fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : ‘Voici que je contemple les cieux ouverts’ »… fixer ses regards, voir, contempler, ce sont trois mots du vocabulaire du regard. Luc nous dit indirectement que c’est la présence de l’Esprit en lui qui ouvre les yeux d’Etienne ; et alors il peut voir ce que les autres ne voient pas. Et que voit-il que les autres, ses accusateurs, ne voient pas ?
« VOICI QUE JE CONTEMPLE LES CIEUX OUVERTS »
Il voit « les cieux ouverts » : cela revient à dire que le salut est arrivé ; il n’y a plus de frontière, de séparation entre le ciel et la terre : l’Alliance entre Dieu et l’humanité est rétablie, le fossé entre Dieu et l’humanité est comblé. On se souvient de la phrase d’Isaïe : « Ah, si tu déchirais les cieux ! » (Is 63,19).
Jésus est debout : le Ressuscité n’est plus couché dans la mort. Le mot « debout » était très symbolique dans les premiers temps de l’Eglise : à tel point que la position « debout » est devenue la position privilégiée de la liturgie ; celui qui prie, « l’orant » est toujours représenté debout. Pour la même raison, certains évêques des premiers siècles invitaient les fidèles à rester debout pendant toute la durée de la messe du dimanche : parce que c’est le jour où nous faisons mémoire de la résurrection de Jésus.1
Jésus est « à la droite de Dieu » : on disait des rois qu’ils siégeaient à la droite de Dieu ; appliquer cette expression à Jésus, c’est donc une manière de dire qu’il est le Messie. Les juges qui entendent cette phrase dans la bouche d’Etienne ne s’y trompent pas. Dire qu’il est le « Fils de l’homme » est tout aussi grave. L’expression « Fils de l’homme » était l’un des titres du Messie. En quelques mots, Etienne vient donc de dire que Jésus, cet homme méprisé, éliminé, rejeté par les autorités religieuses est dans la gloire de Dieu. Ce qui revient à les accuser d’avoir commis non seulement une erreur judiciaire, mais pire encore, un sacrilège !
Cette vision qu’a eue Etienne de la gloire du Christ va lui donner la force d’affronter le même destin que son maître : Luc accumule les détails de ressemblance entre les derniers moments d’Etienne et ceux de Jésus. Etienne est traîné hors de la ville tout comme le Calvaire était en dehors de Jérusalem ; pendant qu’on le lapide, il prie : et spontanément il redit le même psaume que Jésus : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit » (Ps 30/31) ; et enfin, il meurt en pardonnant à ses bourreaux. Jésus avait dit « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », Etienne, au moment de mourir, dit à son tour « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (et c’est bien le même auteur, Luc, qui le note).
Et Luc, dont on dit souvent qu’il est l’évangéliste de la miséricorde, nous montre la fécondité de ce pardon : l’un des bénéficiaires du pardon d’Etienne est Saül de Tarse, l’un des pires opposants au Christianisme naissant. Il se convertira bientôt pour devenir témoin et martyr à son tour.
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Note
1 – « L’usage de ne pas plier les genoux pendant le jour du Seigneur est un symbole de la résurrection par laquelle nous avons été libérés, grâce au Christ, des péchés et de la mort qui a été mise à mort par lui. » (Saint Irénée, Traité sur la Pâque, deuxième siècle). « C’est debout que nous faisons la prière le premier jour de la semaine, mais nous n’en savons pas tous la raison. Ce n’est pas seulement parce que, ressuscités avec le Christ et devant « chercher les choses d’en haut » (Col 3,1), nous rappelons à notre souvenir, en nous tenant debout quand nous prions en ce jour consacré à la Résurrection, la grâce qui nous a été donnée, mais parce que ce jour-là paraît être en quelque sorte l’image du siècle à venir… » (Saint Basile, Traité du saint Esprit, quatrième siècle).

PSAUME – 96 (97), 1-2b,6-7c,9
1 Le SEIGNEUR est roi ! Exulte la terre !
Joie pour les îles sans nombre !
2 Justice et droit sont l’appui de son trône.
6 Les cieux ont proclamé sa justice,
et tous les peuples ont vu sa gloire.
7 A genoux devant lui, tous les dieux !
9 Tu es, SEIGNEUR, le Très-Haut
sur toute la terre :
tu domines de haut tous les dieux.

LE SEIGNEUR EST ROI !
Bien sûr, aujourd’hui, à la lumière de la résurrection du Christ, quand nous disons « le SEIGNEUR est roi », nous le pensons de Jésus-Christ. Mais ce psaume a d’abord été composé pour célébrer le Dieu d’Israël ; je vous propose donc de le méditer tel qu’il a été composé.
« Le SEIGNEUR est roi ! » Dès les premiers mots de ce psaume, nous savons qu’il a été composé pour honorer Dieu comme le seul roi, le roi devant lequel tous les roitelets de la terre doivent courber la tête ! Dieu est le seul Dieu, le seul Seigneur, le seul roi… Si les psaumes et les prophètes y insistent tant, on devine que cela n’allait pas de soi ! La lutte contre l’idolâtrie a été le grand combat de la foi d’Israël. Nous avons entendu ici : « A genoux devant lui, tous les dieux ! »  et encore : « Tu domines de haut tous les dieux ».
Entendons-nous bien : ces phrases ne sont pas une reconnaissance qu’il y aurait d’autres dieux même inférieurs !… Au moment où ce psaume est écrit, la Bible en a fini avec toute trace de polythéisme : « Ecoute, Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN », c’est le premier article du credo juif. Des phrases comme « à genoux devant lui, tous les dieux » ou « tu domines de haut tous les dieux » sont parfaitement claires dans la mentalité biblique : un seul être au monde mérite qu’on se mette à genoux devant lui, c’est Dieu, le Dieu d’Israël, le seul Dieu. Toutes les génuflexions qu’on peut faire devant d’autres que Dieu ne sont que de l’idolâtrie.
C’est bien d’ailleurs pour cela que Jésus a été condamné et exécuté : il a osé se prétendre Dieu lui-même ; c’est donc un blasphémateur et tout blasphémateur doit être retranché du peuple élu ; élu précisément pour annoncer au monde le Dieu unique.
Il faut dire que tous les peuples alentour sont polythéistes. Même la réforme religieuse du pharaon Akhénaton, vers 1350 av. J. C. n’a pas instauré un monothéisme strict : jamais Akhénaton n’a envisagé un seul dieu régissant l’univers entier. Le peuple élu a donc été en permanence tout au long de l’histoire biblique, au contact de peuples polythéistes, idolâtres. Et sa foi a chancelé plus d’une fois… à ce moment-là les prophètes comparaient Israël à une épouse infidèle ; ils la traitaient d’adultère, de prostituée… mais aussi et en même temps, chaque fois, ils assuraient le peuple élu du pardon de Dieu.
Une autre trace dans la Bible de cette lutte contre l’idolâtrie, ce sont toutes les ressources dont les écrivains disposent pour affirmer que Dieu est Unique. Pour moi, l’exemple le plus frappant est le premier chapitre de toute la Bible, le premier récit de la Création dans le premier chapitre de la Genèse. Ce texte a été écrit par les prêtres pendant l’Exil à Babylone, donc au sixième siècle av. J.C. A cette époque-là, à Babylone, on croit que le ciel est peuplé de dieux, rivaux entre eux, d’ailleurs, et ceux qui ont décidé de fabriquer l’homme ont bien l’intention d’en faire leur esclave : le bonheur de l’homme est le dernier de leurs soucis. Ils imaginent que la création a été faite à partir des restes du cadavre d’une divinité monstrueuse et l’homme lui-même est un mélange : il est mortel, mais il renferme une parcelle divine qui provient du cadavre d’une divinité mauvaise.
EXULTE, LA TERRE !
Les prêtres d’Israël vont donc se démarquer très fort de ces représentations qui sont aux antipodes du projet de Dieu. Pour commencer, on va répéter que la Création n’est que bonne : pas de mélange monstrueux à partir du cadavre d’un dieu mauvais vaincu ; c’est pourquoi, génialement, on a inséré ce refrain « et Dieu vit que cela était bon ». Ensuite, pour bien affirmer qu’il n’y a qu’un dieu, sans équivoque possible, pour qu’on ne soit pas tenté d’honorer le soleil comme un dieu, ou la lune comme une déesse, on ne va même pas les nommer : le texte dit :
« Dieu fit les deux grands luminaires : le plus grand pour commander au jour, le plus petit pour commander à la nuit » (Gn 1,16). Ils sont réduits à leur fonction utilitaire : deux ampoules en somme. Les voilà remis à leur place, si l’on peut dire ! Et enfin et surtout, Dieu crée l’homme à son image et à sa ressemblance et il en fait le roi de la création : l’homme à l’image de Dieu, il fallait bien une révélation pour qu’on puisse oser y croire !
Je reviens à notre psaume : je note encore une chose très intéressante, c’est la juxtaposition des deux parties de la première ligne : « Le SEIGNEUR est roi ! Exulte la terre ! » Ce qui veut dire que la royauté de Dieu s’étend à toute la terre et cela pour le bonheur et l’exultation de toute la terre ! Une fois de plus, nous rencontrons cette note d’universalisme si importante dans la découverte biblique. Les versets que nous avons entendus tout à l’heure en sont très marqués ; par exemple : « Joie pour les îles sans nombre !… Tous les peuples ont vu sa gloire. » Dans d’autres versets c’est la notion de l’élection d’Israël qui est une fois de plus elle aussi réaffirmée : « Pour Sion qui entend, grande joie ! Les villes de Juda exultent devant tes jugements, SEIGNEUR ! » Ces deux aspects élection d’Israël, et salut de l’humanité tout entière sont toujours liés dans les textes bibliques tardifs, c’est-à-dire à partir du moment où on a cru vraiment au Dieu unique. S’il est le Dieu unique, il est également celui de l’humanité tout entière, ce qu’on appelle ici les îles sans nombre.
Autre dimension très présente, elle aussi, la joie : elle éclate dans ce psaume, mais j’ose dire que l’ensemble de la Bible est un livre joyeux, parce qu’elle annonce de mille manières que le projet de Dieu est le bonheur de l’humanité. Et c’est précisément parce que le projet de Dieu sur l’humanité est un projet de joie et d’exultation que des croyants comme Etienne dont nous parlait la première lecture ont pu mourir en disant en toute confiance « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit ».
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Complément
Dans d’autres versets de ce psaume, une autre façon de marquer la grandeur unique de Dieu consiste à décrire de grands bouleversements cosmiques lorsqu’il apparaît : feu, éclairs, nuage, ténèbre, tremblements de terre ; (exemple versets 4-5 : « Quand ses éclairs illuminèrent le monde, la terre le vit et s’affola ; les montagnes fondaient comme cire devant le SEIGNEUR… »). Lorsqu’on rencontre une description de ce genre, c’est toujours pour une oreille juive un rappel de la grande rencontre de Moïse avec Dieu sur le mont Sinaï.

DEUXIEME LECTURE – Apocalypse de Saint Jean 22,12-14.16-17.20
Moi, Jean,
j’ai entendu une voix qui me disait :
12 « Voici que je viens sans tarder,
et j’apporte avec moi le salaire
que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait.
13 Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier,
le commencement et la fin.
14 Heureux ceux qui lavent leurs vêtements :
ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie,
et, par les portes, ils entreront dans la ville.
16 Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange
vous apporter ce témoignage au sujet des Eglises.
Moi, je suis le rejeton, le descendant de David,
l’étoile resplendissante du matin. »
17 L’Esprit et l’Epouse disent : « Viens ! »
Celui qui entend, qu’il dise : « Viens ! »
Celui qui a soif, qu’il vienne.
Celui qui le désire,
qu’il reçoive l’eau de la vie, gratuitement.
20 Et celui qui donne ce témoignage déclare :
« Oui, je viens sans tarder. »
– Amen ! Viens, Seigneur Jésus !

L’APOTHEOSE DE L’HISTOIRE HUMAINE
Ce texte solennel est le final de l’Apocalypse : ce mot de « final » nous vient spontanément et au fond, il peut nous aider à entrer dans ce passage à première vue énigmatique. Dans une oeuvre symphonique, le final c’est l’apothéose, mais tout était déjà contenu dans le début de l’oeuvre, ce qu’on appelle l’ouverture. Ici, c’est particulièrement vrai. Les mêmes mots, les mêmes formules se répondent dans le premier et le dernier chapitres de l’Apocalypse : si bien qu’on peut vraiment parler d’une inclusion sur l’ensemble du livre ; (nous avons déjà rencontré plusieurs fois ce procédé littéraire « d’inclusion » utilisé pour mettre en valeur ce qui est la bonne nouvelle contenue dans un texte). Plusieurs versets sont donc pratiquement identiques dans le premier et dans le dernier chapitres ; par exemple : « Voici qu’il vient avec les nuées, tout oeil le verra » du premier chapitre (Ap 1,7) est repris en écho : « Oui, je viens sans tarder » (22,20) ; et aussi dans l’un des derniers mots du livre, ce fameux « Viens, Seigneur Jésus » que nous redisons à chaque messe, dans l’acclamation après la consécration.
Nous retrouvons également ici dans les dernières lignes de l’Apocalypse les expressions « Je suis le Premier et le Dernier » (1,17)… « Je suis l’alpha et l’oméga » (1,8)… tout comme nous les avions lues dans le premier chapitre. Cela bien sûr nous aide à décrypter ce livre un peu étrange comme un chant de victoire ! Le final de l’Apocalypse, c’est effectivement l’apothéose, le projet de Dieu enfin accompli : « l’étoile resplendissante du matin » se lève. Tous les assoiffés peuvent s’approcher et boire l’eau de la vie. Toute soif est comblée, la mort même a disparu : puisqu’il s’agit de l’eau de la vie… et d’ailleurs le texte dit également que l’on peut s’approcher des fruits de l’arbre de vie.
Les temps messianiques sont donc bien là ; Saint Jean affirme très clairement que Jésus est le Messie : « Moi, Jésus, je suis le rejeton, le descendant de David, l’étoile resplendissante du matin ». Ou encore, dire solennellement qu’il VIENT, c’est aussi affirmer qu’il est le Messie : rappelons-nous la fameuse phrase « Béni soit celui qui VIENT au nom du SEIGNEUR » qui était l’une des acclamations de la fête des Tentes (voir le psaume 117/118,26).
Celui qui vient au nom du Seigneur, c’est le Messie. Et si l’on regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que notre passage de ce dimanche contient deux fois la phrase : « Voici que je viens sans tarder » : au début et à la fin de notre texte ; autre inclusion, qui n’est pas due au hasard, évidemment : cela veut dire que c’est bien le message central de ce passage.
VIENS, SEIGNEUR JESUS
Plus magnifiquement encore que ce qu’on attendait, ce Messie est Dieu : ce que personne n’aurait jamais osé imaginer ! Pourtant, nous rencontrons plusieurs fois ici le fameux « Je suis » qui est le nom même de Dieu dans l’Ancien Testament (Ex 3,14). C’est aussi le sens de la triple expression « Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » : le chiffre trois, on s’en souvient, évoque Dieu.
Et d’ailleurs, chez le prophète Isaïe, la formule « le premier et le dernier » s’appliquait à Dieu et à lui seul : « Je suis le premier et je suis le dernier, hors moi, pas de Dieu » (Is 44,6) ; ou encore « Moi, Je suis ; je suis le Premier, et je suis le Dernier » (Is 48,12). L’expression « l’alpha et l’oméga » est évidemment synonyme : on le sait, alpha et oméga sont la première et la dernière lettres de l’alphabet grec (n’oublions pas que le livre de l’Apocalypse a été écrit en grec).1
Dans toutes ces expressions, il y a donc une notion de plénitude, d’accomplissement : un accomplissement qui vient sans tarder, à la demande insistante de l’Esprit et de l’Epouse : « L’Esprit et l’Epouse disent : Viens ! » L’Epouse, ici, bien sûr, c’est le peuple chrétien, l’Eglise. On entend résonner ici la phrase de Saint Paul : « L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables… » (Rm 8,26). Le peuple chrétien est le peuple de l’attente. Une attente impatiente, une attente ardente, une attente active de la réalisation plénière du Royaume de Dieu. En principe, c’est notre première caractéristique.
On pense également à cette phrase de Pierre dans sa deuxième lettre : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, Car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. » (2 Pi 3,9). On ne s’étonne pas de retrouver sous la plume de Pierre, de Paul, et de Jean, tous les trois Juifs d’origine, tous les trois disciples du Christ, les mêmes méditations sur le grand projet de Dieu révélé à Israël et accompli en Jésus-Christ.
Dernière remarque : l’Apocalypse est également le final de toute la Bible ! Et on peut découvrir des correspondances entre les déclarations de l’Apocalypse et le livre de la Genèse : le premier chapitre de la Genèse disait la Création, le projet de Dieu, Adam, (c’est-à-dire l’humanité) vivant en harmonie et roi de la création… le final de l’Apocalypse nous montre ce projet de Dieu réalisé en la personne du Christ, le Nouvel Adam. Quand, au dernier jour, le projet de Dieu se réalisera enfin pour tous les fils d’Adam, alors l’humanité tout entière pourra redire le dernier mot du récit de la Création, dans la Genèse : « Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon ! » (Gn 1,31). En définitive, d’un bout à l’autre de l’Apocalypse, Jean nous a fait méditer sur ce grand projet de Dieu : déjà réalisé pleinement en Jésus-Christ et en cours de réalisation pour nous. Comme dit Paul « La Création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. » (Rm 8,22).
———————
Note
1 – Les auteurs bibliques sont familiers de ce genre de « jeux de lettres » : il suffit de penser aux psaumes alphabétiques, ces psaumes dont chaque ligne ou chaque verset commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre (nous en avons déjà rencontré plusieurs fois). Cela veut dire que Dieu est tout pour nous, que la vie dans l’Alliance est toute notre vie, tout notre bonheur, de A à Z.
Complément
Le verset 12 présente une difficulté : « Voici que je viens sans tarder, et j’apporte avec moi le salaire que je vais donner à chacun selon ce qu’il a fait. » Ce mot de « salaire » est ambigu et risque de nous ramener à une fausse image de Dieu, l’idée d’un Dieu comptable et punisseur ; alors qu’il s’agit là tout simplement d’un mot d’encouragement.

EVANGILE – selon Saint Jean 17,20-26
En ce temps-là,
les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi :
20  « Père saint,
je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là,
mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi.
21   Que tous soient un,
comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi.
Qu’ils soient un en nous, eux aussi,
pour que le monde croie que tu m’as envoyé.
22   Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée,
pour qu’ils soient un comme nous sommes UN :
23   moi en eux, et toi en moi.
Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un,
afin que le monde sache que tu m’as envoyé,
et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.
24    Père,
ceux que tu m’as donnés,
je veux que là où je suis,
ils soient eux aussi avec moi,
et qu’ils contemplent ma gloire,
celle que tu m’as donnée
parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.
25    Père juste,
le monde ne t’a pas connu,
mais moi je t’ai connu,
et ceux-ci ont reconnu
que tu m’as envoyé.
26     Je leur ai fait connaître ton nom,
et je le ferai connaître,
pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux,
et que moi aussi, je sois en eux. »

POUR QUE LE MONDE CROIE
Nous sommes à la fin du dernier entretien de Jésus avec ses apôtres quelques heures avant sa mort. L’entretien prend maintenant la forme d’une prière : il prie devant eux ; cela veut dire qu’il les fait entrer dans son intimité ; il leur fait partager ses désirs les plus profonds. Or de qui parle-t-il le plus dans sa prière ? Il parle du monde ; ce qu’il veut de toutes ses forces, c’est que le monde croie : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » Un peu plus tard, il répète : « Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé. » Et pourquoi est-il si important que le monde reconnaisse en Jésus l’envoyé du Père ?* Parce qu’alors seulement le monde saura combien Dieu l’aime. L’envoi de son Fils est la plus belle preuve d’amour que Dieu peut donner au monde : « Que le monde sache que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. » C’est bien le même Saint Jean qui rapporte la phrase de Jésus à Nicodème : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » (Jn 3,16).
A relire ces lignes, on est frappés de l’insistance de Jésus sur les mots amour et unité ; une fois de plus, il faut reconnaître que l’histoire de Dieu avec les hommes est une grande aventure, une histoire d’amour. Dieu est Amour, il aime les hommes, et il envoie son Fils pour le leur dire de vive voix ! C’est bien ce que Jésus dira quelques heures plus tard à Pilate, au cours de son interrogatoire : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. » (Jn 18,37)
Au moment de s’en aller, de passer de ce monde à son Père, comme dit Jean, Jésus transmet le témoin à ses disciples, et à travers eux à tous les disciples de tous les temps : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi. » Désormais, c’est à eux que le témoignage est confié ; Jésus l’a dit quelques instants auparavant : « De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. » (Jn 17,18). Il le leur redira le soir de Pâques : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » (Jn 20,21). Comme tous ceux qui, avant eux, tout au long de l’histoire biblique, ont été choisis par Dieu, ceux-ci sont choisis pour une mission ; et cette mission est toujours la même pour tous les prophètes de tous les temps : annoncer que Dieu aime les hommes. A la suite de Jésus-Christ, tout Chrétien peut dire ou devrait pouvoir dire : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. » Cette vérité qui est l’amour sans limites de Dieu pour l’humanité, ou, si vous préférez, ce fameux « dessein bienveillant » dont parle la lettre aux Ephésiens.
LE DRAME DE LA MECONNAISSANCE
Mais, voilà, il y a quand même une chose étrange dans tout cela : on peut se demander en quoi ce message est-il si dérangeant que Jésus l’ait payé de sa vie, comme de nombreux prophètes avant lui et ses apôtres ensuite. Jésus aborde précisément cette question dans les dernières phrases de notre texte de ce dimanche ; il dit : « Père juste, le monde ne t’a pas connu. » Pour lui, l’explication est là, c’est le drame de la méconnaissance. C’est cette méconnaissance de l’amour de Dieu qui est la racine du malheur de l’humanité, méditait déjà le livre de la Genèse. Et le prophète Isaïe notait : « Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas »** (Is 1,3). C’est bien ce que Saint Jean dit dans le prologue de son évangile : « Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1,10-11).
Comme Jésus, les disciples vivront ce déchirement, ce drame du refus par ceux à qui ils annonceront pourtant la meilleure nouvelle qui soit. Le monde est l’objet de l’amour de Dieu et de ses prophètes mais aussi et en même temps le lieu du refus de cet amour. Jésus a exprimé ce drame à plusieurs reprises : d’une part, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (3,16…17 ; 12,47). D’autre part, « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi…Mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde. » (15,18 ; 16,33).
C’est sur ce cri de victoire qu’il nous faut rester : nous savons que le chant d’amour de Dieu pour l’humanité finira bien par être entendu. A l’instant même où Jésus fait cette grande prière, où il se confie ainsi à son Père devant ses disciples, il sait bien qu’il est déjà exaucé ; lui qui a dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours… » (Jn 11,41-42). C’est seulement pour hâter le jour qu’il insiste tant sur la consigne d’unité qu’il donne à ses envoyés : « Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé ».
Jusqu’au jour où l’ange fera sonner sa trompette pour annoncer « Le royaume du monde est maintenant à notre Seigneur et à son Christ et il régnera pour les siècles des siècles. » (Ap 11,15).
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Note
1 – C’est pour cela que Jean attache de l’importance au sens du nom de la piscine de Siloé : cela signifie « L’Envoyé », justement. Et Jean le fait remarquer au moment où il guérit l’aveugle de naissance et reproche leur aveuglement spirituel à ceux qui refusent de croire en lui. (Jn 9).
2 – En écho à cette prédication d’Isaïe, une légende chrétienne datée approximativement du septième siècle de notre ère (l’Evangile du Pseudo-Matthieu) raconte qu’à l’arrivée de l’enfant-Jésus dans leur étable, l’âne et le bœuf se sont agenouillés pour l’adorer. Ce serait l’origine de la présence de ces deux animaux dans nos crèches, comme une invitation à adorer à notre tour.

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