La Résurrection et l'Homme Eschatologique

Dans notre recherche d'une vision intégrale de l'homme, nous avons contemplé l'homme originel et l'homme historique. Attachons-nous maintenant à l'expérience de l'homme de l'eschaton1.

Comme le Catéchime l'affirme :

 "Sur aucun point la foi chrétienne ne rencontre plus de contradiction que sur la résurrection de la chair"2. Il est très communément accepté qu’après la mort la vie de la personne humaine continue d’une façon spirituelle. Mais comment croire que ce corps si manifestement mortel puisse ressusciter à la vie éternelle ?

C'est pourtant ce qu'affirme Saint-Paul3 : nous ne pouvons comprendre ce fait que dans le résurrection du Christ. Jean-Paul II appuie ce cycle4 de catéchèses sur la discussion de Jésus avec les Sadducéens, rencontre que les trois évangélistes synoptiques ont jugé digne de rapporter5.

Le Christ y affirme qu'à la résurrection "on se ne marie pas mais on est comme les anges dans le ciel". Si on regarde cette affirmation superficiellement, Il semble saper tout ce que nous venons de dire... car les anges sont purement spirituels !

Comment connaître l'expérience de l'homme ressuscité alors que nous n'en connaissons rien ? De la même manière que pour l'innocence originelle, par continuité : la discussion avec les pharisiens nous renvoyait au commencement, celle avec les sadducéens nous renvoie à la résurrection. Cette expérience sera certes complètement nouvelle, mais "en même temps, elle ne sera pas en tout point différente de l'expérience de l'homme au commencement ni de celle de l'homme historique [...] L'homme du monde à venir trouvera dans son expérience l'accomplissement de ce qu'il portait en germe au commencement et dans l'histoire."[/f]TDC 69,5

Revenons à notre image du voilier à la voile percée : le Christ nous a appelés à imaginer ce qu'était notre expérience quand la voile était encore d'une pièce. Dans sa discussion avec les sadducéens, il nous invite à imaginer ce qu'il en sera lorsque les voiles auront perdu leur raison d'être et que le voilier planera au-dessus des eaux.

  • 1. C'est à dire de la fin des temps et plus généralement de ce qui arrivera après notre mort
  • 2. (S. Augustin, Psal. 88, 2, 5)
  • 3. cf. Rm 8,11: Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous
  • 4. TDC 64 à 72 entre le 11 novembre 1981 et le 10 février 1982
  • 5. Mt 22,30 ; Mc 12,25 ; Lc 20,35
- Célibat pour le Royaume - résurrection - eschatologie
Slideshow Image: 

La Résurrection de la Chair et la vie du monde à venir

Comme les pharisiens qui lui posent la question sur le divorce, le but des sadducéens est de piéger Jésus. Les sadducéens sont un groupe de juifs qui ne croient en effet pas en la résurrection. S'appuyant sur la loi1, ils soumettent à Jésus une étude de cas pour faire la preuve de ce qu'ils avancent2:

 Il y avait sept frères ; le premier se maria, et mourut sans laisser de descendance. Le deuxième épousa la veuve, et mourut sans laisser de descendance. Le troisième pareillement. Et aucun des sept ne laissa de descendance. Et finalement, la femme mourut aussi. A la résurrection, quand ils ressusciteront, de qui sera-t-elle l'épouse, puisque les sept l'ont eue pour femme ? »

Les sadducéens tentent une preuve par l'absurde, insinuant que "la foi en résurrection implique d'autoriser la polyandrie, contraire à la loi de Dieu"3. Les sadducéens se considéraient comme de fins connaisseurs de l'Écriture.. pourtant le Christ, un fils de charpentier, leur répond4

  « Vous êtes dans l'erreur, en méconnaissant les Écritures, et la puissance de Dieu. A la résurrection, en effet, on ne se marie pas, mais on est comme les anges dans le ciel. Au sujet de la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu ce que Dieu vous a dit : Moi, je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob ? Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »

Notons qu'à première vue cette réponse n'est pas pleinement satisfaisante pour un occidental du XXe siècle qui sépare volontiers corps et âme. Pour les sadducéens en revanche, l'unité entre corps et âme est une donnée fondamentale : c'est d'ailleurs elle qui les conduit à penser, puisque le corps est mort, qu'il n'y a pas de résurrection. Jésus retourne l'argument : si l'âme ressuscite, alors il en est de même pour le corps.

Jésus réfute les sadducéens, pourtant experts en Écriture Sainte : ils méconnaissent les Écritures, dit-il. Pour quelle raison ? Parce qu'ils méconnaissent la puissance de Dieu. La Vérité des Écritures ne se révèle qu'à l'âme qui a la foi, c'est à dire l'ouverture à la puissance de Dieu agissante dans sa vie. Une connaissance littérale ne suffit pas. Le dieu que les sadducéens connaissent c'est le "dieu de leur hypothèses et interprétations, pas le vrai Dieu de leurs pères"5.

La réponse du Christ vient ainsi contemporaine et peut nous parler car nous lisons nous-même ses paroles à la lumière de sa propre résurrection, âme et corps. Au regard de ce que nous avons pu dire de l'homme originelle et historique, l'unité du corps et de l'esprit n'est pas incohérente.

 

Une nouvelle signification du corps

Le mariage est défini par Jean-Paul II comme l'union "par laquelle l'homme s'unit à sa femme en une chair". Il ajoute que si cette union est présente dès le commencement, elle ne constitue pas notre avenir eschatologique : Elle appartient uniquement à "ce monde"6.

Certains ont interprété ceci comme la preuve que l'amour sexuel serait intrinsèquement mauvais et ne conviendrait pas à la sainteté des cieux ; d'autres craignent la séparation éternelle de leur épouse. Ni ceux-ci ni ceux-là ne connaissaient ni les écritures ni la puissance de Dieu : en effet, Dieu a créé l'unité originelle et cela était très bon et ce que vous aurez uni sur terre sera uni dans les cieux.

L'accomplissement du mariage

La résurrection ne signifie pas l'abolition du mariage mais son accomplissement dans les "noces de l'Agneau"7. Le "grand mystère" du mariage nous prépare à vivre le "grand mystère" de l'union éternelle avec le Christ. C'est ainsi que Jean-Paul II qualifie le mariage de sacrement primordial.

Mais précisément en tant que sacrement - un signe terrestre d'une réalité céleste - le mariage n'est pas l'appel définitif de l'homme. Nul n'a besoin d'un signe qui montre le ciel lorsqu'il est au ciel8. Le ciel ne sera pas tant la fin du mariage que l'accomplissement de sa finalité.

"Comme les anges" ?

Si nous serons semblables aux anges, nous ne serons pas des anges. La corporéité est constitutive de notre nature et il serait stupide de parler de résurrection sans résurrection de la chair : ce ne serait pas nous qui ressusciterions !

Le Royaume des cieux n'est pas le lieu où notre âme est séparée (Platon aurait dit "libérée") de notre corps, mais où corps et âme sont parfaitement unis9. Le philosophe Peter Kreeft écrit ceci10 : "Une âme sans corps est l'opposé de la conception que Platon en avait : non pas libre mais enchaînée." L'âme humaine a besoin du corps pour s'exprimer. "Le corps est la matière de l'âme et l'âme la forme du corps. C'est pourquoi les morts-vivants et fantômes nous terrorisent [...] : tous deux sont des séparations obscènes du corps et de l'âme. C'est pourquoi Jésus pleurait sur la tombe de Lazare : pas tant de deuil que face à cette obscénité cosmique."

Une question demeure : serons-nous ressuscités homme et femme ? certains, en reconnaissant la résurrection de la chair, s'appuient sur Saint-Paul11 pour penser que cette résurrection est assexuée. Le Pape reconnaît que notre corporéité est première par rapport à notre sexualité dans notre nature ; cependant dans sa catéchèse du 2 décembre 1981 (TDC 66) il mentionne trois fois que notre corps est ressuscité homme et femme12, multitude de solitudes vivant l'unité parfaite.

Cela signifie-il que que nous serons nus dans le Royaume des Cieux ? En effet, la honte aura également perdu sa raison d'être... l'Évangile dit que les linges recouvrant le corps du Christ sont abandonnés à la résurrection ; à l'opposé, la Transfiguration montre le Christ habillé, mais dans un vêtement blanc comme la lumière. L'unique certitude est que cette expérience sera différente de ce que nous connaissons. Saint Ignace d'Antioche dit en effet que "nous n'aurons pas besoin de vêtement tissé, étant vêtus de la lumière éternelle." St Jean décrit une "femme ayant le soleil pour manteau" : la nudité totale et le vêtement blanc sont ainsi deux symboles que l'Église a utilisé couramment lors du baptême pour manifester la vie nouvelle gagnée dans le Christ.

Le corps spirituel

Dans notre personne marquée par le péché, le corps et l'âme sont souvent à la lutte. Saint Paul l'a bien exprimé : "dans tout mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché"13

La victoire du Christ n'est pas une victoire de l'esprit sur le corps, mais l'union parfaite du corps et de l'esprit. L'homme eschatologique "connaîtra une spiritualisation parfaite", où la raison n'aura pas d'adversaire. Cette expérience sera ainsi "fondamentalement différente (en nature et non pas seulement en degré) de notre expérience terrestre"14.

La vision des béatitudes :  voir Dieu face à face

La complémentarité des sexes, l'appel à une union féconde, le désir de voir et d'être vu, [de connaître et d'être connu], trouvent leur accomplissement aux Cieux dans la rencontre du mystère de Dieu, qui se révèle face à face. 

Les écrits de Thérèse d'Avila et Jean de la Croix sont, parmi tant d'autres, des témoignages de ce mariage mystique avec le Christ. Dans la vision béatifique, l'homme et la femme n'auront plus besoin de la médiation du sacrement pour participer à cet échange amoureux.

L’Être même de Dieu est Amour. En envoyant dans la plénitude des temps son Fils unique et l’Esprit d’Amour, Dieu révèle son secret le plus intime : Il est Lui-même éternellement échange d’amour : Père, Fils et Esprit Saint, et Il nous a destinés à y avoir part.15

C'est précisément ce qu'est le corps : un témoin de l'Amour. "Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l'amour vient de Dieu. Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et ils connaissent Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour"16.

En nous donnant totalement à l'Amour, nous ne nous aliénons17 pas : nous trouvons notre véritable identiité. Si nous ne croyons pas que l'abandon total à Dieu est l'accomplissement de notre liberté et non sa négation, alors nous sommes encore dupés par le père du mensonge. Si nous savions quel est le don de Dieu18 !!! Nous sommes fait par la communion éternelle avec La Communion Éternelle.

Zoom...

Nous comprenons pourquoi Satant s'empresse tellement d'attaquer notre corporéité : elle est image du coeur de Dieu ! Il la parodie et la distord, mais si l'on détord cette image, on retrouve l'image originelle. G. K. Chesterton exprime cette idée en écrivant : "tout homme qui frappe à la porte d'une maison close est à la recherche de Dieu".

 

Connaître Dieu, la Communion des Saints

Aux fins dernières nous serons appelés à connaître Dieu et être connus par Lui19. Nous pouvons en avoir un avant-goût dès aujourd'hui : "Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et ils connaissent Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour."20

Cette connaissance est communion, et nous y sommes tous appelés. C'est ainsi que l'Église professe la Communion des Saints. En Dieu aura lieu l'union de la communion des personnes créées et des personnes divines non-créées. Dieu sera en effet "tout en tous"21

  Elle est inépuisable, la grâce par laquelle Dieu nous a remplis de sagesse et d'intelligence en nous dévoilant le mystère de sa volonté, de ce qu'il prévoyait dans le Christ pour le moment où les temps seraient accomplis ; dans sa bienveillance, il projetait de saisir l'univers entier, ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre, en réunissant tout sous un seul chef, le Christ.22

  Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître: puisqu’il n’a pas découvert Dieu.  Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. 23

 

La Communion des Personnes, fondement de notre identité

C'est à la communion des personnes que nous sommes appelés, pour laquelle nous sommes créés et que nous désirons avec le plus d'intensité. La communion des corps est le signe de cette communion des personnes. 

L'union des corps, icône ou idole ?

Toutefois, si nous recherchons cette communion des corps pour elle-même indépendant de la communion des personnes, nous risquons d'en faire un absolu, c'est à dire une idole. 

La pornographie en est l'exemple le plus frappant. En orientant le désir vers un corps anonyme et proposant une sexualité générique24 la pornographie nous éloigne de Dieu. Le corps n'est pas porno-graphique25 mais théo-graphique.

Toutefois, nous pouvons aussi idolâtrer le mariage en n'oubliant qu'il n'est que le signe, l'icône de l'union définitve à laquelle nous aspirons. C'est faire peser sur le conjoint un poids qu'il ne peut porter : le conjoint n'est pas capable de nous donner notre satisfaction ultime. Reconnaître cela est nécessaire pour ne pas étouffer son conjoint et goûter pleinement les réelles joies du mariage.

La révolution sexuelle est pour la société une manière d'idolâtrer la sexualité : ce n'est pas étonnant, dans la mesure où plus grand est le don, plus grande est la tentation de l'idolâtrer (c'est à dire de préférer le don au donateur). Lorsque nous échangeons l'amour vrai pour la concupiscence, nous vivons avec les conséquences26

 

L'interprétation paulinienne de la résurrection

Le postulat de Paul quand il parle de la résurrection est qu'elle est le socle de notre foi : "si le Christ n'est pas ressuscité, notre message est sans objet et notre fois est sans objet"27. Pour commenter le vaste message de Paul, le Saint-Père concentre son attention sur le texte suivant28 :

  Ce qui est semé dans la terre est périssable, ce qui ressuscite est impérissable ; ce qui est semé n'a plus de valeur, ce qui ressuscite est plein de gloire ; ce qui est semé est faible, ce qui ressuscite est puissant ; ce qui est semé est un corps humain, ce qui ressuscite est un corps spirituel ; puisqu'il existe un corps humain, il existe aussi un corps spirituel. L'Écriture dit : Le premier Adam était un être humain qui avait reçu la vie ; le dernier Adam - le Christ - est devenu l'être spirituel qui donne la vie. Ce qui est apparu d'abord, ce n'est pas l'être spirituel, c'est l'être humain, et ensuite seulement, le spirituel.

Rappelons-nous tout d'abord que Saint-Paul ne mésestime pas le corps (temple de l'Esprit29) et que c'est seulement privé de l'esprit qu'il est périssable et n'a pas part au royaume30. Le Christ ouvre la voie à une vie nouvelle où il nous précède, comme Adam nous précédait dans le péché.

Dans cette vie nouvelle, la virginité (bien comprise) en est une donnée clé : Luc précise que Marie était vierge31, et vierge est le tombeau qui accueille le Christ32. Cette vie n'est pas que pour quelques-uns, elle est offerte à tous : "Puisque Adam est pétri de terre, comme lui les hommes appartiennent à la terre ; puisque le Christ est venu du ciel, comme lui les hommes appartiennent au ciel"33.

Avec une vision du monde influencée par le dualisme cartésien, nous avons du mal à concevoir le corps spirituel et l'angélisme nous guette.

  • 1. cf. Dt 25,5-10
  • 2. Mc 12,20-23
  • 3. TDC 64,2
  • 4. Mt 22,29-33
  • 5. TDC 65,7
  • 6. Lc 20,34 : Les enfants de ce monde se marient.
  • 7. Ap 19,7
  • 8. Devinez quoi, il n'y aura pas non plus d'eucharistie... ou plutôt il y aura une eucharistia (action de grâce) éternelle !!
  • 9. TDC 66,6
  • 10. Tout ce que Vous Avez Toujours Voulu Savoir sur le Ciel Sans Jamais Oser Le Demander
  • 11. Ga 3,28 : "il n'y a plus l'homme et la femme"
  • 12. Dans cette vision, c'est de l'opposition entre homme et femme que Saint Paul dit en Ga 3,28 qu'elle n'existera plus, comme l'opposition entre le juif et le païen. Nous serons toujours homme et femme sans que cela ne soit une source de tension.
  • 13. Rm 7,23
  • 14. TDC 67,2
  • 15. CEC 221
  • 16. 1Jn 4,7-8
  • 17. notons que l'étymologie d'aliéner, révélée par le sens de l'anglais alienate est révélatrice : nous ne devenons pas étrangers à nous-même.
  • 18. Jn 4,10
  • 19. rappelons nous toute la profondeur du mot dans la Bible
  • 20. 1Jn 4,7-8
  • 21. 1Co 15,28
  • 22. Ep 1,7-10
  • 23. 1Jn 3,1-2
  • 24. Comparez avec la différence qui existe entre le "vrai" Nutella et une pâte à tartiner générique et vous aurez - toutes proportions gardées - une image de la différence qui existe entre l'union conjugale et  la pornographie
  • 25. de porno : la prostitution
  • 26. Parmi les symptômes mesurables, comptons la prolifération des maladies sexuellement transmissibles, l'holocauste de l'avortement et la plaie sociale qu'est le divorce : mais au-delà de ces réalités mesurables, comptons aussi les millions d'âmes qui en ont subi les blessures.
  • 27. 1Co 15,14
  • 28. 1Co 15,42-46
  • 29. 1Co 6,19
  • 30. 1Co 15,50
  • 31. Lc 1,27
  • 32. Lc 23,53
  • 33. 1Co 15,48
- mariage - pornographie - résurrection - abolir ou accomplir - anges - corps spirituel - béatitudes - communion des saints - icône ou idole - révolution sexuelle

Le Célibat pour le Royaume des Cieux

Jusqu'ici, la question centrale de nos articles était : qu'est-ce qu'être humain ? Avec cet article, nous entrons avec Jean-Paul II dans l'évocation d'une seconde question : Comment vivre ma vie en accord avec la vérité de mon humanité ?

Il est intéressant de noter que c'est dans la même discussion, en réponse aux pharisiens, que le Christ rétablit le plan de Dieu pour le mariage et qu'il présente le Célibat pour le Royaume des Cieux1 C'est pourquoi Jean-Paul II écrit2 :

 La Révélation chrétienne connaît deux façons spécifiques de réaliser la vocation à l'amour de la personne humaine, dans son intégrité: le mariage et la virginité. L'une comme l'autre, dans leur forme propre, sont une concrétisation de la vérité la plus profonde de l'homme, de son «être à l'image de Dieu».

Le célibat consacré fait l'objet de 14 catéchèses entre le 10 mars et le 21 juillet 1982. Le Pape a de bonnes raisons de présenter la vocation au célibat avant la vocation au mariage : ce n'est que la compréhension du sens du célibat consacré qui permet d'appréhender la sacramentalité du mariage. Le célibat consacré consiste en une participation immédiate (ne serait-ce que par anticipation) de la réalité signifiée sacramentellement par le mariage.

Rappelons-nous les paroles de Jean-Paul II : le mariage ne "correspond pas parfaitement au sens fondamental et originel de la corporéité et de la sexualité. Le mariage et la procréation permettent seulement de manifester ce sens de manière tangible dans l'histoire"3. (ie. pour l'homme historique) Dans ce sens, ceux qui vivent le célibat "pour le Royaume des Cieux" sortent de l'histoire : ils proclament que le "royaume de Dieu est parmi nous".

 

A cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu'il comprenne !

Le célibat est donc une orientation radicale vers l'état eschatologique où les êtres humains "ne prendront plus mari ni femme." Cependant, le fait que Jésus évoque le célibat dans le contexte de son dialogue avec les pharisiens (sur le mariage) plutôt que dans celui avec les sadducéens (sur la resurrection) a un sens.

Quand le Christ affirme l'indissolubilité du mariage, ses disciples lui disent : « Si telle est la situation de l'homme par rapport à sa femme, il n'y a pas intérêt à se marier. »4 Au lieu de répondre à leur argument, le Christ fait alors une autre déclaration, encore plus radicale5:

 Ce n'est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l'a révélée. Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du Royaume des cieux. Celui qui peut comprendre, qu'il comprenne ! »

Le Christ sait que ce qu'il dit va être dur à entendre pour ses auditeurs, qui participent d'une culture juive où le mariage est privilégié (et quasi universel) par la bénédiction de fécondité dans la genèse puis par celle d'Abraham. Le Pape le résume ainsi : c'est comme s'il voulait dire : "Je sais que ce que je vais vous dire va causer un grand trouble dans votre conscience et dans votre compréhension du corps ; je vais vous parle en effet de continence, que vous associez instinctivement à un état de déficience physique innée ou acquise. Je veux vous dire qu'au contraire la continence peut être librement choisie par l'homme 'pour le royaume des cieux' "6

Si le Christ amorce un virage théologique radical, il n'exprime par un commandement valable pour tous, mais un conseil qui ne concerne que quelques-uns. Ainsi, le Saint-Père dit que la continence est une exception à la règle générale qu'est le mariage7

Une communion virginale volontaire et surnaturelle

Le Pape souligne que le célibat est un choix personnel soutenu par une grâce particulière. Il est donc volontaire et surnaturel. Etant un choix personnel, il ne peut être imposé à quiconque8. De l'autre côté, même s'il est librement choisi, s'il ne l'est pas "pour le Royaume"9, alors il ne s'agit pas du célibat chrétien dont parle le Christ.

Le célibat chrétien est au coeur de cette tension du "déjà, mais pas encore". En effet, le Saint-Père souligne qu'il n'est pas question de célibat dans le royaume des cieux, mais pour le royaume des cieux10. C'est une anticipation de la vie eschatologique à venir. En tant que vocation terrestre, il diffère du "corps glorieux" de la résurrection car, le mariage étant dans ce monde la voie normale et noble, le célibat implique un renoncement et une effort spirituel particulier.
Cependant, cela ne signifie pas que l'état virginal du monde à venir soit marqué par une absence de réelle communion de personnes : la virginité et la communion ne s'opposent pas mais s'accomplissent l'une dans l'autre. Ainsi le célibataire consacré, s'il renonce à l'expression génitale de la communion incarnée, ne renonce pas à la vocation humaine de la communion des personnes.

Celui qui choisit le Célibat pour le Royaume des Cieux choisit de participer dès aujourd'hui aux "noces de l'Agneau". Le terme de célibat a pour nous une connotation négative qui rappelle plus ce à quoi le célibataire renonce que ce qu'il gagne - le mariage céleste11. Cette vocation est incompréhensible pour qui partage la culture juive, sauf à suivre l'exemple... du Christ lui-même.

Zoom...
Le mariage virginal de Joseph et Marie

Le mariage de Joseph et Marie contient à la fois le mystère de la communion des personnes et le mystère de la continence pour le royaume. Dans l'alliance de Marie et Joseph dans le mariage et la continence s'opère, par la fécondité de l'Esprit, l'Incarnation du Verbe12

Joseph, loin d'être un faire-valoir pour donner une légitimité à Marie, joue par son "oui" virginal un rôle important dans le mystère de l'Incarnation, même s'il diffère de celui de Marie. Le Pape développe13: "Au moment sa propre annonciation, Joseph ne dit rien, il se contente de faire ce que l'ange du Seigneur lui avait commandé14. Ce consentement dans l'action, typiquement masculin, peut être considéré comme l'homologue conjugal du 'qu'il en soit fait selon ta parole' de Marie." La paternité de Joseph n'est pas moins réelle à cause de sa virginité. 

L'incompréhension du monde

Le monde (et un certain nombre de catholiques) peine à comprendre cette vocation... Ils se disent : "comment un catho peut-il se désinteresser du mariage ? après tout, c'est pour lui l'unique moyen d'avoir une vie sexuelle légitime, non ? comment quelqu'un sain d'esprit peut-il préférer une vie sans sexe ? "

Ce questionnement résulte d'une vision avec des oeillères causée par la normalisation de la concupiscence. 

En effet, quand elle est vécue de manière authentique, la vocation à la continence pour le royaume est un témoignage percutant de la liberté pour laquelle le Christ nous a rachetés. Bien sûr, un mariage chaste témoigne de la même liberté. Les oeillères consistent à croire que le mariage est le lieu d'expression légitime de la concupiscence.

Quiconque a une vision juste du mariage chrétien comprend également de manière juste le célibat chrétien. Jean-Paul II affirme que derrière l'appel à la continence (Mt 19) et l'appel à dépasser la convoitise (Mt 5) se trouve la même anthropologie et le même ethos.15

Zoom...

La différence entre mariage et célibat ne se situe pas dans l'existence d'un lieu de légitimation de la concupiscence : le Christ nous appelle tous à vaincre la concupiscence et à vivre une liberté nouvelle. Sans l'expérience de cette liberté nouvelle, le célibat semble horriblement répressif et le mariage complètement permissif. Qu'on est loin de l'Évangile !

La "supériorité" du célibat

Au cours de l'histoire, des distorsions dans l'enseignement de l'Église ont laissé entendre que le célibat serait un appel "supérieur" au mariage. Ces distorsions sont dues notamment à une mauvaise interprétation de 1Co 7,916. Une bonne interprétation se trouve, on l'a vu, dans la notion de remedium concupiscentiae.

Certains en ont déduit que le mariage était une vocation de seconde zone pour ceux qui ne "peuvent encaisser" le célibat. Un raisonnement sous-jacent est le suivant : "si le célibat est si bon, alors le mariage doit être mauvais" ou "si s'abstenir de relation sexuelle est si bon, alors la relation sexuelle doit vraiment être sale". On est en pleine hérésie manichéenne. Rien ne pourrait être plus éloigné de la pensée de l'Église lorsqu'elle promeut la valeur du célibat.

La seule cause de supériorité du célibat est son orientation "pour le Royaume des Cieux"17. En ce sens, le célibat n'est pas un sacrement du ciel sur la terre, comme le mariage, mais il est le ciel sur terre (au moins par anticipation). Le mariage annonce que le Royaume des Cieux va venir ; le célibat annonce qu'il est déjà là. L'unique supériorité du célibat est qu'il se passe du signe dans la foi en la réalité effective du signifié. C'est le "heureux qui croit sans avoir vu"18 adressé à Thomas.

Solitude et communion dans le célibat

Puisque le mariage est une bonne institution, y renoncer demande un sacrifice. En appelant les hommes et les femmes à renoncer à mariage, le Christ ne leur cache pas les souffrances19 qui peuvent accompagner la continence. D'une certaine manière, ceux qui choisissent le célibat choisissent de demeurer dans la solitude originelle, dans cette contemplation de l'abîme intérieur comme appel à entrer en relation, cette souffrance qui fait dire à Dieu lui-même "Il n'est pas bon que l'homme soit seul"20. C'est choisir une solitude pour Dieu.

La personne continente reste ainsi sexuée (c'est-à-dire duale, poussée vers l'altérité), d'une manière différente de la personne mariée : non pas dans l'union en une chair mais plus vers l'intersubjectivité de tous.

Mariage et célibat se complètent et s'expliquent mutuellement

Le Concile Vatican II a réaffirmé que tous étaient appelés à la sainteté. Avant cela, beaucoup de catholiques pensaient que seuls les consacrés étaient appelés à la sainteté. Puisqu'on disait traditionnellement que ceux qui choisissaient vivre les conseils évangéliques (pauvreté, chasteté, obéissance) avaient choisi l'état de perfection, on en déduisait à tort que les autres vivaient l'état d'imperfection.

Jean-Paul II rétorque que "le célibat et le mariage ne divisent pas l'humanité en deux camps [....] la perfection de la vie chrétienne se mesure plutôt par la mesure de l'amour"21 Il ajoute que puisque la vocation dans le mariage mène à la maternité et la paternité, la vocation au célibat doit, dans son développement normal, mener à une certaine forme de paternité ou de maternité spirituelle. 

Tout homme, en vertu de la signification de son corps, est appelé à devenir mari et père. 
Toute femme, en vertu de la signification de son corps, est appelée à devenir épouse et mère.

Zoom...

Certain(e)s vivent le célibat non choisi. Cela ne signifie pas que leur vie spirituelle et charnelle soit suspendue : ils et elles peuvent vivrent une vie féconde en servant leurs frères en gardant l'espoir de trouver un conjoint ou de discerner un appel au célibat. Dans la mesure où ils vivent le don d'eux-même, dans la prière, le travail, les loisirs, le service de leurs amis, familles, voisins ou des pauvres, ils vivent authentiquement la signification conjugale de leur corps.

Précisément parce que le célibat consacré n'est pas un sacrement, il montre en quoi le mariage est sacrement. Il montre que le mariage n'est pas une fin en soi mais pointe vers cette réalité eschatalogique des noces de l'Agneau. Il souligne donc la beauté du mariage. Il empêche également que le mariage soit idolâtré et est ainsi un remède au culte du corps auquel se livre le monde.

Le célibat révèle au monde la profondeur de l'amour de Dieu

Prendre sa croix et suivre le Christ au prix du renoncement au mariage et à la fondation de sa propre famille est un grand sacrifice. Si le Christ propose de sacrifier un bien si grand, c'est pour donner au centuple. Pour se donner complètement à l'homme. Ce choix est pour le monde un grand signe. 

Nous vivons dans cette tension du "déjà, mais pas encore" pour ce qui concerne la venue du Royaume. Dans ce sens on peut dire que le célibat insiste sur le déjà tandis que le mariage insiste sur le pas encore.

 

La relation entre mariage et célibat selon Paul

Revenons sur ce passage de 1Co 7 dont nous avons montré que l'interprétation commune est erronée. Le Pape y consacre quatre catéchèses (TDC 82-85). Il nous invite d'abord à considérer que Paul écrit sans doute en réponse à des questions22, probablement posées par des parents (à qui appartenait dans la société de l'époque le droit de marier ou non leurs enfants) de Corinthe (ville marquée par un ascétisme particulier dont l'origine se trouve dans les courants de pensée dualistes qui dévaluent le corps).

Paul propose une opinon en prenant bien soin de distinguer les paroles du Seigneur de ses propres interprétations. Il faut donc prendre soin de les lire à la lumière de la vie et des paroles du Christ.

Jean-Paul II, s'appuyant sur les écrits de l'apôtre, va jusqu'à se demander si Paul n'a pas une aversion pour le mariage. Il dit en effet "je voudrais que tous soient [célibataires] comme moi". Toutefois, il reconnaît que si l'on lit le texte dans son ensemble, on ne trouve pas les traits constitutifs de ce que sera le manichéisme.
Paul, tout en reconnaissant que le mariage n'est pas mauvais contre l'opinion majoritaire à Corinthe, veut donc manifestement en épargner aux fidèles "les épreuves"23 Cette observation réaliste semble être une réponse à certains qui auraient une vision un peu trop idéalisée. 
Paul adopte un critère de discernement très personnaliste : chacun a reçu de Dieu un don qui lui est personnel : l'un celui-ci, l'autre celui-là24 Le don de l'Esprit qui a fait son temple de notre corps s'exprime pareillement dans les deux vocations, pourvu que nous y restions fidèles.

Enfin, Paul ne peut justifier ici une vision du mariage comme lieu d'expression légitime de la concupiscence, qui serait en contradiction totale avec l'appel en Ep 5 : maris, aimez vos femmes comme le Christ aime l'Église. Le mariage est le remède et non le lieu d'expression légitime de la concupiscence.

Le célibat, meilleur ? 

En plus des éléments de réponse déjà fournis, un autre élément pousse Saint Paul a préférer le célibat au mariage : l'homme marié a le souci de cette vie tandis que l'homme non marié a le souci des affaires du Seigneur25. Le célibataire a choisi, selon les mots du Christ, la meilleure part, la seule chose nécessaire26

Jean-Paul II rappelle encore que dans le mariage comme dans le célibat, tous sont appelés à la sainteté. Considérer la sainteté comme quelque chose que nous produisons nous amène à considérer le meilleur moyen de production, la meilleure vocation. Cette vision est fausse : le sainteté est avant tout un don de Dieu, qui s'exerce également dans les différentes vocations.

Enfin, Saint-Paul considère - avec raison - que le mariage est une institution appelée à disparaître (dans les Cieux, car elle aura perdu sa raison d'être) et considère qu'il ne faut pas montrer trop d'attachement aux choses périssables. L'homme et la femme mariée ne doivent ainsi pas se laisser trop lier par les soucis du monde C'est ce qu'il veut dire en écrivant : que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'avaient pas de femme27.

Les "devoirs" des époux

L'aspect "contractuel" du mariage et les devoirs des époux ont été à une époque mis en avant de façon bien trop disproportionnée. En disant "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, sinon temporairement et en plein accord, pour prendre le temps de prier et vous retrouver ensuite ; autrement vous ne sauriez pas vous maîtriser, et Satan vous tenterait", Saint-Paul offre, nous dit le Pape, une intuition pratique et personnaliste sur la vie sexuelle conjugale. Des périodes d'abstinence choisie, relativement courtes, nous aident à respecter le temps propre à chaque personne, la subjectivité et la riche différence entre les sexes. Confiées à Dieu, ces périodes sont ainsi un remède contre la concupiscence, et permettent de toucher plus encore au coeur du mariage.

- culte du corps - solitude - Célibat pour le Royaume - culture de mort - eschatologie - vocation