Théologie du Corps - Commentaire

Au Commencement : l'Homme Originel

Des pharisiens s'approchèrent de lui pour le mettre à l'épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis de renvoyer sa femme pour n'importe quel motif ? »
Il répondit : « N'avez-vous pas lu l'Écriture ? Au commencement, le Créateur les fit homme et femme, 
et il leur dit : 'Voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un.'
A cause de cela, ils ne sont plus deux, mais un seul. Donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas ! »
Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d'un acte de divorce avant la séparation ? »
Jésus leur répond : « C'est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n'en était pas ainsi.

La discussion1 du Christ avec les pharisiens est une grande source d'espérance pour tous les hommes et femmes. Si de tout temps, leur union a été menacée par la discorde, l’esprit de domination, l’infidélité, la jalousie et par des conflits qui peuvent aller jusqu’à la haine et la rupture, le Christ nous appelle à reconnaître qu'au commencement, il n'en était pas ainsi.

Le Catéchisme le souligne2 :

ce désordre que nous constatons douloureusement, ne vient pas de la naturede l’homme et de la femme, ni de la nature de leurs relations, mais du péché. Rupture avec Dieu, le premier péché a comme première conséquence la rupture de la communion originelle de l’homme et de la femme.

Si la première conséquence du péché est la rupture de la communion entre l'homme et la femme, alors en venant rétablir l’ordre initial de la création perturbé par le péché, [le Christ] donne lui-même la force et la grâce pour vivre le mariage dans la dimension nouvelle du Règne de Dieu. C’est en suivant le Christ, en renonçant à eux-mêmes, en prenant leurs croix sur eux que les époux pourront " comprendre " le sens originel du mariage et le vivre avec l’aide du Christ.3

L'enseignement de l'Église ne peut être compris qu'à la lumière du plan originel de Dieu pour l'homme, de notre détournement de ce plan et de notre rédemption dans le Christ. Pour beaucoup d'hommes et de femmes d'aujoud'hui, les enseignements de l'Église sont intenables, car ils sont enfermés dans la vision dévoyée d'eux-mêmes et du monde.
Ces oeillères ont pour conséquence que nous considérons comme normaux des comportements et modes de pensée désordonnés. La souffrance et le conflit qui en résultent nous conduisent à désirer plus : nous nous rendons compte qu'il nous manque quelque chose, mais tout le monde semble vivre de même. 

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Notre vie est comparable à un voilier dont la voile est percée. A côté de nous, tout le monde louvoie avec des voiles dans le même état et on peut en venir à croire que c'est ainsi que chacun est conçu. Le Christ nous montre que dans l'esprit de notre concepteur, notre voile n'est pas percée et prend ainsi le vent, ce que nous pouvons pressentir, sans toutefois pouvoir totalement décrire ce que signifie vivre ainsi.
Cependant le Christ ne nous renvoie pas uniquement à un passé à jamais perdu : Il est venu réparer notre voile pour que nous puissions à nouveau voguer ! Au fur et à mesure que nous faisons cette expérience, l'enseignement de l'Église n'apparaît plus comme une éthique imposée de l'extérieur, mais comme un ethos qui surgit de l'intérieur.

Allons au commencement, à la source de la Vie, pour découvrir qui nous sommes et ce à quoi nous sommes appelés :

Qu'est-ce que "le Commencement" ?

La question du sens du mariage est aujourd'hui soulevée par de nombreuses personnes : célibataires, fianciées ou mariées, jeunes et vieux, écrivains, journalistes, sociologues, etc. Leurs problématiques peuvent différer de celle des pharisiens qui interrogent Jésus et sont souvent plus complexes. Pourtant, la réponse de Jésus aux pharisiens est universelle et intemporelle.

Lisons ce dialogue, dans l'évangile de Matthieu1:

Des pharisiens s'approchèrent de lui pour le mettre à l'épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis de renvoyer sa femme pour n'importe quel motif ? » [Jésus] répondit : « N'avez-vous pas lu l'Écriture ? Au commencement, le Créateur les fit homme et femme, et il leur dit : 'Voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un.' A cause de cela, ils ne sont plus deux, mais un seul. Donc, ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas ! » Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d'un acte de divorce avant la séparation ? » Jésus leur répond : « C'est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n'en était pas ainsi.

 

Unité et indissolubilité

La loi de Moïse autorise le divorce2 comme une concession au péché, en raison de la dureté de notre coeur dit le Christ. Mais Jésus lui-même est l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde3 : ainsi la justification du divorce ne tient plus.

La phrase "que l'homme ne le sépare pas" est décisive, puisqu'à sa lumière, les mots de la Genèse "tous les deux ne feront qu'un" affirment clairement que l'unité et l'indissolubilité du mariage sont au coeur-même du plan de Dieu.4

Mais le Christ ne fait pas qu'user de son autorité pour réaffirmer une norme objective. Il invite ses interlocuteurs à réfléchir sur la beauté du plan originel de Dieu pour en découvrir la beauté. Il sait en effet que, malgré la dureté de nos coeurs qui obscurcit nos jugements, si nous suivons l'écho de la parole dans nos coeurs, c'est à l'intérieur, dans notre subjectivité, que nous découvrons la raison de cette norme objective.

 

Les deux récits de la création

Dans la Genèse, deux récits de création se suivent, couvrant les trois premiers chapitres. Ils ont été écrits à des époques différentes, par des auteurs différents et apportent un éclairage différent sur l'homme :

  • Le récit dit élohiste (car Dieu y est appelé Elohim) situé en Gn 1-2,4 apporte de nombreuses indications métaphysiques (qui présentent la réalité sous l'angle de l'objectivité, comme des faits établis, en insistant sur la cosmogonie ou l'ordre de la création). 

    L'homme y est la seule créature définie théologiquement c'est à dire en relation avec l'Être même de Dieu. Il est défini à l'image et à la ressemblance de Dieu5 Il semble qu'au moment de créer l'homme et la femme, Dieu marque une pause, une respiration... comme s'il rentrait en lui-même pour prendre une décision, le séparant ainsi du reste de la Création.

    Après avoir créé l'homme et la femme, Dieu les bénit, et cette bénédiction prend la forme d'un appel à la pro-création, à participer activement au plan de Dieu et à son alliance d'Amour. Il ne s'agit pas là pour l'homme de la simple réponse à un instinct, comme les animaux, mais de poser un choix libre.

    Notons enfin que si la création du monde est une bonne chose aux yeux de Dieu, notre création est très bonne.
     

  • Le récit dit yahwiste (car Dieu y est appelé par le tétragramme ; il est le plus ancien) en Gn 2,5-3,25 apporte une lecture beaucoup plus personnaliste de la création, pénétrant la psychologie de l'homme. Le Pape affirme ainsi qu'il est d'une certaine manière la description la plus ancienne de la compréhension que l'homme a de lui-même et le premier témoignage de la conscience humaine.6

    Si le Christ renvoie aux deux récits de la création lorsqu'il dit au commencement, l'exégète personnaliste qu'est Jean-Paul II va s'attacher à commenter plus longuement ce deuxième texte.

 

Continuité dans la "Rédemption du Corps"

L'Arbre de la connaissance du bien et du mal semble tracer une frontière hermétique entre ce 'temps du commencement' où l'être humain vit sa pleine nature et le 'temps historique' où l'expérience que chacun peut faire est altérée par le péché. N'ayant jamais connu le commencement, il peut nous sembler difficile d'imaginer ce à quoi la vie ressemblait de ce côté-là de la frontière. Jean-Paul II affirme qu'il existe pourtant une continuité essentielle dans l'homme et un lien entre ces deux réalités7 et expliquer plus loin8 qu'il y a en chacun un écho de l'innocence originelle de l'homme, comme un négatif photographique dont le positif est précisément l'innocence originelle.

Ainsi, même si nous n'avons pas connaissance directe de la manière dont notre corps reflète le plan de Dieu, nous pouvons reconstruire cette expérience en passant notre expérience au révélateur pour en retrouver les couleurs. 
Pour Jean-Paul II, le péché ne s'explique qu'en relation avec cet écho de notre nature originelle : les termes grec (hamartia) et hébreux (chata' ou khatatha en araméen) qu'on traduit par péché sont des termes qui appartiennent au vocabulaire militaire et désignent pour un archer le fait de manquer sa cible.
De quelle cible parlons-nous ? de l'innocence originelle. Le péché n'est pas une question d'imperfection ou de gestion comptable de fautes, mais de notre réponse à notre vocation : vivre de l'Amour de Dieu et partager la vie divine.

Si dans cette vie, nous subirons toujours les séquelles du péché originel, rappelons nous qu'en Jésus, le Chemin, la rédemption est une réalité.9 Il peut nous amener progressivement à redécouvrir la vie telle que nous étions appelés à la vivre au commencement. Jean-Paul II reviendra continuellement sur cette rédemption du corps annoncée par Saint-Paul10 Nous ne participons pas uniquement à l'histoire du péché, mais également à celle du salut et en tant que créatures libres11, nous devons coopérer avec Dieu pour notre salut.

 

Révélation et expérience

Notre expérience personnelle peut nous paraître à l'opposé du plan originel de Dieu ainsi révélé. Jean-Paul II insiste toutefois sur le fait que notre expérience peut nous permettre de discerner ce plan, ne serait-ce que parce que c'est corporellement que nous connaissons l'homme et que toute autre manière de procéder nous ferait tomber dans le piège du conceptuel. 

Quand Jean-Paul II évoque les "expériences originelles de l'homme", il a plus à l'esprit leur signification profonde qu'une distance temporelle qui nous en sépare. Dans cette vision, l'histoire commence avec la connaissance du bien et du mal et la connaissance de la pré-histoire a comme objectif de savoir qui nous sommes aujourd'hui.

Le langage biblique, selon Jean-Paul II, est mythique, ce qui ne signifie pas que ce texte serait le fruit de l'imagination humaine, mais simplement qu'il est une manière archaïque de signifier un contenu plus profond. Reconnaissant que notre nature originelle est un mystère, elle n'est exprimable que par le biais de symboles, de mythes et de métaphores. 

Trois expériences originelles sont décrites par Jean-Paul II : la solitude originelle, l'unité originelle et la nudité originelle. Elles font l'objet des trois prochains chapitres.

La Solitude Originelle

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. »1 : Ce sont ces mots qui sont au coeur de la réflexion du Pape sur la Solitude originelle.

De quelle solitude s'agit-il ? Certainement, l'homme est alors seul sans la femme, mais la solitude est plus profonde : il est seul en tant que personne.

Notons que dans ce passage, l'homme (adam en hébreu) n'est pas encore défini en tant qu'individu masculin (ish en hébreu) : il ne le sera qu'après la création de la femme (isha en hébreu). La solitude n'est pas le propre du masculin mais de la personne humaine. Jean-Paul II commente en affirmant que "cette problématique anthropologique fondamentale intervient avant le fait d'être homme et femme"2.
 

Par avant, le Saint-Père n'entend pas avant chronologiquement mais dans la nature des choses. Nous sommes des êtres charnels avant d'être hommes ou femmes. Nous sommes quelqu'un3 L'expérience de la sexualité est secondaire par rapport à cette réalité première.

 

L'homme à la recherche de son identité

Reconnaissant le besoin d'une aide pour Adam, Dieu créa les animaux et il les fit venir vers l'homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l'homme4

L'homme prend alors conscience de sa différence par rapport au reste de la création : "mais, pour l'homme, il ne trouva point d'aide semblable à lui"5. Quand Adam contemple la création, il ne voit pas dans les autres corps des personnes. Ainsi prend-il conscience de sa singularité parmi toute la création. Il réalise subjectivement la réalité objective décrite dans le récit Elohiste de la création : qu'il est fait à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Cette réalité est vécue corporellement : l'homme est poussière dans laquelle Dieu mis son souffle. Aucun autre animal n'est ainsi, à la fois charnel et spirituel.

Cette singularité, cette solitude de la créature face à son Créateur est un appel entrer en relation. L'homme et la femme sont les seules créatures créées pour elles-mêmes, et ils ne sont pleinement eux-mêmes que lorsqu'ils entrent en relation, s'ils se donnent. 

Se donner dans l'amour suppose d'être libre : si Dieu nous offre le choix d'entrer dans une alliance éternelle avec Lui, nous avons aussi le choix de refuser cette alliance. En faisant l'expérience de cette liberté, nous dit Jean-Paul II , l'homme aurait dû comprendre que l'Arbre de la connaissance du bien et du mal recelait une dimension de la solitude qui lui était jusqu'alors inconnue6 : l'éloignement de Dieu.

 

Le choix entre la mort et l'immortalité

 Tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.7

Dieu donne à l'homme de pouvoir manger de tous les arbres du jardin, c'est à dire de participer pleinement à la vie divine. D'un seul arbre, il ne doit pas manger. Il ne s'agit pas là d'un interdit pour tenter l'homme, avec une punition à la clé. Au contraire, Dieu réaffirme à l'homme sa liberté en lui dévoilant les conséquences de ses actes : si tu choisis de vivre loin de moi [qui suis la Vie], tu mourras. 

Le "tu mourras" n'est pas une punition, ni même une conséquence : c'est dans le fait même de vivre hors de Dieu que se trouve la mort. 

Adam pouvait-il comprendre cet avertissement ? C'est la question que pose Jean-Paul II8. Il n'a jusqu'alors connu que la vie. Qu'est ce que le mot "mourir" peut signifier pour lui, qui n'en a aucune expérience ? De la même manière que nous entrons dans la compréhension de ce que vit Adam en "négatif", lui aussi pouvait percevoir ce que signifie la mort en retournant le sens de ce qu'il a experimenté jusqu'alors.

La liberté de l'homme est de pouvoir accepter de vivre en communion éternelle avec Dieu comme d'être éternellement séparé de Lui. La solitude originelle nous permet de comprendre que notre relation à Dieu est à la fois dépendance et partenariat. Dépendance car l'homme est une créature ; partenariat car il est une personne créée par un Dieu personnel qui lui propose une relation amoureuse.

Cette relation, Satan l'attaque en suggérant que Dieu veut le mal de l'homme : en effet, si Dieu n'est pas Amour, alors la dépendance vis à vis de Dieu en vient à être perçue comme une menace contre la subjectivité de l'homme. En tant que sujet, l'homme refuse - avec raison - d'être réduit en esclavage : dès l'instant où il perçoit Dieu comme un tyran, il veut s'affranchir de la relation.

L'Unité Originelle

Toute la solitude de l'homme l'appelle à entrer en relation, avec une autre personne.

Alors l'Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. L'Éternel Dieu forma une femme de la côte qu'il avait prise de l'homme, et il l'amena vers l'homme.Et l'homme dit: Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair! on l'appellera femme, parce qu'elle a été prise de l'homme. C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair.1

Le sommeil d'Adam

Ce profond sommeil, en hébreu tardemah, se rencontre dans la Bible lorsque Dieu - et Lui seul - agit de manière puissante2. Ainsi, Adam ne prend pas part à la création d'Ève. La côte d'Adam ne signifie pas ainsi une prévalence d'un genre sur l'autre mais le partage d'une même nature

Nul doute qu'Adam entre dans ce sommeil avec le désir d'une autre personne avec qui entrer en communion.  Il en sort en quelque sorte recréé homme et femme. Ève est "os de mes os", c'est à dire qu'elle partage le corporéité d'Adam ; elle est "chair de ma chair", c'est à dire qu'à travers son corps, Adam voit une autre personne, un être charnel-spirituel comme lui. 

L'expression d'Adam est une expression d'émerveillement absolu devant le mystère que représente une autre personne ; elle pourrait être traduite : "voici un corps qui exprime une personne !"

Maintenant Adam est masculin (ish) et Ève féminine (isha) : auparavant, Adam était assexué, au sens où il était "sans [l'autre] sexe" : sans l'autre, la masculinité ou la féminité ne font pas sens. 

 

La communion dépasse et affirme la solitude

Selon Jean-Paul II , "le sens de l'unité originelle [...] s'exprime comme le dépassement de la frontière de la solitude et à la fois une affirmation de cette solitude"3. Que veut-dire le Pape ? 

Rappelons-nous que la solitude a deux signification distinctes : la première est l'absence de l'autre sexe vécue par Adam, qui se trouve ici dépassée. L'autre est la solitude face au créateur, qui se trouve affirmée : chacun est bien une personne distincte et capable d'aimer, car libre. C'est dans l'unité originelle que l'identité, en germe dans la solitude, trouve son expression complète. L'homme et la femme sont pleinement eux-mêmes, nous dit le Pape, lorsqu'ils vivent une Communio personarum, qu'ils sont une communion de personnes.

Ils sont alors pleinement eux-même c'est à dire qu'ils sont à l'image de Dieu. Ceci représente un développement théologique important : si auparavant, il avait été envisagé que l'homme était à l'image de la trinité, c'était de manière métaphorique ou en associant à chaque Personne trinitaire une qualité particulière (e.g. mémoire, intelligence et volonté). Là c'est la communion entre les personnes humaines qui est image de la Trinité, communion divine.

L'usage du pluriel dans le "Faisons-le à notre image" est un indice de la nature de la trinité. Le Christ confirme la validité de cette image lorsqu'il prie le Père : "qu'ils soient un comme nous sommes un."4. En faisant entrer l'union humaine - et plus précisément l'union sexuelle - comme image trinitaire dans le Magistère, Jean-Paul II franchit un seuil auquel St Augustin et St Thomas s'étaient arrêtés.

Ainsi, le verset "ils ne feront qu'une seule chair " a une portée très importante quant à la révélation de qui Dieu est et de qui nous sommes. Plus encore, il pointe vers ce à quoi nous sommes appelés : la communion des saints en communion avec la Trinité.

Deux dimensions de l'union "en une chair" exigent d'être analysées plus profondément : la dimension éthique et la dimension sacramentelle.

 

L'homme, sujet en relation

Ainsi, l'homme, pour l'Église n'est pleinement lui-même que lorsqu'il est en relation : le fait d'être en relation est au coeur de son identité profonde (et donc de sa vocation). Cette vision est loin de l'individualisme radical proposé par les sociétés occidentales.

Nous sommes créés pour Dieu. Cela ne signifie pas que Dieu ait besoin de nous, mais qu'il est le but de notre existence. De la même manière, lorsque nous disons que l'homme (et le création) existent pour la gloire de Dieu, reconnaissons avec le Catéchisme5 "qu'il a créé toutes choses "non pour accroître la Gloire, mais pour manifester et communiquer cette gloire ". Car Dieu n’a pas d’autre raison pour créer que son amour et sa bonté". 

Ce désir de relation qui habite l'homme ne peut en définitive être satisfait que dans la relation à Dieu : nous sommes appelés à être "partenaires de l'Absolu". C'est pourquoi le Christ, répondant aux pharisiens sur le mariage, évoque le Célibat pour le Royaume6 :

 Ce n'est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l'a révélée. Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du Royaume des cieux. Celui qui peut comprendre, qu'il comprenne !

 

L'acte conjugal, dès l'origine ?

Quelques Pères de l'Église grecs (parmi lesquels Grégoire de Nysse et Saint Jean Chrisostome) affirment qu'au paradis, l'homme et la femme ne se seraient pas unis "en une chair". Si l'on interprète trop rapidement leurs écrits, l'on pourrait croire que l'union charnelle sexuelle résulte du péché. Ce serait leur prêter trop hâtivement une suspicion pour le corps : Jean-Paul II répète à maintes reprises que l'union charnelle est voulue par le Créateur dès le commencement.

Rappelons que ce commencement n'est pas une préhistoire au sens temporel du terme : Jean-Paul II affirme également que le premier acte conjugal dans l'histoire (c'est à dire tel que nous le connaissons) a lieu en Gn 4,17.

Certains défendent la thèse de la virginité d'Adam et Ève avant le péché originel : cette position n'est pas irréconciliable avec l'idée précédente si l'on considère - avec raison, selon nous - que la virginité n'est pas une donnée purement physique. Quand Jean-Paul II évoque la valeur virginale originelle de l'homme et de la femme, il ne fait pas référence à l'absence de relation charnelle mais à l'unité originale entre le corps et l'âme de la personne.
Dans cette vision, Adam et Ève sont restés vierges jusqu'au péché originel car, quelle que soit le mode de l'union qu'ils aient connue avant celui-ci, cette union dans le don sincère et mutel respectait la personne de l'autre, qui ne perd ainsi pas sa valeur virginale originelle. 8

La virginité n'est donc pas d'abord un renoncement [à la sexualité] ou un signe biologique à préserver. Elle tient dans l'unité du corps et de l'âme. Il est ainsi possible, dans la rédemption par le Christ, de voir cette virginité restaurée et il est possible aux époux et épouses de surmonter progressivement la concupiscence9 et d'aimer comme le Christ aime. Cet amour est la vocation de tous les chrétiens : "Maris, aimez vos femmes comme le Christ aime l'Église"

Le mariage lui-même a ceci pour but : de restaurer notre valeur virginale originelle.Citons Jean-Paul II10:

 Quand ils s'unissent (dans l'acte conjugal) de manière si intime qu'ils en deviennent "une chair", l'homme et la femme redécouvrent chaque fois, et d'une façon particulière, le mystère de leur création. Ils retrouvent ainsi à cette union en humanité ("os de mes os et chair de ma chair") qui leur permet de se reconnaître l'un l'autre et, comme la première fois, de s'appeler par leur nom. Ainsi ils revivent d'une certaine manière la valeur virginale originelle de l'homme, qui vient de leur solitude devant Dieu et dans la création.

Les Époux - en confiant continuellement leur sexualité au Christ - font ainsi l'expérience d'une "réelle et profonde victoire" sur la concupiscence : dans le don sincère d'eux-mêmes, il découvrent leur identité profonde ; cette communion confirme la valeur virginale unique de chacun et l'irrépétabilité de leur personne.

Au commencement, la relation sexuelle ne portait pas atteinte à la relation sponsale de chacun avec Dieu mais la renforçait. A cause du péché originel, nous sommes tentés de chercher dans cette relation la satisfaction ultime à laquelle nous aspirons et qui ne peut être trouvée qu'en Dieu.
En effet, l'attirance sexuelle était un appel pour chacun à devenir un don sincère pour l'autre. Elle ne visait pas la satisfaction égoïste de son propre plaisir aux dépends de l'autre. Le désir et l'attirance étaient intimement liés avec notre liberté et notre capacité à choisir le don, qui nous distingue des animaux. Si l'attirance sexuelle est ressentie aujourd'hui uniquement comme un instinct, c'est le résultat du péché originel.

La force créatrice de la Communion

L'un des buts de la Théologie du Corps est donner des bases anthropologiques à l'enseignement d'Humanae Vitae. 
Nous sommes créés à l'image du Dieu-Amour. L'Amour tend à élargir cette communion en invitant à y participer. C'est cette vitalité de l'Amour trinitaire qui est à l'origine de notre création à partir du néant. Quand l'homme et la femme s'unissent, nous avons vu qu'ils renouvellent le mystère de la création, nous dit le Pape, "dans toute sa profondeur originelle et sa vitalité". Ils sont appelés à "pro-créer". Quel est l'impact de la contraception et de la stérilisation sur cette image ? Nous suivrons plus loin la réponse de Jean-Paul II.

  • 1. Gn 2,21-24
  • 2. On retrouve ce terme en Gn 15, lors de la promesse à Abraham, en 1Sa 26 lorsque David traverse le camp de l'ennemi lance à la main, ou dans Da 8 lorsque Dieu révèle à Daniel les fins dernières.
  • 3. TDC 9,2
  • 4. Jn 17,21-22
  • 5. CEC 293, citant Saint Bonaventure
  • 6. Mt 19,11-12
  • 7. pour la conception de Caïn
  • 8. Cette notion de valeur virginale originelle apporte un éclairage nouveau sur la virginité de Marie. Si celle-ci inclut bien l'absence de relation sexuelle (cf. Lc 1,34), la bénédiction particulière de Marie a une portée bien plus grande encore : l'intégrité de l'unité de son corps et de son âme ont été préservés, ce qui nous renvoie à l'Immaculée Conception.
  • 9. c'est à dire la volonté d'appropriation de l'autre, par opposition au désir qui est la volonté de se donner à l'autre
  • 10. TDC 10,2

La Nudité Originelle

Si la solitude originelle et l'unité originelle sont les fondations de la vision de l'homme bâtie dans la Bible et dessinée par Jean-Paul II, la Nudité Originelle en est selon lui la clef-de-voûte: c'est en effet la nudité dépourvue de honte qui décrit le mieux "l'état de leur conscience et l'expérience mutuelle de leur corps"1. La Genèse continue en effet ainsi2 :

 Tous les deux, l'homme et sa femme, étaient nus, et ils n'en éprouvaient aucune honte l'un devant l'autre.

Constatons que dans cette nudité dépourvue de honte, la honte n'existe pas : il ne s'agit pas d'un sous-développemet de celle-ci, comme par exemple l'absence de gêne d'un enfant qui ne maîtrise pas encore le sens de son corps.

Il ne sagit pas non plus d'une inhibitition de la honte, "tout honte bue". Une telle absence de honte serait immodeste et implique le refoulement d'une honte qui aurait des raisons d'exister, comme le retour sans contrition du pécheur vers Dieu3

 

La clef de l'anthropologie biblique :

La honte face à notre nudité est justifiée lorsque cette nudité constitue une menace pour la dignité de la personne. L'expérience de la nudité originelle est dépourvue de honte car être nu ne constituait aucune menace contre cette dignité. Seule la nudité qui fait de la femme (respectivement, de l'homme) un objet pour l'homme (resp. la femme) est source de honte. Jean-Paul II conclut : "Au commencement, la femme n'était pas un objet pour l'homme, ni lui pour elle".4

On l'a vu, la honte protège la dignité de la personne. La principale menace contre cette dignité est une attitude utilitariste qui consiste à considérer l'autre comme un moyen de satisfaction de mon propre besoin (physique, affectif) : si la pornographie ou la prostitution, qui à des personnes substituent des corps anonymes, en sont un exemple frappant, cette réduction de l'autre à mon besoin est présente dans notre expérience quotidienne.
Seul le désir réciproque de se donner pleinement à l'autre, dans une relation où chacun est conscient de la valeur du don que l'autre lui fait et décide de se donner en retour, permet à la honte de perdre sa raison d'être. "Le corps humain dans sa nudité devient alors source de communication interpersonnelle"5

L'anthopologie proposée ici par la Bible s'appuie réellement sur l'expérience personnelle d'Adam et Eve, sans la théoriser ou la conceptualiser. Le Christ, en faisant référence au commencement, établit un lien entre cette expérience de la nudité dépourvue de honte et notre expérience de la nudité. Notre gêne face à la nudité nous montre que la vision que nous en avons est exactement le négatif (au sens photographique du terme) de l'expérience que nous devrions en avoir. 

 

Qu'est ce que la honte ? 

L'audience du 19 décembre 19796, s'ouvre sur cette question importante. Notons tout d'abord que la honte est une réalité interpersonnelle. Même si elle a un sens profond pour chaque personne, elle est liée au regard de l'autre : on a honte devant quelqu'un. Une personne n'a aucune raison d'avoir honte de sa propre nudité quand il ou elle est seul(e) - à moins d'en faire quelque chose d'honteux.

La honte manifeste un besoin profond d'acceptation, de reconnaissance et d'affirmation de notre personne et, dans le même temps, une crainte que l'autre ne reconnaisse pas et n'affirme pas la vérité de ma personne, révélée par ma nudité. On se couvre alors7.

 

Se communiquer en vérité

Toutes les articles de psychologie qui traitent du couple  - qu'ils soient publiés dans un magazine féminin ou dans une revue scientifique - insistent sur l'importance de la communication au sein du couple. Pourtant, Jean-Paul note que nous avons perdu le véritable sens du mot communiquer. La "vraie" communication, selon le Pape, est l'expérience du commune union. Communiquer, c'est établir une communion dans le don sincère et mutuel.

Ces articles proposent invariablement différentes "méthodes" ou "techniques" de communication, qui permettent de se parler. Ils sont certainement très profitables. Toutefois, peu d'entre eux mentionnent le besoin de développer une vraie communion dans le don réciproque.
La convoitise - c'est à dire le fait de vouloir non pas de donner complètement à l'autre mais se l'approprier pour ma propre jouissance immédiate - est l'ennemi principal du don de soi qui rend possible une communication conjugale authentique. Apprendre à dépasser la convoitise pour entrer dans la "liberté du don" est ainsi l'une des techniques de communication les plus importantes de la vie conjugale.

L'expérience de la nudité originelle témoigne d'une communication authentique, de la pureté du don sincère de soi. Cette pureté permet de communiquer une connaissance intime de la personne. Ecoutons Jean-Paul II8 :

 La "nudité" signifie la beauté originelle du projet divin. Elle signifie la simplicité et la plénitude de son regard qui révèle la pureté de l'homme et de la femme, du corps et de la sexualité.

Grégoire de Nysse, un Père de l'Église, qualifie les feuilles de vigne de haillon de misère9. Ils ne sont pas un cache-misère au sens où la nudité serait par elle même misérable, mais ils revèlent notre incapacité à voir dans le corps de l'autre la valeur unique et irrépétable de sa personne. Pour Jean Chrysostome, autre Père, la nudité est notre vêtement de gloire10: il prêchait ainsi11 : "Ils jouissaient d'une telle confiance qu'[il] en était effectivement, comme s'ils n'avaient pas été nus : la gloire d'en haut les vêtait mieux que n'importe quel vêtement".

 

La Paix de la Contemplation

Selon Saint Augustin, le désir le plus profond de notre coeur est voir l'autre et d'être vu dans ce regard d'amour ; d'aimer et être aimé ; de connaître et être connu. Il développe sur le regard de compassion et d'amour du Père12:

 Malgré ces désordres il peur te voir, tu ne saurais le voir toi-même, tandis qu'en pratiquant la vertu, tu le verras comme tu es vu de Lui. S'il t'a regardé avec tant de compassion pour t'appeler malgré ton indignité, avec quelle tendresse plus grande te contemplera-t-il quand il couronnera tes mérites ?

Saint Augustin fait ensuite référence à la conversion immédiate de Nathanaël, sur cette unique parole du Christ : "avant que Philippe t'appelât, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu" :

 Le Christ te voit à l'ombre où tu es et il ne te verrait pas dans sa lumière? Que signifie en effet :
« Lorsque tu étais sous le figuier, je t'ai vu? » Quel est le sens, le sens mystique de ces mots? Rappelle-toi le péché originel d'Adam, en qui nous mourons tous. Après sa première faute, le coupable se fit une ceinture de feuilles de figuier

Lorsque le Christ dit : je t'ai vu, Nathanaël sent que ce regard n'a rien de commun avec un regard réducteur, qui catégorise ou qui juge, mais que dans ce regard il est connu dans toute la profondeur de son être. C'est ce à quoi nous sommes appelés : à nous voir nous-mêmes, et à voir les autres avec le regard du Christ : "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés".

 

Il vit que cela était très bon... 

Combien de nous se regardent dans la glace le matin et pensent : "voici, cela est très bon"13 ?

Notre réaction à cette seule pensée nous mettre à quel point nous nous sommes habitués à vivre notre vie comme un voilier à la voile percée... malgré le péché originel, le christianisme l'affirme haut et fort : la mort est vaincue par la Vie : le Christ a triomphé et nos corps demeurent "très bons".

  • 1. TDC 11,3
  • 2. Gn 2,25 : notons que ce verset semble arriver comme un cheveu sur la soupe... le fait qu'il intervienne précisément à ce point, avant l'arbre de la connaissance, n'est pas anodin.
  • 3. cf. Jr 3,2-3: "Lève tes yeux vers les hauteurs, et regarde! Où ne t'es-tu pas prostituée! Tu te tenais sur les chemins, comme l'Arabe dans le désert, Et tu as souillé le pays par tes prostitutions et par ta méchanceté. [...] Mais tu as eu le front d'une femme prostituée, Tu n'as pas voulu avoir honte."
  • 4. TDC 19,1
  • 5. TDC 62,3
  • 6. TDC 12
  • 7. Notez que l'on dit que l'on se couvre et non que l'on couvre son corps, ce qui semblerait être une description en apparence plus exacte de notre réaction. Les anglo-saxons diront : we cover our-selves, nos personnes
  • 8. TDC 13,1
  • 9. Grégoire de Nysse, Sermon sur le Notre Père, (PG, 44, 1184), cité par André Guindon
  • 10. y'a t-il encore quelqu'un qui croit que l'Église fustige le corps ?
  • 11. Jean Chrysostome, Homélies sur la Genèse, 16, 14(131), cité par André Guindon
  • 12. Saint Augustin, Sermon LXIX
  • 13. Gn 1,31 dans la traduction de Segond.

L'homme appelé au don

La création n'est pas que l'irruption de l'existence dans le néant : "elle est don de Dieu, un don fondamental et radical"1. Le corps est le témoin de ce don2 :

 C'est ce qu'est le corps : un témoin du don fondamental qu'est la création, et ainsi un témoin de l'Amour qui en est à l'origine. La masculinité et la féminité, c'est à dire la sexualité, est le signe originel de don créatif [de Dieu]. C'est dans ce sens que la sexualité entre dans la Théologie du Corps.

Les mots de Gn 2,24 prennent maintenant tout leur sens : "A cause de cela, [pour récapituler le don de Dieu] l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un.". L'homme seul (solitude originelle) aspire à découvrir une aide - non pas une aide ménagère, mais une personne avec qui entrer dans une relation de don mutuel - (unité originelle) qui l'accueillera dans la vérité de sa personne (nudité originelle).

Le corps est sponsal (ou conjugal), dit Jean-Paul II , c'est à dire qu'il a "la capacité d'exprimer l'amour, et précisément cet amour par lequel la personne humaine devient don et ainsi accomplit la vocation propre de leur existence"34.

 

La liberté du don

Si l'homme et la femme sont créés pour eux-mêmes, ils ne peuvent être possédés par quiconque. Ils sont "incommunicables". Comment alors peuvent-ils se donner l'un à l'autre sans violer leur dignité ? La réponse réside dans la liberté du don : Adam n'est pas soumis à un désir semblable à l'instinct animal et la nudité d'Ève n'inspire en lui que le désire de se donner sincèrement à elle.

Choisir Ève librement est très différent de subir une attirance instinctive vers une nudité générique. De plus, en reconnaissant en elle une personne créée pour elle-même, Adam ne peut se l'approprier mais doit avoir confiance qu'elle choisira librement de répondre au don qu'il a initié.

La liberté se rapproche ici de la maîtrise de soi, affirme Jean Paul II5. Cependant cette maîtrise de soi ne doit pas être comprise comme la répression de désirs désordonnés : cette vision est celle qui résulte du péché. Au commencement, l'homme et la femme faisaient l'expérience de la sexualité telle que voulue par Dieu, ils n'avaient donc pas de désir désordonné à réprimer.

C'est pour cette liberté originelle que le Christ nous a rendu libres6.

 

Créés pour nous-même, appelés à vivre pour autrui

Nous l'avons abondamment rappelé, suivant en cela le concile Vatican II7 : l'homme est la seule créature que Dieu a voulue pour elle-même. C'est d'ailleurs un point de convergence avec les humanistes athées.

Cependant, ceux-ci en déduisent qu'il peut ainsi vivre pour lui-même. Dans cette perspective du "chacun-pour-soi-et-Dieu-pour-tous", l'autre est au mieux un moyen, et au pire un obstacle, à la réalisation de la personne.

Quand l'Église dit que chacun est créé pour lui-même, cela signifie qu'aucune personne ne peut être traitée comme un moyen, quelle que soit la fin poursuivie.8 Refuser à l'autre la liberté du don, c'est nier la réalité du don de Dieu en lui/elle ; c'est aussi refuser de vivre soi-même l'éthique du don. La négation du don de Dieu est le coeur du péché originel.

Le don de soi à l'autre est l'unique chemin vers la vie : Qui donne sa vie à cause de moi [pour vivre le don tel que je l'ai proclamé] la sauvera9.

 

La signification du Corps, l'affirmation de la Personne

Voici ce qui dit l'union sexuelle, dans le plan de Dieu : "Je me donne totalement à toi, avec tout ce que je suis, sans réserve aucune. Sincèrement. Librement. Pour toujours. Et je reçois le don de ta personne. Je te bénis. J'affirme la beauté de qui tu es. De tout ce que tu es, sans réserve aucune. Pour toujours."

Seule une union qui parle ce langage permet à l'autre de ressentir la fidélité de Dieu, le fait d'être choisi(e) par l'Amour éternel. Une union sexuelle qui ne dit pas ces mots ne correspond pas à la vocation du corps et ne respecte pas la dignité de la personne : elle ne comblera pas les désirs de nos coeurs. Ce n'est alors qu'une contrefaçon de l'amour.

 

Le don de la Grâce

La grâce est le don de Dieu à l'homme, le don de l'esprit insufflé dans la poussière. C'est, nous dit Jean-Paul II10, la "participation à la vie intime de Dieu lui-même, à sa sainteté. [C'est] ce don mystérieux posé au plus profond de l'être humain qui permet à l'homme et la femme de vivre une relation de don désinteressé".

Cela va sans dire (mais mieux en le disant) : le don "désintéressé" ne signifie pas que l'homme et la femme manquaient d'intérêt l'un pour l'autre. Ils l'étaient intensément, mais pas de façon égoïste. L'Amour de Dieu qui les remplit leur permet d'aimer tel que Dieu les aime. C'est une expérience de béatitude

Nous pouvons avoir des réticences à imaginer cette béatitude, de peur qu'elle soit hors d'atteinte : pourquoi s'encombrer de faux espoirs ? N'est-il pas plus réaliste de se satisfaire de notre condition de pécheur et de "faire avec" ?

L'innocence originelle a été donnée de manière irrévocable par Dieu lors de la création ; lorsque les temps seront accomplis, le Christ rendra témoignage à l'Amour inaliénable du Père. La Bible n'a de cesse de proclamer que Dieu essuiera toute larme de leurs yeux11 et que là où le péché s'était multiplié, la grâce a surabondé ?12

Si Évangile signifie "bonne nouvelle" ce n'est pas pour rien !

 

La pureté du coeur, le don, et la réception du don

Jean-Paul II achève sa catéchèse du 30 janvier 1980 (TDC 16) en déclarant que l'innocence originelle peut être comprise comme la "pureté du coeur, qui préserve une fidélité intérieure au don, en accord avec la signification nuptiale de la corporéité."

Cette pureté est menacée - et la honte, bouclier naturel, naît - lorsque la personne est confrontée à l'extorsion du don, dès que nous ne sommes pas reconnus pleinement et pour toujours comme personnes. Le don et l'acceptation du don est total et irréversible.

On le voit : le don de soi et sa réception par l'autre sont des réalités profondément liées. Cette observation nous conduit à évoquer la complémentarité des sexes. La nature différenciée de la dynamique sexuelle - notamment la relative rapidité de la montée du désir masculin par rapport au désir féminin - suggère que l'homme est plus disposé à initier le don et la femme à accueillir ce don. Cependant, l'initation du don n'est pas exclusivement masculine, et la réceptivité exclusivement féminine. Les deux s'éclairent mutuellement : en se donnant l'homme reçoit et en recevant la femme se donne.

La disposition fondamentale est la réception du don de Dieu : c'est seulement en recevant sa femme comme don de Dieu que l'homme peut vraiment se donner à elle. Jean-Paul II développe :

 Il semble que le second récit de la création assigne à l'homme dès le commencement le rôle de celui qui reçoit le don [de Dieu] : "dès le commencement", la femme est confiée à ses yeux, à sa conscience, à sa sensibilité, à son coeur. Il lui incombe d'assurer cet échange du don et de sa réception.

Ethos et éthique

Dans sa catéchèse du 13 février 1980 (TDC 18), Jean-Paul II développe ce qu'il a jusque là esquissé : le lien entre la morale (éthique) et le désir profond (ethos) de l'homme. 

Il est en effet conscient que l'enseignement moral de l'Église (notamment sur la sexualité) peut sembler abstrait à l'homme moderne. Les gens ne pensent en effet pas le monde de manière objective, métaphysique, mais à travers leur propre expérience. Jean-Paul II veut montrer que l'enseignement de l'Eglise correspond au désir profond du coeur humain.

L'homme et la femme sont entrés dans le monde avec une connaissance complète de la signification conjugale de leur corps : ils n'avaient pas besoin d'une norme objective qui leur dise comment vivre. Remplis de la grâce lors de leur création, il ne désiraient rien d'autre ! C'est l'expérience de l'ethos.

Trompé par un mensonge, le coeur de l'homme est séparé du sens de son corps et son désir immédiat ne correspond plus à ce qu'il perçoit à terme comme bon. Ne sachant plus qui il est, il ne sait plus ce qu'il est appelé à vivre. On voit que retrouver le sens du corps et de la sexualité n'est pas anodin ! La morale, ou éthique, en reconstruisant a posteriori l'expérience de l'homme originel, permet de retrouver cet ethos : l'éthique trouve sa source dans l'anthropologie, elle n'est pas un ensemble de règles arbitraires !!!

Cependant, nous ne ressentons l'éthique positivement que si elle ne nous est pas imposée : Dieu nous a voulus libres et respecte cette liberté, refusant de faire de nous des pions - au prix de l'existence du péché. Il a soif que nous souhations de nous-mêmes participer à son plan.

 

Créés pour le Christ de toute éternité

Quand notre coeur est pur, la subjectivité rejoint complètement l'objectivité : Amour et Vérité se rencontrent.... Lorsque notre coeur est pur, l'union des corps constitue un sacrement primordial13, un signe qui fait surgir dans le monde visible la réalité du mystère invisible caché en Dieu de toute éternité.

Cette rencontre de l'Amour et la Vérité, réalisée pleinement dans le Christ, est la vocation de l'homme dès le commencement : nous avons été choisis dans le Christ avant la création du monde, dit Saint Paul14

Le Christ n'est pas un ajout au plan de Dieu, une fois l'homme pécheur... c'est pour Lui que nous sommes créés dès l'origine. Quand il nous sauve, deux opérations distinctes s'opèrent : il nous éloigne du péché et nous ramène dans la participation à la vie divine.

  • 1. TDC 13,3
  • 2. TDC 14,4
  • 3. TDC 15,1
  • 4. CEC 2331 : Dieu est amour. Il vit en lui-même un mystère de communion et d’amour. En créant l’humanité de l’homme et de la femme à son image ... Dieu inscrit en elle la vocation, et donc la capacité et la responsabilité correspondantes, à l’amour et à la communion
  • 5. TDC 15,2
  • 6. Ga 5,1 : Frères, si le Christ nous a libérés, c’est pour que nous soyons vraiment libres. Alors tenez bon, et ne reprenez pas les chaînes de votre ancien esclavage.
  • 7. cf. Gaudium et Spes, 24
  • 8. Les recherches sur l'embryon sont une violation évidente de ce principe.
  • 9. cf. Mc 8,35
  • 10. TDC 16,3
  • 11. Ap 7,17
  • 12. Rm 5,20
  • 13. TDC 19,4
  • 14. aux éphésiens, cf. Ep 1,4

Adam "connut" sa femme

 L'homme connut Ève, sa femme ; elle conçut et enfant Caïn et elle dit : "j'ai acquis un homme de par le Seigneur1

Jean-Paul II inclut l'analyse de passage dans sa réflexion sur l'homme originel, bien qu'il soit situé dans le texte après l'épisode de la connaissance du bien et du mal. 

 

Connaître bibliquement

Pour une pensée occidentale moderne habituée à un lexique précis, cette précaution de vocabulaire semble signifier une suspicion du corps, comme si l'auteur biblique n'avait pas voulu appeler un chat un chat. Il faut cependant s'interroger : combien d'expressions positives et respectueuses avons-nous pour désigner la relation sexuelle ? combien d'expression dévaluatrices ou termes argotiques ? N'est-ce pas nous qui sommes incapable de regarder la relation sexuelle, dans la contemplation de sa beauté, sans détourner les yeux ? 

La connaissance biblique, dit le Pape2, "touche aux racines les plus profondes de l'identité[...], à l'unicité et l'irrépétabilité de la personne." En d'autres termes, il ne s'agit pas de connaître en l'autre ses qualités spirituelles ou ses attributs physiques, mais le coeur de sa personne.

Zoom...

Quand l'amour atteint cette connaissance qui touche à l'irrépétabilité de l'autre, il ne peut qu'être durable, car la valeur de la personne renvoie à l'Infini. C'est la fondation de l'indissolubilité du mariage et la raison pour laquelle l'adultère le viole particulièrement : l'adultère signifie la non-reconnaissance de l'irrépétabilité et de la dimension de la personne. Il signifie que l'autre est réduit(e) à un ensemble fini de critères physiques ou spirituels (sur lesquels il se trouvera toujours un(e) autre pour la surpasser). 

Le terme de connaissance offre également un bon test de l'amour authentique : en te donnant à l'autre, te sens-tu plus toi-même ou moins toi-même ? Te découvres-tu ou te sens-tu absorbé(e) et écrasé(e) par l'autre ? 

 

Connaissance et procréation

La connaissance est liée immédiatement dans la Bible à la procréation, dont il est bon de rappeler qu'elle correspond à une bénédiction3

Jean-Paul II a une admiration particulièrement pour la femme, liée à sa capacité à participer pleinement à cette oeuvre en donnant la vie. La femme est naturellement plus ouverte au don d'elle-même et au don de Dieu dans sa vie.

Dès le commencement, c'est la féminité et la maternité qui sont les cibles des attaques les plus virulentes de Satan : "Je mettrai une hostilité entre la femme et toi, entre sa descendance et ta descendance"4 A cause du péché originel, un rapport d'inégalité et de domination s'instaure avec l'homme5.

Nous l'avons dit : ce qui est le plus souvent profané dans ce monde est ce qui est le plus sacré. La femme a  ainsi une place spéciale dans le coeur de Dieu : il a voulu en faire son alliée dans l'oeuvre du salut. Il n'est pas anodin que ce soit par la coopération de Marie que Jésus soit venu au monde.

La maternité est signe de l'amour créateur de Dieu. Si Satan parvient à convaincre l'homme de parodier ce 'sacrament', alors sa contrefaçon peut devenir un anti-signe de l'amour de Dieu qui donne la vie : le symbolique devient alors diabolique.
Le lien entre connaissance et engendrement est signe que la promesse de la rédemption a commencé à s'accomplir, et ce dès le péché originel : c'est précisément la descendance de la femme qui foulera le serpent à la tête.

La connaissance du conjoint pointe dès le commencement vers la rédemption, vers la connaissance de Dieu. Saint-Paul annonce dans la lettre aux Corinthiens6 cette certitude de la rédemption malgré le péché, avec l'hymne à l'amour : "Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m'a connu".7

  • 1. Gn 4,1 (traduction: Bible de Jérusalem)
  • 2. TDC 20,5
  • 3. cf. Gn 1,28[/n]. Dans la connaissance profonde de l'autre, les époux en viennent à participer à l'oeuvre de création de Dieu : ils participent à la puissance créatrice de Dieu !Mulieris Dignitatem, 18
  • 4. Gn 3,15
  • 5. pour un commentaire plus complet, lire l'homme de concupiscence .
  • 6. 1Co 13,12
  • 7. C'est par ces mots que Saint-Augustin ouvre ses Confessions où il entend se mettre à nu, non pas par manque de pudeur, mais dans la confiance de la nudité originelle, dans la confiance dans le Dieu créateur.

Au coeur de l'homme : l'homme historique

Après avoir réfléchi sur notre identité et notre vocation en faisant référence au commencement, au temps de notre création, Jean-Paul II a consacré 40 catéchèses (TDC 24 à 63) à la manière dont nous vivons notre corporéité aujourd'hui, dans un monde affecté par le péché.

N'ayons pas peur de constater comment nous nous sommes éloignés de ce commencement : ce n'est qu'en réalisant à quel point cette mauvaise nouvelle est mauvaise que nous prendrons conscience à quel point la Bonne Nouvelle est bonne ! La bonne nouvelle, c'est que l'homme n'est pas uniquement influencé par le péché : il a également été sauvé par le Christ qui nous donne la force de regagner ce qui a été perdu.

Le Pape base de nouveau ses réflexions sur les paroles du Christ, dans le Sermon sur la Montagne, à propos de l'adultère commis "dans le coeur". Nous verrons que ses mots ne condamnent pas le désir ou l'Eros.

L'homme historique vit entre le temps des origines dont il s'est éloigné par le péché et le temps des fins dernières promis et inauguré par le Christ : si avec le Christ, nous sommes déjà ressuscités, cette resurrection est encore à venir. Nous vivons cette tension du "déjà, mais pas encore"1 : nous devons encore lutter avec la concupiscence, mais nous déjà remporter des victoires dans cette lutte.

La Bonne Nouvelle est que le Christ accomplit ce qu'il propose : "le précepte qui interdit l'adultère devient une invitation à un regard pur, capable de respecter le sens sponsal du corps"2 Jean-Paul II nous interpelle : "devons nous craindre la sévérité de ces mots ou plutôt avoir confiance dans leur puissance salvifique ? "3

Apprenons avec le Pape à discerner dans notre vie d'hommes et de femmes 'dans l'Histoire' le sens de notre sexualité et la beauté et l'accessibilité de l'appel de Dieu :

A la lumière du Sermon sur la Montagne

 Je vous le dis en effet : Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. [...] Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme et la désire a déjà commis l'adultère avec elle dans son coeur1

Le Christ, dans ce passage, corrige l'application faite de la loi de Moïse par les scribes et les pharisiens. Ceux qui l'écoutent alors sont des juifs qui ont grandi en apprenant à respecter cette loi. Et, dans les faits, il faut supposer qu'ils la respectent, les peines encourues étant très importantes (le Lévitique prescrit la mort pour les deux fautifs2). 

Que dénonce alors le Christ dans ce sermon sur la montagne ? Précisément, leur interprétation de la loi. Cette interprétation est biaisée (souvenons nous que lorsque la femme adultère sera amenée au Christ, l'homme adultère est introuvable dans le passage...) mais surtout elle est très littérale : les scribes et les pharisiens n'ont pas réalisé le but de la loi de Moïse. 

L'adultère, d'abord "dans le coeur"

L'exemple biblique par excellence de l'adultère est l'attitude du roi David envers Bethsabée3: le texte est assez subtil puisque Davidaperçut une femme en train de se baigner. Cette femme était très belle. Juste après, l'on apprend que Bethsabée conçut; et elle fit savoir à David : "je suis enceinte". On connaît l'issue funeste pour Ourias le Hittite, mari légitime de Bethsabée, envoyé au front pour masquer l'adultère. 

La définition traditionnelle de l'adultère est l'existence d'une relation sexuelle entre un homme et une femme dont l'un est marié à un tiers. La convoitise, elle, se situe à un autre niveau ; elle est liée au regard. Le Christ veut faire entrer ceux qui l'écoutent dans une compréhension nouvelle de la loi de Moïse : pour ce faire il établit un lien entre la convoitise et l'adultère.

L'exemple de David et Bethsabée est éloquent : la convoitise a poussé David à l'adultère. L'adultère est une réalité vécue d'abord dans le coeur. Quand le Christ conclut son Sermon sur la Montagne par "Vous donc soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait", il indique une réalité que le Catéchisme4 résume ainsi :

 Observer le commandement du Seigneur est impossible s’il s’agit d’imiter de l’extérieur le modèle divin. Il s’agit d’une participation vitale et venant " du fond du cœur ", à la Sainteté, à la Miséricorde, à l’Amour de notre Dieu.

L'Ecritude et notre propre expérience nous montrent qu'il est possible de vivre dans l'observance stricte de la loi sans pour autant jamais grandir dans la sainteté. C'est le légalisme et le moralisme. En liant convoitise et adultère, le Christ ne fait pas preuve de rigorisme mais il montre que l'important est la fidélité du coeur à la vocation de l'homme. Le Christ accomplit pleinement la promesse de Dieu5 :

 Voici venir des jours, déclare le Seigneur, où je conclurai avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda une Alliance nouvelle. [...] Voici quelle sera l'Alliance que je conclurai avec la maison d'Israël quand ces jours-là seront passés, déclare le Seigneur. Je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ; je l'inscrirai dans leur coeur.

En agissant ainsi, Jésus en appelle à l'homme intérieur, parfois avec véhémence : "Pharisien aveugle, purifie d'abord l'intérieur de la coupe, afin que l'extérieur aussi devienne pur"6 Une interprétation légaliste juge les actes sans s'inquiéter de la droiture du coeur... quand la question n'est plus "qu'est ce qui est profitable ?" mais "qu'est ce qui est permis ?"7 alors on finit par faire un compromis avec le péché, par se dire "je peux être infidèle jusqu'à tel point"89.

Ce compromis avec la concupiscence est dangereux dans la mesure où il crée une suspicion plus largement sur la chair et la sexualité, alors que le péché vient du coeur de l'homme10. Cette suspicion du corps qui en résulte est véritablement au coeur du plan de Satan pour nous détourner de Dieu. Ainsi, l'éthique ne vaut rien si elle ne nourrit pas l'ethos, le désir profond de notre coeur

 

Jésus venu pour accomplir, non abolir

Faut-il pour autant renoncer à l'éthique, à la loi morale ? Cette seconde tentation est récusée par le Christ au tout début de ce discours, juste après avoir proclamé les béatitudes:

  Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.11

La loi est utile mais ne doit pas être considérée comme le but ultime, c'est à dire idolâtrée : le Catéchisme l'indique12 : "Selon la tradition chrétienne, la Loi sainte (cf. Rm 7, 12), spirituelle (cf. Rm 7, 14) et bonne (cf. Rm 7, 16) est encore imparfaite. Comme un pédagogue (cf. Ga 3, 24) elle montre ce qu’il faut faire, mais ne donne pas de soi la force, la grâce de l’Esprit pour l’accomplir.

Accomplir vient du latin complere, qui signifie remplir. C'est ce que fait le Christ : en nous remplissant de l'Esprit, il nous donne la rédemption et nous permet de vivre la loi nous pas comme une contrainte extérieure, mais comme un désir profond de vivre la fidélité au Don.

Le problème n'est pas seulement l'adultère mais le fait que nous désirons commettre l'adultère. Si notre coeur était pur, la pensée de l'adultère nous serait désagréable. Si nous étions sous la conduite de l'Esprit, ne serions pas sous l'esclavage de la loi, car nous serions libre de liberté du Christ : cette liberté n'est un "permis de pécher" : elle désire ce qui est beau, choisit ce qui est bon et ainsi accomplit la loi.

Pour nous pécheurs, cette disposition d'esprit ne nous paraît pas naturelle et il nous faut, pour y arriver, faire un véritable passage, une Pâque, qui implique une mort à soi-même13 (que Saint Paul appelle la crucifixion de la chair14) pour entrer dans une logique, une économie nouvelles. 

Ce passage est douloureux car il implique de faire totalement confiance à Dieu et s'abandonner à Lui, ce à quoi notre être pécheur se refuse absolument - c'est même l'essence du péché originel ! On arrive ici au sens profond de la concupiscence (jusqu'ici identifiée à la convoitise et donc restreinte au domaine sexuel) décrite par le Catéchisme15 :

 Au sens étymologique, la " concupiscence " peut désigner toute forme véhémente de désir humain. La théologie chrétienne lui a donné le sens particulier du mouvement de l’appétit sensible qui contrarie l’œuvre de la raison humaine. L’Apôtre S. Paul l’identifie à la révolte que la " chair " mène contre l’ "esprit " (cf. Ga 5, 16. 17. 24 ; Ep 2, 3). Elle vient de la désobéissance du premier péché (Gn 3, 11). Elle dérègle les facultés morales de l’homme et, sans être une faute en elle-même, incline ce dernier à commettre des péchés (cf. Cc. Trente : DS 1515).

Dans notre vie chrétienne, l'Adversaire veille et ne cesse de nous frapper : il veut nous amener à un "angélisme rigoriste" ou un "permissivisme animal". Pour cela, sa tactique favorite est de nous ôter l'espérance d'arriver un jour à complètement nous débarrasser de la convoitise. Il est bon de nous rappeler alors que les plus grands saints vivaient également cette tension, et qu'ils la vivaient humblement comme un appel à se confier toujours plus dans la miséricorde de Dieu.16.

 

La loi "dans les coeurs" et l'anthropologie

La loi ainsi comprise n'est pas une norme objective ou un ensemble de commandements et de préceptes. Elle appelle le coeur humain et, s'il se laisse purifier par le Christ, en jaillit. Ainsi chacun en vient à développer une norme subjective, sans pour autant entrer en conflit avec la Vérité, puisqu'elle correspond ultimement à notre vocation à entrer dans le Don.

  • 1. Mt 5, 20;27-28
  • 2. Lv 20,10
  • 3. en 2Sa 11
  • 4. CEC 2842
  • 5. Jr 31:31-33
  • 6. Mt 23,26 : ne serait-il pas bon pour chacun d'entre nous que le chapitre tout entier nous soit proclamé plus souvent ?!
  • 7. cf. 1Co 6,12
  • 8. Cette attitude constitue aussi un contre-témoignage parfait, comme ces "fidèles" (fustigés - à raison - par Linda Lemay dans Je suis grande) qui s'offrent un péché dès lors qu'il est véniel... et pensent ainsi "gagner leur ciel" !
  • 9. Dans l'Associé du diable, Satan essaie de convaincre l'avocat du sadisme de Dieu, qui aurait créé le monde avec des règles perverses comme : "Regarde, mais surtout ne touche pas. Touche, mais surtout ne goûte pas ! Goûte, n’avale surtout pas !" : voilà à quoi condamne le légalisme, à l'opposé du plan de Dieu !
  • 10. Mc 7,21... encore un passage sur l'hypocrisie ! Comment se fait-il que cette parole ne nous frappe pas plus ?
  • 11. Mt 5, 17
  • 12. CEC 1963
  • 13. CEC 2555 : "Les fidèles du Christ " ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises " (Ga 5, 24) ; ils sont conduits par l’Esprit et suivent ses désirs."
  • 14. N'allons pas pour autant croire trop vite que Saint-Paul est suspicieux envers le corps
  • 15. CEC 2515
  • 16. Lc 18,27 : Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu

L'homme de concupiscence

Selon Jean-Paul II1, c'est une déclaration de Saint-Jean2 qui résume le mieux la situation de l'homme historique :

  Tout ce qu'il y a dans le monde - les désirs égoïstes de la nature humaine, les désirs du regard, l'orgueil de la richesse - tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. Or, le monde avec ses désirs est en train de disparaître. Mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure pour toujours.

Le Pape précise que le 'monde' qui contient ces trois types de convoitises- le désir égoïste, le désir du regard et l'orgueil de la richesse - ne s'identifie pas au monde créé, qui était "très bon", mais de la société, du monde que l'homme a déformé en enlevant l'amour qui faisait ses fondations.

 

De l'innocence à la concupiscence

Comment cette transition de l'innocence à la concupiscence s'opère t-elle ? Jean-Paul II invite à s'intéresser au moment clé que constitue le dialogue entre le serpent et la femme : ce dialogue commence par un mensonge3, mais intéressons-nous à l'apogée de ce dialogue. Le serpent parle4 :

Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.

Le Pape porte notre attention sur le fait que "la motivation [du serpent] est le discrédit sur le Don et l'Amour qui est à l'origine du don de la création"5 En d'autres termes, le serpent dit ceci : "Dieu ne t'aime pas vraiment, il n'a pas réellement l'intention de te donner sa vie - en fait il veut spécifiquement t'en tenir écarté : si tu veux devenir comme lui, tu dois l'obtenir par toi-même.". 

L'homme doit faire un choix. Entre l'ouverture au don et la cupidité. St Maxime le Confesseur nous dit qu'il a voulu être comme Dieu, mais sans Dieu et avant Dieu mais non pas selon Dieu. Ll’homme s’est préféré lui-même à Dieu, et par là même, il a méprisé Dieu : il a fait choix de soi-même contre Dieu, contre les exigences de son état de créature et dès lors contre son propre bien. Constitué dans un état de sainteté, l’homme était destiné à être pleinement " divinisé " par Dieu dans la gloire.6

Nous sommes toujours tentés de nous saisir par nous-même de ce que Dieu veut nous donner ; et Dieu est là, appelant sans cesse "j'ai soif". Soif de toi. Entendons ce qu'il dit à la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : 'Donne-moi à boire', c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive. »7 « Frères, ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus: lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu »8.

Zoom...

Si l'on se souvient de ce qu'on a pu dire ici sur la signification profonde de la connaissance, on pose un regard très différent sur la phrase du serpent : "vous connaîtrez le bien et le mal". Adam connaissait déjà le bien, mais qui voudrait donc ainsi connaître le mal ? Non pas simplement théoriquement, connaître ce qui est bien et ce qui est mal, mais réellement épouser le mal ? Saisir le fruit défendu n'est pas une simple curiosité, mais un choix délibéré de vivre sans Dieu. 

 

La paternité de Dieu

Dans Franchir le seuil de l'espérance le Pape l'affirme avec force : "Voici la clé pour interpréter la réalité [...]: le péché originel tente de détruire la paternité".

Nous comprenons maintenant mieux la prière que Jésus nous a enseigné : "Notre Père". Elle est la réponse au tentateur : Notre Père, que to nom soit sanctifié ! Face à la tentation de partir loin de Dieu, le premier homme et la première femme auraient dû répondre : Que le règne de Dieu vienne et que Sa volonté soit faite sur cette terre comme au ciel ! Face à la tentation de vivre par et pour eux-mêmes, il auraient dû répondre : Dieu va nous donner notre pain de ce jour : nul besoin de s'en saisir ! En définitive dans cette bataille avec l'Anti-Verbe, ils auraient dû appeler Dieu :Garde-nous de la tentation et délivre-nous de celui qui veut le mal.
Peut-être comprenons-nous mieux quand le Catéchisme nous dit que le Notre Père résume tout l'Évangile9.

 

L'irruption de la honte

Satan avait promis à Adam et Ève de leur rendre la vue, leur suggérant ainsi que Dieu les avait créés aveugles. Lorsqu'ils ont trahi la confiance de Dieu, leurs yeux s'ouvrent bel et bien mais ils réalisent que Dieu ne les avait pas dupés, que leur corps reflétait bel et bien leur appel à vivre de la vie divine. 

Ils réalisent qu'ils ont préféré vivre sans Dieu qui les a créés par son amour infini. Et ils en ont honte. Leur corps est pour eux un rappel qu'ils se sont séparés de Dieu. Ils n'ont pas honte tant de leur corps que de la concupiscence10 (ie. de la cupidité) La différence sexuelle, qui souligne la polarité spirituel/sensible d'une manière particulière, est mise en accusation maintenant que le divorce entre le corps et l'âme est consommé : presque toujours, la honte que l'homme éprouve face à la différence sexuelle cache en fait une excuse pour ne affronter le désordre de son coeur cupide. 

La concupiscence correspond au désir sexuel ex-pirant (hors de l'esprit), le désir qui n'est plus in-spiré par la grâce, et ainsi vire à la convoitise : l'homme cupide traite ainsi l'autre comme un objet pour sa propre gratification, ou s'aime si peu qu'il veut s'annihiler en devant objet pour l'autre.

Pour l'homme historique la concupiscence s'exprime sous deux formes :

  • Tout d'abord, comme une prédisposition résultant du péché originel. Ce désordre qui habite le coeur de l'homme - s'il vient du péché et entraîne au péché - n'est pas un péché en soi, dans la mesure où le péché suppose l'intervention de la volonté. 
  • C'est la deuxième forme de la concupiscence : nous cédons à cette prédisposition et de vivre cette convoitise.

Si cette concupiscence est une donnée de l'homme historique, est-elle pour autant une fatalité ? Non ! Jean-Paul II le crie avec force : le Christ nous a rédimés ! et s'il l'homme racheté pèche encore ce n'est pas que la rédemption est imparfaite mais que la volonté de l'homme ne se rend pas disponible à la grâce11

 

L'expérience de la honte

Imaginez un navigateur qui, ayant voulu tester les possibilités de son navire contre les instructions de son concepteur alors qu'il n'y était pas encore près, déchire sa voile : quelle doit être sa déception, quel choc ! L'expérience de la navigation change du tout au tout. Le Pape nous dit que cela a dû secouer les fondements de leur existence toute entière12 !

 Le Seigneur Dieu appela l'homme et lui dit : « Où es-tu donc ? » L'homme répondit : « Je t'ai entendu dans le jardin, j'ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché. »

L'homme n'a pas peur tant de sa nudité que du regard de Dieu. Ayant déjà douté de l'Amour de Dieu, il doute de sa miséricorde (en se cachant) et de sa justice (en accusant la femme).13. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont liés par la signification de notre corps.14.

La honte est immanente, en ce sens qu'elle est liée dans un premier temps à la conscience de l'unité perdue entre le corps et l'âme et de la difficulté d'accepter son corps pour ensuite entrer en relation.
Elle est aussi relationnelle dans la mesure où elle manifeste la conscience de ne pas respecter l'autre dans la dignité de sa personne ou de n'être point ainsi respecté(e) par lui ou elle. 

La honte et la convoitise s'expliquent mutuellement : la convoitise crée la honte et la honte explique la convoitise en révélant la blessure créée par la convoitise à la fois dans la personne qui convoite (immanent) et dans la personne convoitée (relationnel).
Ceci nous permet de comprendre pourquoi et dans quel sens le Christ qualifie la convoitise d'adultère du coeur. L'adultère est par essence anticonjugal ; Il en est de même pour la convoitise. L'adultère est contraire à la dignité et à la valeur intrinsèque de la personne ; Il en est de même pour la convoitise. L'adultère est un contre-témoignage à la communion d'amour de la Trinité ; Il en est de même pour la convoitise.

 

Une expérience différenciée de la honte

Les hommes et les femmes ressentent généralement de manière différente le desordre qui nous habite tous : chez les hommes, ce désir-convoitise est tourné vers la gratification physique aux dépends de la femme ; chez la femme, le désir-gratification est tourné vers la gratification émotionnelle aux dépends de l'homme. D'où le dicton qui dit que l'homme utilise l'amour pour avoir le sexe tandis que la femme utilise le sexe pour avoir l'amour.

La connaissance de l'autre comporte les deux dimensions - intimité émotionnelle et don physique - mais nous n'entrons pas dans les deux dimensions au même rythme, au même tempo.. La femme a également un désir physique comme l'homme un désir émotionnel. Accepter cette différence de tempo est nécessaire pour que l'union soit réellement communion et qu'elle respecte et implique réellement chaque personne. Cela ne peut se faire qu'en vivant la dynamique de don et de réceptivité au don, à l'exclusion de toute avidité et de volonté de se saisir de l'autre avant qu'il ne se donne. 

Ainsi la dimension protective - et positive - de la honte, que l'on peut appeler "modestie" s'exprime différemment pour chacun :

  • L'homme doit être attentif au fait que la femme cherche en premier lieu une intimité émotionnelle et ne pas poser prématurément des gestes d'affection déconnectés de sa vie émotionnelle - donc des contrefaçons d'affection - dans le but d'obtenir une gratification physique immédiate. Il doit veiller à ce que son côté "romantique" ne l'idéalise pas trop et qu'elle se donne bien à Lui et non à une personne idéalisée et désincarnée en adoptant une modestie émotionnelle et en lui permettant de le découvrir sans adopter des clichés émotionnels. 
  • La femme doit être attentive au femme que l'homme cherche en premier lieu une intimité physique et ne pas poser prématurément des gestes sexuels déconnectés de son désir de se donner physiquement - donc des contrefaçons de don sexuel - dans le but d'obtenir une gratification émotionnelle immédiate. Elle doit veiller à ce que sa libido ne le conduise pas à la réduire à son physique et qu'il se donne bien à Elle et non à un corps anonymisé et caricaturé, en adoptant une modestie physique qui lui permette de la découvrir dans sa singularité sans la réduire à des clichés physiques. 

Comprendre cette dimension positive de la honte nous permet de réaliser que la convoitise n'est pas l'essence du coeur humain.

 

La soif inextingible

Jean-Paul II affirme que l'homme et la femme sont appelés de toute éternité à la communion15. Nous désirons toujours la communion après la péché orginel. Cependant nous ressentons que nous ne parvenons pas à satisfaire notre désir d'atteindre dans l'union conjugale du corps [...] la communion réciproque des personnes16 : la convoitise ne satisfait jamais notre désir d'amour

Cette 'seconde expérience' de la sexualité diffère grandement de la première dans la mesure où la communion n'est plus immédiate : on n'est plus homme et femme mais homme ou femme voire homme contre femme ; de plus, en raison de notre séparation de l'amour, notre sexualité est devenue objectivée : il devient difficile pour chacun de s'identifier à son corps. Le corps ne révélant plus la personne de manière aussi évidente, un manque de confiance apparaît qui crée des attitudes de honte protectrice, d'autoconservation qui - si elles ont une dimension positive - sont toutefois des obstacles à un don sincère et total de sa propre personne.

 

La femme, première victime du péché

Dans l'histoire humaine, la femme a bien souvent payé le lourd prix de l'incapacité de l'homme à se donner et recevoir le don - sa convoitise. Cette réalité - qui n'est pas dans la nature des choses mais due au péché - est contenue dans cette parole de la Genèse :

  Le désir te portera vers ton mari, et celui-ci dominera sur toi.17

Encore une fois, ce constat n'est pas une sentence de Dieu (et ne peut aucunement servir de justification à une quelconque attitude sexiste) mais une description de l'impact particulier du péché sur les femmes, par la distorsion du rapport homme / femme. Cette tendance est manifestée à divers degrés dans les différentes cultures et porte un nom : la mysoginie. Cette domination de l'homme est contraire au plan de Dieu et est un résultat spécifique du péché originel.

A cause du péché, le masculin -initateur du don - est perçu comme tyrannique ; la grande bénédiction de la féminité - la fécondité et la capacité à donner la vie - est également devenu pour beaucoup de femmes une malédiction. 

Face à un male-tyran et une discrimination perpétuelle dans l'histoire, la femme est à son tour tentée pour survivre de rejeter sa €propre féminité et de s'adjuger cette masculinité dévoyée. N'est-ce pas là la motivation de nombre de mouvements féministes ? Si ces mouvements ont des qualités évidentes, ils ont aussi des défauts qui ont conduit Jean-Paul II à les exhorter à développer un féminisme qui promeuve le génie spécifique de la femme. 

Si la distorsion du péché peut conduire l'homme à nier la dignité de la femme et à l'utiliser, cette distorsion peut conduire la femme à nier sa propre dignité et à accepter d'être utilisée. Elle peut aussi jouer avec le désir de l'homme et ensuite la manipuler également, en niant sa dignité propre.

 

L'état de notre coeur influence la manière dont nous vivons notre corps

Plus l'homme historique considère comme normale l'expérience déchue de son corps et de sa sexualité, plus les enseignements de l'Église lui semblent abstraits et déconnectés de "la vraie vie".

Dans le Sermon sur la Montagne, le Christ fait référence spécifiquement à l'expérience de l'homme historique. Il n'y a rien d'abstrait dans le fait de "regarder avec convoitise". Nous savons tous immédiatement ce que cela signifie dans notre propre expérience, dans notre coeur.

Si nous comparons notre expérience à notre vocation originelle, nous pouvons avoir trois attitudes :

  • Normaliser le péché, c'est à dire renoncer à notre vocation en prétendant qu'elle n'est pas aussi belle que la Théologie du Corps le proclame
  • Perdre toute espérance, en considérant que nous n'y arriverons jamais, tant la distance qui nous sépare du but est grande
  • Nous tourner vers le Christ qui n'est pas venu pour nous condamner, mais pour nous sauver 18

Les mots du Christ ne sont pas des sentences ; ils sont un appel à laisser un nouvel ethos de la rédemption transformer nos coeurs pleins de convoitise.

Un danger est de s'habituer au péché. Nous pouvons ainsi penser qu'il est dans notre nature. La théologie catholique de la "chute" se dissocie ici de la théologie protestante de la "dépravation" : mourir à soi-même n'implique pas en catholicisme une modificaiton de la nature de la personne (créée bonne) mais sa rédemption.

Nous devons être conscient que la concupiscence prend parfois les habits de l'amour et discerner les mouvements de notre coeur. 

Un effet social de cette habituation au péché est la modification de la notion de beauté : auparavant définie comme la capacité du corps à exprimer la personne, la beauté est aujourd'hui pour beaucoup liée aux attributs du corps capables de satisfaire ou d'éveiller la concupiscence.

S'il peut, dans un premier temps, être nécessaire de passer par une phase de contrôle de ses passions sur le mode de la contrainte, le Christ nous appelle à progresser dans la liberté, à ne pas simplement satisfaire nos désirs mais à les combler et pour cela les purifier. Quelqu'un qui ne se contrôle pas va en effet naturellement tendre à vouloir contrôler autrui et ainsi nier le mystère de leur personne. Cette croissance dans la révérence de son corps est un chemin de sainteté, que le monde ne peut pas offrir..

Commandements et ethos

Le Pape divise ensuite ce texte en trois parties :

  1. il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère
  2. Tout homme qui regarde une femme et la désire
  3. a déjà commis l'adultère avec elle dans son coeur
     

La loi et les prophètes

Le Christ commence son enseignement par une référence à la loi de Moïse. "Vous avez entendu qu'il a été dit" : ses interlocuteurs sont familiers de cette loi. "Moi je vous dis" montre que la norme ne se suffisait pas à elle même : une norme ne peut changer le coeur plein de convoitise.1

Ainsi, David et Salomon étaient polygames, par convoitise, à n'en pas douter. Le fait que le commandement sur l'adultère ait pour conséquence essentielle le monogamie n'a pas effleuré leur esprit - ou leur conscience... Moins le coeur des hommes se conforme à la vérité, plus la société a besoin d'une norme objective pour limiter les dérives2.

Certaines lois, cependant, en voulant protéger l'ordre social, protègent en réalité la dimension sociale du péché. Quand les prophètes dénoncent l'infidélité d'Israel3 au Seigneur, ils pointent du doigt le vrai sens de la loi. Dans la loi de Moïse, l'adultère est rangé dans la catégorie des atteintes au droit de propriété (sous-entendu, du mari ou du père) : toutefois les prophètes dénoncent l'adultère non pas comme une violation d'un droit sur le corps de l'autre, mais comme rupture de l'alliance entre l'homme et la femme.

Le Pape essaie de nous amener à voir que l'enseignement catholique sur la sexualité n'est pas une législation arbitraire, ni la compilation de droits et devoirs juridiques4. La question "jusqu'où puis-je aller ?" n'est vraiment pas la bonne question...

 

L'accomplissement de la Sagesse

En transférant l'origine de l'adultère du corps au coeur, le Christ appelle à un regard renouvelé. 

Ainsi, si le Siracide dit "Détourne ton regard d'une jolie femme [...] Beaucoup ont été égarés par la beauté d'une femme et l'amour s'y enflamme comme un feu"5, le Christ appelle non pas à détourner les yeux, mais à poser un regard renouvelé, à recevoir la pureté du regard.

Le Christ n'est pas mort sur une croix et ressuscité des morts uniquement pour nous donner des moyens de faire des compromis avec le péché (on ne l'a pas attendu pour ça...) Il est mort et ressuscité pour nous rendre Libres6.

Le Pape appelle à développer la chasteté. Celle-ci ne consiste pas "à annihiler le corps et la sexualité de l'esprit conscient en en refoulant les réactions dans le subconscient. La chasteté pratiquée ainsi [...] conduit à l'explosion. [...] Mais le coeur de la chasteté, c'est la promptitude à affirmer dans toute situation la valeur de la personne et à amener au niveau de la personne nos réactions que suscitent en nous le corps et la sexualité.7

 

L'expérience de l'homme historique

Même si le Christ n'est pas venu apporter un compromis avec le péché, nous vivons toujours cette tension historique du "déjà, mais pas encore". L'histoire suivante illustre bien à quoi ressemble la pureté chrétienne vécue dans sa maturité :

 Deux évêques sortent d'une cathédrale. Au moment où sortent, une prostituée passe par là, très légèrement vêtue.. L'un des évêques détourne immédiatement le regard ; l'autre au contraire pose délibérément son regard sur elle.
Le premier évêque, celui qui a détourné les yeux, s'exclame : "Frère Evêque, que fais-tu ? détourne les yeux !" mais quand il regarde son frère évêque, celui-ci a les larmes aux yeux : "comment se fait-il qu'une telle beauté soit jetée en pâture à la convoitise des hommes ?"

Lequel de ces évêques est vivifié par l'ethos de la rédemption ? Lequel est bien au-delà de l'exigence de la loi pour l'accomplir dans son coeur ? 

Il est important de comprendre que l'évêque qui détourne les yeux a également fait ce qu'il fallait, car il se savait incapable à cet instant de regarder cette femme sans éprouver de la convoitise, il sait que la concupiscence habite encore son coeur. Cela s'appelle éviter les occasions de pécher et cela constitue une première étape vers la chasteté. Mais ce n'est que la première étape. Nous sommes appelés à plus.

Si la majorité des hommes en est à cette première étape, ajoutons, pour ceux qui douteraient qu'atteindre une pureté comparable à celle de l'évêque qui regarde délibérément est possible et même souhaitable, que ce récit n'est pas fictif : l'histoire est inspirée de la conversion de Ste Pélagie par Nonnus d'Edesse.8 Parce que Nonnus a su la regarder avec un regard d'amour et d'émerveillement, Pélagie y a vu le regard du Christ et s'est convertie.9

 

L'état intérieur de l'homme de concupiscence

Le Siracide décrit très bien l'état de l'âme de l'homme de concupiscence : "la passion brûlante comme un brasier elle ne s'éteindra pas qu'elle ne soit assouvie; l'homme qui convoite sa propre chair il n'aura de cesse que le feu ne le consume".

L'homme n'est pas appelé à se consumer mais à être à l'image de Dieu : le désir ainsi purifié ne consume pas la personne comme le feu de Dieu ne consume pas le buisson ardent10.

Sans cette transformation radicale, nous ne pouvons qu'exhiber une modestie extérieure. Celle-ci vient d'une crainte des conséquences de l'indécence plus que du rejet du mal lui-même. En d'autres termes, le coeur n'est pas changé : seule la peur de "se faire surprendre en train de convoiter" nous retient alors. Dès que le regard de l'autre s'éloigne, nous nous autorisons à convoiter. 
Selon une traduction différente de Mt 5, ce faisant, nous faisons de cette femme une adultère dans notre coeur : la personne de cette femme ne change (grâce à Dieu !) pas mais nous la changeons dans notre regard, imaginant des scènes adultères avec elle, devenant ainsi incapables de l'aimer vraiment. 

Le Christ n'explique pas vraiment en Mt 5 ce que signifie convoiter. Il suppose que c'est une expérience que nous connaissons tous (et toutes). Si la concupiscence n'est pas un péché, le regard concupiscent en est un. Jean-Paul II nous dit "que le Christ veut nous montrer que l'homme regarde conformément à ce qu'il est"11

 

La concupiscence en psychologie

Pour le psychologue, la concupiscence - souvent alors appelée désir - n'a pas le même sens que dans la bible ou en théologie. Elle est neutre moralement.

En effet, la psychologie n'a pas le contexte ni le cadre de référence nécessaires pour en percevoir la dimension éthique, car elle analyse l'homme historique sans le lier à l'innocence originelle. La concupiscence semble ainsi simplement "normale" puisque tout le monde en fait l'expérience.

De la même manière que la concupiscence réduit la personne a sa dimension sexuelle (et même à la dimension physiologique de sa sexualité), cette vision est réductrice car elle ne prend pas en compte la réalité de notre vocation à vivre à la ressemblance de Dieu. 

 

La concupiscence dans le mariage

Celui qui regarde une autre femme avec concupiscence a déjà commis l'adultère dans son coeur. Jean-Paul II va plus loin : qu'en est-il de celui qui regarde sa propre femme avec concupiscence ? 

La logique semble affirmer que puisque l'adultère ne peut être qu'en relation avec une autre femme, il n'a pas lieu ici. Le Pape reprend ce premier raisonnement12 pour en montrer les limites. Ainsi, selon lui, "l'adultère 'dans le coeur' n'est pas commis par qu'un homme regarde une autre femme de cette manière, mais parce qu'il regarde une femme de cette manière. Même s'il regardait de cette manière sa propre femme, il commettrait l'adultère."13

Cette déclaration a suscité de nombreuses réactions de médias internationaux14, certains accusant Jean-Paul II d'avoir tellement peur de la sexualité qu'il voudrait la restreindre au sein-même du mariage.

Au contraire ! Jean-Paul II est très attaché à la préservation de la sexualité des époux, dans toute sa dimension. Rendre adultère une relation conjugale signifie simplement la distordre par rapport à sa signification originelle, ce dont conviennent même les adversaires du mariage : "N'a t-il pas été dit et écrit en toutes lettres récemment que le mariage devient souvent une forme d'esclavage pour la femme ; qu'elle est réduite au rang d'objet sexuel ou même que dans certains cas la relation conjugale n'est qu'une prostitution cachée ?"15

Si les sexes sont créés l'un pour l'autre, la convoitise change radicalement la manière dont l'un existe pour l'autre. Un homme qui verrait sa femme comme un objet de satisfaction de son propre désir est adultère. En conséquence, l'union sexuelle n'est justifiée (c'est à dire rendue juste, belle et sainte) que lorsqu'elle est inspirée par l'amour de Dieu (qui vient de Dieu, et tourné vers Dieu).

Remedium Concupiscentiae ?

L'Eglise enseigne traditionnellement que le mariage est le remedium concupiscentiae16. Certains ont interprété cette expression en pensant que le mariage est un exhutoire de la concupiscence, ce qui donne carte aux blanche aux hommes pour utiliser leur femmes pour leur satisfaction égoïste dans le cadre du mariage.

Cette interprétation manque complètement l'appel du Christ à l'intelligence du coeur dans le Sermon sur la Montagne. Elle a malheusement conduit à ce que des femmes s'entendent dire par leur confesseur ou leur directeur spirituel qu'elles devaient se donner à leur mari "à la demande". Il va sans dire (mais mieux en le disant) que la Pape abhore une telle vision.

Remedium Concupiscentiae est bien mieux traduit par le remède à la concupiscence. Le mariage permet de soigner la concupiscence (et non pas de l'exprimer) car chacun des époux essaie d'y aimer son conjoint de plus en plus, dans la totalité de sa personne. C'est le caractère prophétique du mariage qui est montré ici et pas l'expérience de la chute. "Déjà, mais pas encore".

La pureté de coeur, objectif réaliste ?

Parmi les reproches faits au Pape, celui de prêcher une morale irréaliste est le plus fréquent. Citons ainsi un article paru à l'époque17:

 Les européens peuvent peut-être contourner ce problème en faisant appel à leur fibre romantique lorsqu'ils regardent une femme18, mais les américains ne s'encombrent pas d'une telle étiquette. Chez eux, grattez le vernis de romantisme, et vous trouverez à coup sûr la convoitise. [...]
Il est clair que le Pape a les meilleures intentions. [...] Mais il ne sait probablement pas le rôle central que joue la convoitise dans la famille américaine : [...] il sait que le désir des choses matérielles comme une voiture rapide nous pousse à travailler dur ; mais ce n'est pas seulement de ça qu'il s'agit : dès l'adolescence, la convoitise est notre force vitale. Nous ne voulons pas des voitures rapides pour elles-mêmes, mais pour satisfaire vous-savez-quoi. [...]
A mon époque, la première chose que vous appreniez sur les genoux de votre mère était que les garçons avaient une seule chose en tête - vous-savez-quoi - et que la route du mariage était pavée de déni. [...]
Aucune d'entre nous ne veut être un objet sexuel - le Pape a bien compris ça - [...] et il était un temps où nous cherchions la communion des personnes. [...] Mais cette époque est belle et bien révolue :  [L'ancien président] Jimmy Carter a donné à la convoitise ses lettres de noblesse dans son interview à Playboy [...] il a compris une chose sur le mariage : si l'homme convoite sa femme, au moins n'en convoitera t-il pas une autre.

On sent dans le ton de Judy Mann une amertume : elle aurait souhaité que les choses soient différentes et a conscience qu'elles sont censées être différentes. Mais elle a choisi le cynisme, la résignation : elle a accepté que la convoitise soit une donnée de l'humain. 

Ce cynisme n'est pas qu'une posture conceptuelle : elle a des conséquences bien réelles, incarnées. Le dernier paragraphe en est un exempe flagrant : il témoigne d'un pari sur notre incapacité à dépasser la convoitise et fait entrer dans une spirale destructrice, en encourageant la convoitise pour mieux la contrôler. 

Ce regard en manque d'espérance est typique de l'humanité amputée par le péché. Le Pape le crie : "nous devons retrouver la plénitude perdue de notre humanité et la revendiquer [face à l'adversaire]"19

Nul ne proclame que la route est facile.. dans la suite de son Sermon, le Christ ne parle t-il pas d'arracher son oeil, s'il nous pousse au péché ?20 Pourquoi les mots de Jésus sont-ils si forts ? Remarquons que la convoitise et l'enfer tiennent dans la même définition : l'absence de l'amour de Dieu. C'est pourquoi la convoitise est chose sérieuse : si l'amour de Dieu est à l'origine de l'homme alors la convoitise est l'antithèse de son existence.

Zoom...

Nous devons réaliser que les conséquences de la convoitise dépassent de loin le lit conjugal21 mais atteignent également la société dans son ensemble, la vie sociale et économique22 : bref, créent une culture de mort. En fait connaissant bien pourtant le verdict de Dieu qui déclare dignes de mort les auteurs de pareilles actions, non seulement ils les font, mais ils approuvent encore ceux qui les commettent.2324

  • 1. cf. CEC 1963
  • 2. Cela mène a des exemples de lois assez surprenants... cf. Lv 18 ; Dt 22,13-30 ; Dt 25,11-12
  • 3. et Israel constitue ici le prototype des peuples : il ne s'agit pas de condamner Israel per se, pour qui l'amour du Seigneur dure à toujours.
  • 4. malgré des textes au vocable très mal choisi, comme le droit sur le corps du code de Droit Canon de 1917, qui a heureusement disparu dans le Code de 1983.
  • 5. Si 9,8
  • 6. CEC 2764 : Dans le Sermon sur la Montagne [...] l’Esprit du Seigneur donne forme nouvelle à nos désirs, ces mouvements intérieurs qui animent notre vie.
  • 7. cf. Amour et Responsabilité
  • 8. Nonnus s'est en réalité exclamé "Malheur à nous, paresseux et négligents, car nous devrons rendre compte au jour du jugement, pour ne pas avoir mis à plaire à Dieu le zèle et le soin que met cette pauvre femme à orner son corps pour un plaisir passager"
  • 9. Pensons à Nathanaël sous le figuier...
  • 10. cf. Ex 3
  • 11. TDC 39,4
  • 12. TDC 25,4
  • 13. TDC 43,2
  • 14. Au point que l'Osservatore Romano a publié une réponse le 12 octobre 1980
  • 15. Sorgi, L'Osservatore Romano, 12 octobre 1980
  • 16. S'appuyant sur le verset de Saint-Paul en 1Co 7,9 : "Mais s'ils ne peuvent pas se maîtriser, qu'ils se marient, car mieux vaut se marier que brûler de désir."
  • 17. A Lesson on Lust for the Vatican, "Une leçon sur la convoitise pour le Vatican", par Judy Mann, Washington Post du 10 octobre 1980
  • 18. on appréciera le cliché..
  • 19. TDC 43,7
  • 20. Mt 5,29-30
  • 21. Rm 1, 24-27 : Aussi Dieu les a-t-il livrés selon les convoitises de leur cœur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps eux qui ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature de préférence au Créateur [...]: car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant [...] la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l'infamie d'homme à homme et recevant en leurs personnes l'inévitable salaire de leur égarement.
  • 22. Rm 1,29-31: remplis de toute injustice, de perversité, de cupidité, de malice ; ne respirant qu'envie, meurtre, dispute, fourberie, malignité ; diffamateurs, détracteurs, ennemis de Dieu, insulteurs, orgueilleux, fanfarons, ingénieux au mal, rebelles à leurs parents, insensés, déloyaux, sans cœur, sans pitié
  • 23. Rm 1,32
  • 24. TDC 51,1(3)

Le Coeur : mis en accusation ou appelé ?

Si l'humanité peut vivre la pureté de coeur ou tomber, comment devons-nous agir pour la vivre ? Comment devons-nous considérer la sexualité, l'attirance sexuelle et le désir ? Existe-il un appui ferme pour guider nos pensées, nos sentiments et nos actes dans ce domaine ?

Nos sociétés ont en effet beaucoup évolué par rapport à ces questions, passant d'une vision pessimiste du corps accompagnée d'un puritanisme strict à une vision plus détendue mais qui s'accompagne d'une grande permissivité1. Où trouver la juste position ? 

 

L'Eglise condamne t-elle le corps ? 

La première menace qui nous guette lorsque nous tentons d'aborder notre manière de vivre le corps est le manichéisme. Cette idéologie, qui voit dans la matière et donc dans le corps la source du mal, n'a cessé au cours de l'histoire de contaminer la pensée.

Jean-Paul II affirme avec force que la manière manichéenne de comprendre et d'apprécier le corps de l'homme et sa sexualité est en grande partie étrangère aux Évangiles. Tandis que dans la mentalité manichéenne, le corps et la sexualité sont des "anti-valeurs", le christianisme y voient au contraire une valeur pas suffisament reconnue2. Rappelons-nous la thèse de Jean-Paul II : seul le corps peut signifier dans le monde visible le mystère invisible de Dieu.

Dans le christianisme, l'abandon de la convoitise ne signifie aucunement le rejet de son objet (qui est le plus souvent la sexualité). Au contraire, c'est parce que la sexualité revêt un caractère sacré qu'il est urgent d'abandonner la convoitise !

De la même manière, le corps de la femme, objet de la convoitise dans Mt 5,28, n'est pas pour autant mauvais. Rejeter sur elle la responsabilité de notre propre convoitise est une tentative - pathétique - d'éviter de réformer notre coeur. Il en est de même pour la condamnation du corps en général. Le rejet du corps au nom de la sainteté ne fait que pousser un cran plus loin cette logique perverse.

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Ainsi, il est impropre d'appeler certaines parties du corps 'impropres' ou 'impures', car le corps entier est bon, très bon. Une mère qui, surprenant son fils en train de regarder un film pornographique, lui reprocherait de regarder des images sales n'aurait pas tout à fait raison : la convoitise se situe avant tout dans la production et le visionnage de ces images. La pornographie n'est mauvaise à cause de son objet, le corps possèdant en lui-même une dignité inaliénable, que dans la piètre qualité de sa présentation artistique.

Nous pouvons donner l'impression de jouer sur les mots. Mais il ne s'agit pas de sémantique : il s'agit de bien identifier le mal là où il se situe. Un exemple flagrant est cette question que nous posons avant d'entrer dans une chambre : "es-tu visible ?". L'unique réponse possible, étant donnée la dignité du corps, est "OUI!" Mais notre regard, lui, n'est-il pas indécent ? 

L'idée que l'Église pense que la sexualité est mauvaise, et qu'elle ne la tolère que pour la procréation, est répandue. Beaucoup, catholiques et non-catholiques, pensent qu'une telle hérésie est la doctrine officielle de l'Église !

La fuite peut être une première étape pour éviter la convoitise, mais ce n'est pas l'appel définitif et l'on ne saurait se contenter du statu quo : la rédemption du corps offerte par le Christ va bien plus loin ! Elle vise la réintégration du corps et de l'âme, de la personnalité et la sexualité et la capacité à la voir et en faire l'expérience.

Image de la femme et représentation de soi

Dès l'origine3 l'homme a blâmé la femme pour sa propre tendance à la convoitise et son incapacité à la maîtrise de soi. Si les femmes ont la responsabilité de ne pas jouer avec les faiblesses des hommes, ceux-ci ont la responsabilité - première - de combattre la convoitise et de grandir continuellement dans la pureté jusqu'à arriver à voir dans chaque femme sa dignité spécifique.

Ce combat est d'une importance capitale : chaque femme, chaque être humain a besoin pour grandir d'être aimé, de se voir confirmer en tant que personne par le regard positif de l'autre. Un regard détourné, de ce point de vue, n'est une que très relative par rapport au regard convoitant.

 

Le coeur condamné ? 

Nous avons tous fait l'expérience du péché. Le propre du père du mensonge est d'être également l'accusateur : il ne cesse de nous faire douter de la possibilité de la rédemption en soulignant à chaque instant nos chutes. Nous devenons ainsi des "maîtres du soupçon", c'est à dire que nous ne croyons pas pleinement à la puissance de l'Évangile et du Verbe. 

L'histoire des deux évêques montre bien cette suspicion. L'évêque qui a détourné le regard met immédiatement en accusation son frère car, n'ayant jamais remporté de victoire réelle sur la concupiscence, il n'imagine pas que celui-ci peut ne pas subir de même la convoitise. 

Le philosophe protestant Paul Ricoeur a popularisé cette expression "maître du soupçon" en l'appliquant à Freud, Marx et Nietzsche. Chacun "accuse" en effet le coeur humain et placent la concupiscence au coeur de leur vision de l'homme. Jean-Paul II établit un parallèle entre chacun de leurs modes de pensée et les modalités de la concupiscence décrites par St Jean : la pensée nitzschéenne réduit sa représentation du monde au pouvoir, la théorie marxiste à l'argent  et à la possession et la pensée freudienne au plaisir.
Si le Christ dit que la concupiscence est du domaine du coeur avant d'être du domaine du corps, il ne réduit pas pour autant l'homme à cette unique réalité ; alors que les "maîtres du soupçon" n'ont aucun espoir de rédemption, le Christ offre lui-même la rédemption dans sa personne.

 

Le sens de la vie

"S’il est vrai que le Christ nous ressuscitera " au dernier jour ", il est vrai aussi que, d’une certaine façon, nous sommes déjà ressuscités avec le Christ. En effet, grâce à l’Esprit Saint, la vie chrétienne est, dès maintenant sur terre, une participation à la mort et à la Résurrection du Christ"4

Le doute est une tentation constante : tentation de penser qu'il existe une déviation qui pourrait nous éviter la croix. Jean-Paul II nous avertit de ne pas détacher les paroles du Christ de la réalité concrète de notre existence5 : l'espérance que le Christ annonce dans le Sermon sur la Montagne est complètement réaliste si l'on considère qui Il est, qui nous sommes et ce qu'Il est venu faire pour nous. 
Si cela nous semble irréaliste, nous devons nous demander sérieusement ce que nous croyons de qui le Christ a dit être et de ce que sa mort et sa résurrection veulent dire pour nous. Sinon, nous risquons de venir comme ces hommes "pleins d'eux-mêmes, amis du plaisir plutôt que de Dieu ; [qui] auront les apparences d'une vie religieuse, mais rejetteront ce qui en fait la force."6

Le Christ ne revèle pas seulement une nouvelle dimension de la morale, mais également une dimension nouvelle de l'homme : douter de notre capacité concrète à vivre ce à quoi le Christ nous appelle devient alors un piège. Le Pape répond7 :

  Mais quelles sont les " possibilités concrètes de l'homme " ? Et de quel homme parle-t-on ? De l'homme dominé par la concupiscence ou bien de l'homme racheté par le Christ ? Car c'est de cela qu'il s'agit : de la réalité de la Rédemption par le Christ. Le Christ nous a rachetés ! Cela signifie : il nous a donné la possibilité de réaliser l'entière vérité de notre être ; il a libéré notre liberté de la domination de la concupiscence. Et si l'homme racheté pèche encore, cela est dû non pas à l'imperfection de l'acte rédempteur du Christ, mais à la volonté de l'homme de se soustraire à la grâce qui vient de cet acte. Le commandement de Dieu est certainement proportionné aux capacités de l'homme, mais aux capacités de l'homme auquel est donné l'Esprit Saint, de l'homme qui, s'il est tombé dans le péché, peut toujours obtenir le pardon et jouir de la présence de l'Esprit »

Cette proclamation nous amène au coeur du sujet : Jean-Paul II, vicaire du Christ, crie avec Saint-Paul : "ne videz pas la croix de son sens !"8. Nous ne comprenons pas aisément : et pour cause, c'est proprement incroyable et insaisissable pour nous qui ne connaissons le monde qu'à travers le péché : le langage de la croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte9.
Notre vie est comparable à un voilier qui a la voile percée. Le vent souffle. Nous n'osons pas prendre le vent arrière de peur de déchirer la voile pour de bon. Jean-Paul II, depuis la rive, nous crie, tandis que le Christ marche sur les eaux pour nous rejoindre : "N'ayez pas peur !! ".

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Si les mots du Christ trouvent un écho en nous, c'est le signe que nous ne sommes pas complètement immergés dans le péché ; l'Évangile nous appelle de l'extérieur, notre coeur de l'intérieur. Notre voilier avec sa voile percée suscite peut-être la pitié, mais la coque est en bon état et le gouvernail sûr : le Christ s'apprête à hisser la grand-voile et le spi... regardons-nous maintenant avec le regard de Dieu : voici, nous sommes très bons !

 

Eros et Ethos

Les mots du Christ condament-ils l'amour érotique ? Nous avertissent-ils contre eros ? Pour répondre, nous devons clarifier ce que nous entendons par eros. Pour le sens commun, le regard de convoitise lancé par l'homme sur cette femme avec qui il n'est pas marié est érotique. Si l'eros se limitait à la concupiscence, il est évident qu'il serait condamné.

Jean-Paul II définit les "phénomènes érotiques comme l'ensemble des comportements par lesquel l'homme et la femme s'approchent l'un l'autre et s'unissent pour n'être qu'une chair". Pour Platon, eros est cette force intérieure qui attire l'homme au vrai, au beau et au bien. 
Dans cette optique, eros et ethos ne sont pas opposés comme nous pouvons le penser à première vue. Au contraire, "ils sont appelés à se rentrontrer dans le coeur humain et à porter du fruit"10. Oui, pour le coeur pur, l'érotique est vrai, beau et bon !! La Bible tout entière annonce l'union de l'Amour et de la Vérité dans le Christ11.

Tous les mouvements de notre coeur et les impulsions spontanéees de notre corps sont-ils donc bons ? Il est réaliste de répondre par la négative. 
La connaissance du bien et du mal ne peut pas être uniquement abstraite : le discernement doit être opéré dans le coeur. C'est une vraie "science" qui ne peut s'apprendre dans les livres car elle concerne la vie intérieure de chacun. Le Christ nous appelle à une vraie maturité et connaissance de nous-mêmes. Jean-Paul II nous dit que cette tâche est digne d'être menée à bien et à la mesure de l'être humain12 : c'est la tâche de séparer le bon grain de l'ivraie.13

Ce qui est spontané dans notre coeur dépend de sa fondation : s'il est fondé sur l'amour, alors eros sera pur ; s'il est fondé sur la concupiscence, eros nous emmènera loin de l'amour et nous consumera. Notre coeur est comme le buisson ardent : quel feu allons-nous laisser nous brûler ? Si c'est le feu qui dévore et détruit, alors l'embrasement du plaisir nous laissera desséchés ; si c'est le feu qui ne consume pas, alors... l'embrasement du plaisir nous emmènera dans le coeur de Dieu : enlevons nos sandales et contemplons le mystère sacré !

  • 1. TDC 44,4
  • 2. TDC 45,3
  • 3. Gn 3,11-12 : « La femme que tu m'as donnée, c'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé. »
  • 4. CEC 1002
  • 5. TDC 46,6
  • 6. cf. 2Tm 3
  • 7. Veritatis Splendor, 103 : (les emphases sont dans le texte original)
  • 8. cf. 1Co 1,17
  • 9. 1 Co 1,18
  • 10. TDC 47,5
  • 11. cf. Ps 85 : J'écoute. Que dit Dieu ? Ce que dit le Seigneur, c'est la paix pour son peuple et ses fidèles, pourvu qu'ils ne reviennent à leur folie. Proche est son salut pour qui le craint, et la Gloire habitera notre terre. Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s'embrassent; Vérité germera de la terre, et des cieux se penchera la Justice. Le Seigneur lui-même donnera le bonheur et notre terre donnera son fruit
  • 12. TDC 48,4
  • 13. cf. Mt 13,24-30 : l'ennemi est venu semu l'ivraie pendant que le semeur se reposait (le 7e jour... ?). Le Semeur tient trop au grain, à nous, pour risquer de l'arracher, de nous blesser en arrachant l'ivraie. Il nous laisse le soin de l'enlever et la lier en botte pour la brûler.

L'Ethos de la Rédemption du Corps

Grandir dans la Sainteté

Une pureté mure ne s'acquiert pas du jour au lendemain, tant en nous l'habitude est forte. La pratique de la maîtrise de soi peut être difficile et surtout peut donner l'impression de suspendre le désir sexuel dans le vide. Le Saint-Père explique que c'est particulièrement vrai la première fois que la personne décide de lutter contre la concupiscence. "Cependant ", ajoute t-il, " la première fois déjà, et de plus en plus avec l'expérience, l'homme fait progressivement l'expérience de sa propre dignité."1

Nous nous battons alors pour la dignité de notre propre personne : allons-nous agir ou laisser le mal agir pour nous ? Les enjeux sont énormes, puisqu'il est question de l'intentionalité de notre existence même. Dans cette "réminiscence de la solitude originelle"2 nous découvrons notre transcendance, notre subjectivité et nous réalisons que le désir d'aimer est plus fort que le désir de convoiter.

 

La Rédemption, pas la Répression

Quel est alors le but de la loi ? La liberté ne s'apprend que par étapes et il nous arrive de prendre le mal pour le bien. La loi est alors un tuteur, comme un thermomètre qui nous dit si notre coeur est ajusté et si nos voies sont les voies de Dieu. 

Saint Paul nous explique3 : "Que dire alors ? Que la Loi, c'est le péché ? Absolument pas : je n'aurais pas connu le péché s'il n'y avait pas eu la Loi ; en effet, j'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait pas dit : Tu ne convoiteras pas."

La loi n'est pas faite pour la répression de nos pulsions mais leur rédemption. Le père du mensonge a distordu notre sexualité pour en faire une arme contre nous ; nous ne devons pas la lui laisser et fuir nos désirs, mais leur faire face et les soumettre continuellement au Christ  - à l'instant même où ils nous embrasent - pour que la grâce les ordonne. 

Jésus nous enseigne cette vie nouvelle par ses paroles et il nous apprend à la demander par la prière. De la rectitude de notre prière dépendra celle de notre vie en Lui.4 Ainsi, Christopher West5 nous suggère, plutôt que de refouler nos désirs et les réprimer, de les confier au Christ, par exemple par cette prière :

    Seigneur Jésus
Je te confie mes désirs sexuels. Viens unir en moi ce que le péché a désuni, afin que je puisse connaître la liberté dans ce lieu de mon être et vivre le désir sexuel comme tu le désires. Amen.

  • 1. TDC 49,6
  • 2. TDC 49,7
  • 3. Rm 7,7
  • 4. CEC 2764
  • 5. Conférencier et auteur de "Theology of the Body Explained: A Commentary on Jean-Paul II's Male and Female He Created Them" à qui ce site doit beaucoup et son auteur encore plus.

La Pureté et la "Vie dans l'Esprit".

  Heureux les coeurs purs :
  ils verront Dieu !1

Heureux les coeurs purs, en effet, car ils verront le mystère de Dieu révélé dans le corps de l'homme. Rappelons-nous la thèse de Jean-Paul II : "seul le corps est capable de rendre visible le mystère invisible caché en Dieu de toute éternité".2

La pureté, nous dit le Pape, est le prérequis de l'amour : c'est la dimension de la vérité intérieure de l'amour dans le coeur de l'homme3. C'est la pureté qui, dans la subjectivité de l'homme, fait le lien entre sa solitude et son appel à la communion.

 

De la pureté du corps à la pureté du coeur

Pour parler de la pureté, nous utilisons instinctivement le vocabulaire de la propreté. L'Ancien Testament accorde une grande importance à la propreté du corps comme en témoigne le nombre incalculable d'ablutions rituelles. Nombre d'entre eux sont liés à l'impureté sexuelle (aux maladies sexuellement transmissibles)4.

Ces prescriptions médicales ont pris au fil du temps un sens moral - liée à la suspicion envers le corps - que le Christ récuse en disant que "Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme"5 : l'absence de propreté physique ne crée pas l'impureté morale6. A l'inverse, aucune ablution ne justifie l'impureté morale. 

C'est parce que c'est la pureté du coeur qui est essentielle que Jean-Paul II accorde tant d'importance à la subjectivité de l'homme.

 

La chair et l'esprit dans Saint Paul

Pour retrouver l'expérience de la béatitude dans la pureté, nous devons dépasser la tension entre la chair et l'esprit exprimée par Paul7 :

Car les tendances de la chair s'opposent à l'Esprit, et les tendances de l'Esprit s'opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire ce que vous voudriez.

Comme le dit le Saint-Père, "le problème n'est pas le corps (la chair) et l'esprit (l'âme) : ceux-ci constituent depuis le commencement l'essence-même de l'homme. Leur unité rend l'homme très bon.8 Ce que Paul dénonce dans l'opposition entre la chair et l'esprit cest la tension introduite par le péché originel9

Le Pape10 est attentif à utiliser un E majuscule poutrr parler du Saint-Esprit et de l'opposition que nous ressentons "dans la chair" avec ses désirs pour nous. Il note également que la "chair" dans Saint-Paul ne doit pas être identifiée avec la sexualité ou le corps, mais comprend, en plus de l'homme extérieur, l'homme intérieur coupé de Dieu. Vivre dans la chair c'est vivre de manière non-in-spirée, sans l'Esprit. C'est vivre comme si la poussière de notre humanité n'avait pas été inspirée.

Ajoutons que l'Eglise appelle le Saint Esprit la "Personne-Amour" ou la "Personne-Don"11: il veut nous in-spire pour que nous vivions selon la signification sponsale - conjugale - de notre corps. "Sur lui reposera l'Esprit de Dieu esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Dieu."12

 

La Justification par la Foi

Le Saint-Père observe que les mots de Saint Paul décrivent bien le combar dans le coeur de l'homme entre le bien et le mal. Mieux, ils donnent une méthode pour l'emporter. En effet, Paul parle du combat entre la chair et l'Esprit dans le cadre de son discours sur la justification par la foi. 13

L'homme ne peut se justifier par l'observance de la loi14 S'il tente de le faire, alors le Christ ne lui sert de rien et il passe à côté de la nécessité et de l'objectif de la rédemption. "Vous qui pensez devenir des justes en pratiquant la Loi, vous vous êtes séparés du Christ, vous êtes déchus de la grâce."15 Le Catéchisme résume16 :

La Loi confiée à Israël n’a jamais suffi à justifier ceux qui lui étaient soumis ; elle est même devenue l’instrument de la "convoitise" (cf. Rm 7, 7). L’inadéquation entre le vouloir et le faire (cf. Rm 7, 10) indique le conflit entre la loi de Dieu qui est la "loi de la raison" et une autre loi "qui m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres" (Rm 7, 23).
"Maintenant, sans la Loi, la justice de Dieu s’est manifestée, attestée par la Loi et les prophètes, justice de Dieu par la foi en Jésus Christ à l’adresse de tous ceux qui croient " (Rm 3, 21-22). Dès lors les fidèles du Christ "ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises" (Ga 5, 24) ; ils sont conduits par l’Esprit (cf. Rm 8, 14) et suivent les désirs de l’Esprit (cf. Rm 8, 27).

Et la foi, dans sa nature la plus profonde, est l'ouverture du cœur humain devant le Don, devant la communication que Dieu fait de lui-même dans l'Esprit Saint.17 Par la foi, ce n'est pas l'homme qui se justifie, mais Dieu qui le justifie. 

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L'homme justifié par la foi n'a plus besoin de la loi18. Christopher West, dans ses conférences illustre cela en demandant à un homme marié s'il désire tuer sa femme. Un homme qui ne le désire pas n'a pas besoin du commandement "tu ne tueras pas" car son coeur est a-justé sur la volonté de Dieu. De la même manière, un homme qui a reçu la pureté sexuelle n'a pas besoin d'un catalogue d'interdits. 

 [L'Évangile] n’ajoute pas de préceptes extérieurs nouveaux, mais il va jusqu’à réformer la racine des actes, le cœur, là où l’homme choisit entre le pur et l’impur (cf. Mt 15, 18-19), où se forment la foi, l’espérance et la charité, et avec elles, les autres vertus.19

 

La liberté que le Christ nous a gagnée

La vie selon la chair apporte la mort. Il ne s'agit pas que de la mort physique, mais aussi de la réalité du péché mortel qui tue en nous la vie de l'Esprit. Ceux qui vivent ainsi "n'hériteront pas du Royaume des Cieux"20 dit Saint Paul. Il ajoute ailleurs que l'homme impur ne reçoit en héritage le Royaume des Cieux21 Seul l'homme pur pourra voir Dieu. En fait, c'est la définition de la pureté dans la béatitude : la capacité à voir Dieu. L'impureté, inversement, n'est que l'incapacité à voir Dieu, qui veut pourtant toujours se donner.

Le Christ nous a libérés. Pour Saint-Paul, la liberté est toujours intimement liée à l'amour : "vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres"22. Supprimer notre liberté pour ne pas pécher ne correspond pas à l'Ethos de l'Évangile. Si comme Ulysse nous devons nous enchaîner pour ne pas pécher, alors nous sommes exactement ceci : enchaînés. "Or, le Seigneur, c'est l'Esprit, et là où l'Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté" 23.

Dieu ne veut pas imposer le bien, il veut des être libres.24 Le droit à l’exercice de la liberté est une exigence inséparable de la dignité de la personne humaine25 Cette dynamique opère dans l'éducation des enfants, spécialement une fois qu'ils ont atteint l'âge adulte : les parents ont la tâche délicate de proposer le bien à leurs enfants sans le leur imposer.

Si la loi semble oppressante, c'est lorsque nous ne croyons pas que nous pouvons nous affranchir de ce qu'elle condamne. L'homme qui imagine qu'il ne peut pas ne pas convoiter veut se "libérer" (comme dans "libération sexuelle") de ce poids pour pouvoir vivre sans contrainte enchaîné à la convoitise. S'affranchir de la liberté, en somme, pour accueillir à bras ouverts l'esclavage.

Pour les purs, tout est pur ; mais pour ceux qui sont souillés et qui refusent de croire, rien n'est pur : leur esprit et leur conscience sont souillés. Ils proclament qu'ils connaissent Dieu, mais ils le renient par leurs actes, abominables qu'ils sont, indociles et inaptes à rien faire de bien26

 

Pureté et chasteté

La pureté ne consiste pas simplement à éviter la non-chasteté. Elle demande d'accueillir vraiment la chasteté, c'est à dire une révérence, une admiration et un respect pour le corps. Toute pureté qui ne procèderait pas de ce respect pour la dignité du corps n'atteint pas le coeur de la chasteté.

Ainsi, la modestie qui s'appuie sur une dévalorisation de la sexualité n'est pas une modestie authentique. Dans Amour et Responsabilité le futur pape reconnaît que la modestie est liée à la manière dont les gens se vêtissent, mais le lien n'est pas celui que la plupart des gens intuitent. Couvrir les parties génitales ne manifeste pas une volonté de cacher des parties honteuses mais au contraire de protéger celles qui méritent l'honneur le plus grand en raison de la dignité que Dieu leur a accordé.

La nudité partielle et même totale ne sont ainsi pas nécessairement de l'immodestie : "l'immodestie est présente uniquement lorsque la nudité impacte négativement la dignité de la personne, quand elle a pour but d'attiser la concupiscence, qui a pour résultat de réduire la personne au rang d'objet de plaisir", ce qu'il appelle la dépersonnalisation par sexualisation. Mais il ajoute que cela n'est pas inévitable : seul un "maître du soupçon" supposerait que la nudité du corps mène inévitablement une personne à la concupiscence.

 

La pureté : vertu et don

La pureté est la capacité à faire fructifier les dons de l'Esprit.27 Parmi ces dons, la piété, c'est à dire la révérence pour le plan de Dieu, a une place particulière. Jean-Paul II dit d'elle qu'elle est un "fil conducteur peu connu de la théologie du corps, mais qu'elle mérite une étude approfondie".

Ce sens de la piété, Saint-Paul veut l'éveiller en nous :

 Le corps est, non pas pour la débauche, mais pour le Seigneur Jésus, et le Seigneur est pour le corps ; Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Vais-je donc prendre les membres du Christ pour en faire les unir à une prostituée ? Absolument pas. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l'homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais la débauche est un péché contre le corps lui-même. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l'Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car le Seigneur a payé le prix de votre rachat. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

La débauche est pour Saint-Paul un signe de dédain du salut accordé par Dieu. Là encore, les actes ne sont pas; la pureté du coeur est la seule chose qui compte. 
Un couple qui choisirait de ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage mais qui, pour se tenir  sa résolution, s'interdit de demeurer seuls a t-il vraiment trouvé la pureté ? Qu'est ce que cela dit du désir de leur coeur ? 
Et que signifie alors la nuit de noce : que le mariage serait un lieu où la concupiscence peut légitimement avoir libre cours ? Si un couple n'est pas libre dans son coeur, passer devant l'autel ne les rendra pas magiquement libres.

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Faire confiance à notre capacité à choisir dans la liberté de contrôler notre concupiscence et à choisir le bien peut nous effrayer. Il est plus facile de maintenir nos coeurs dans le soupçon perpétuel, mais c'est l'antithèse du sens de notre vie ! Nous sommes appelés, en fixant le Christ, à sortir de la barque et à marcher sur l'eau !
Cela implique un risque. Le "safe sex" n'existe pas. Il est toujours risqué d'aimer, mais ne pas le faire reviendrait à saborder la barque. Comme Pierre, le Christ nous appelle : "viens !"

La Résurrection et l'Homme Eschatologique

Dans notre recherche d'une vision intégrale de l'homme, nous avons contemplé l'homme originel et l'homme historique. Attachons-nous maintenant à l'expérience de l'homme de l'eschaton1.

Comme le Catéchime l'affirme :

 "Sur aucun point la foi chrétienne ne rencontre plus de contradiction que sur la résurrection de la chair"2. Il est très communément accepté qu’après la mort la vie de la personne humaine continue d’une façon spirituelle. Mais comment croire que ce corps si manifestement mortel puisse ressusciter à la vie éternelle ?

C'est pourtant ce qu'affirme Saint-Paul3 : nous ne pouvons comprendre ce fait que dans le résurrection du Christ. Jean-Paul II appuie ce cycle4 de catéchèses sur la discussion de Jésus avec les Sadducéens, rencontre que les trois évangélistes synoptiques ont jugé digne de rapporter5.

Le Christ y affirme qu'à la résurrection "on se ne marie pas mais on est comme les anges dans le ciel". Si on regarde cette affirmation superficiellement, Il semble saper tout ce que nous venons de dire... car les anges sont purement spirituels !

Comment connaître l'expérience de l'homme ressuscité alors que nous n'en connaissons rien ? De la même manière que pour l'innocence originelle, par continuité : la discussion avec les pharisiens nous renvoyait au commencement, celle avec les sadducéens nous renvoie à la résurrection. Cette expérience sera certes complètement nouvelle, mais "en même temps, elle ne sera pas en tout point différente de l'expérience de l'homme au commencement ni de celle de l'homme historique [...] L'homme du monde à venir trouvera dans son expérience l'accomplissement de ce qu'il portait en germe au commencement et dans l'histoire."[/f]TDC 69,5

Revenons à notre image du voilier à la voile percée : le Christ nous a appelés à imaginer ce qu'était notre expérience quand la voile était encore d'une pièce. Dans sa discussion avec les sadducéens, il nous invite à imaginer ce qu'il en sera lorsque les voiles auront perdu leur raison d'être et que le voilier planera au-dessus des eaux.

  • 1. C'est à dire de la fin des temps et plus généralement de ce qui arrivera après notre mort
  • 2. (S. Augustin, Psal. 88, 2, 5)
  • 3. cf. Rm 8,11: Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous
  • 4. TDC 64 à 72 entre le 11 novembre 1981 et le 10 février 1982
  • 5. Mt 22,30 ; Mc 12,25 ; Lc 20,35

La Résurrection de la Chair et la vie du monde à venir

Comme les pharisiens qui lui posent la question sur le divorce, le but des sadducéens est de piéger Jésus. Les sadducéens sont un groupe de juifs qui ne croient en effet pas en la résurrection. S'appuyant sur la loi1, ils soumettent à Jésus une étude de cas pour faire la preuve de ce qu'ils avancent2:

 Il y avait sept frères ; le premier se maria, et mourut sans laisser de descendance. Le deuxième épousa la veuve, et mourut sans laisser de descendance. Le troisième pareillement. Et aucun des sept ne laissa de descendance. Et finalement, la femme mourut aussi. A la résurrection, quand ils ressusciteront, de qui sera-t-elle l'épouse, puisque les sept l'ont eue pour femme ? »

Les sadducéens tentent une preuve par l'absurde, insinuant que "la foi en résurrection implique d'autoriser la polyandrie, contraire à la loi de Dieu"3. Les sadducéens se considéraient comme de fins connaisseurs de l'Écriture.. pourtant le Christ, un fils de charpentier, leur répond4

  « Vous êtes dans l'erreur, en méconnaissant les Écritures, et la puissance de Dieu. A la résurrection, en effet, on ne se marie pas, mais on est comme les anges dans le ciel. Au sujet de la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu ce que Dieu vous a dit : Moi, je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob ? Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »

Notons qu'à première vue cette réponse n'est pas pleinement satisfaisante pour un occidental du XXe siècle qui sépare volontiers corps et âme. Pour les sadducéens en revanche, l'unité entre corps et âme est une donnée fondamentale : c'est d'ailleurs elle qui les conduit à penser, puisque le corps est mort, qu'il n'y a pas de résurrection. Jésus retourne l'argument : si l'âme ressuscite, alors il en est de même pour le corps.

Jésus réfute les sadducéens, pourtant experts en Écriture Sainte : ils méconnaissent les Écritures, dit-il. Pour quelle raison ? Parce qu'ils méconnaissent la puissance de Dieu. La Vérité des Écritures ne se révèle qu'à l'âme qui a la foi, c'est à dire l'ouverture à la puissance de Dieu agissante dans sa vie. Une connaissance littérale ne suffit pas. Le dieu que les sadducéens connaissent c'est le "dieu de leur hypothèses et interprétations, pas le vrai Dieu de leurs pères"5.

La réponse du Christ vient ainsi contemporaine et peut nous parler car nous lisons nous-même ses paroles à la lumière de sa propre résurrection, âme et corps. Au regard de ce que nous avons pu dire de l'homme originelle et historique, l'unité du corps et de l'esprit n'est pas incohérente.

 

Une nouvelle signification du corps

Le mariage est défini par Jean-Paul II comme l'union "par laquelle l'homme s'unit à sa femme en une chair". Il ajoute que si cette union est présente dès le commencement, elle ne constitue pas notre avenir eschatologique : Elle appartient uniquement à "ce monde"6.

Certains ont interprété ceci comme la preuve que l'amour sexuel serait intrinsèquement mauvais et ne conviendrait pas à la sainteté des cieux ; d'autres craignent la séparation éternelle de leur épouse. Ni ceux-ci ni ceux-là ne connaissaient ni les écritures ni la puissance de Dieu : en effet, Dieu a créé l'unité originelle et cela était très bon et ce que vous aurez uni sur terre sera uni dans les cieux.

L'accomplissement du mariage

La résurrection ne signifie pas l'abolition du mariage mais son accomplissement dans les "noces de l'Agneau"7. Le "grand mystère" du mariage nous prépare à vivre le "grand mystère" de l'union éternelle avec le Christ. C'est ainsi que Jean-Paul II qualifie le mariage de sacrement primordial.

Mais précisément en tant que sacrement - un signe terrestre d'une réalité céleste - le mariage n'est pas l'appel définitif de l'homme. Nul n'a besoin d'un signe qui montre le ciel lorsqu'il est au ciel8. Le ciel ne sera pas tant la fin du mariage que l'accomplissement de sa finalité.

"Comme les anges" ?

Si nous serons semblables aux anges, nous ne serons pas des anges. La corporéité est constitutive de notre nature et il serait stupide de parler de résurrection sans résurrection de la chair : ce ne serait pas nous qui ressusciterions !

Le Royaume des cieux n'est pas le lieu où notre âme est séparée (Platon aurait dit "libérée") de notre corps, mais où corps et âme sont parfaitement unis9. Le philosophe Peter Kreeft écrit ceci10 : "Une âme sans corps est l'opposé de la conception que Platon en avait : non pas libre mais enchaînée." L'âme humaine a besoin du corps pour s'exprimer. "Le corps est la matière de l'âme et l'âme la forme du corps. C'est pourquoi les morts-vivants et fantômes nous terrorisent [...] : tous deux sont des séparations obscènes du corps et de l'âme. C'est pourquoi Jésus pleurait sur la tombe de Lazare : pas tant de deuil que face à cette obscénité cosmique."

Une question demeure : serons-nous ressuscités homme et femme ? certains, en reconnaissant la résurrection de la chair, s'appuient sur Saint-Paul11 pour penser que cette résurrection est assexuée. Le Pape reconnaît que notre corporéité est première par rapport à notre sexualité dans notre nature ; cependant dans sa catéchèse du 2 décembre 1981 (TDC 66) il mentionne trois fois que notre corps est ressuscité homme et femme12, multitude de solitudes vivant l'unité parfaite.

Cela signifie-il que que nous serons nus dans le Royaume des Cieux ? En effet, la honte aura également perdu sa raison d'être... l'Évangile dit que les linges recouvrant le corps du Christ sont abandonnés à la résurrection ; à l'opposé, la Transfiguration montre le Christ habillé, mais dans un vêtement blanc comme la lumière. L'unique certitude est que cette expérience sera différente de ce que nous connaissons. Saint Ignace d'Antioche dit en effet que "nous n'aurons pas besoin de vêtement tissé, étant vêtus de la lumière éternelle." St Jean décrit une "femme ayant le soleil pour manteau" : la nudité totale et le vêtement blanc sont ainsi deux symboles que l'Église a utilisé couramment lors du baptême pour manifester la vie nouvelle gagnée dans le Christ.

Le corps spirituel

Dans notre personne marquée par le péché, le corps et l'âme sont souvent à la lutte. Saint Paul l'a bien exprimé : "dans tout mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché"13

La victoire du Christ n'est pas une victoire de l'esprit sur le corps, mais l'union parfaite du corps et de l'esprit. L'homme eschatologique "connaîtra une spiritualisation parfaite", où la raison n'aura pas d'adversaire. Cette expérience sera ainsi "fondamentalement différente (en nature et non pas seulement en degré) de notre expérience terrestre"14.

La vision des béatitudes :  voir Dieu face à face

La complémentarité des sexes, l'appel à une union féconde, le désir de voir et d'être vu, [de connaître et d'être connu], trouvent leur accomplissement aux Cieux dans la rencontre du mystère de Dieu, qui se révèle face à face. 

Les écrits de Thérèse d'Avila et Jean de la Croix sont, parmi tant d'autres, des témoignages de ce mariage mystique avec le Christ. Dans la vision béatifique, l'homme et la femme n'auront plus besoin de la médiation du sacrement pour participer à cet échange amoureux.

L’Être même de Dieu est Amour. En envoyant dans la plénitude des temps son Fils unique et l’Esprit d’Amour, Dieu révèle son secret le plus intime : Il est Lui-même éternellement échange d’amour : Père, Fils et Esprit Saint, et Il nous a destinés à y avoir part.15

C'est précisément ce qu'est le corps : un témoin de l'Amour. "Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l'amour vient de Dieu. Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et ils connaissent Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour"16.

En nous donnant totalement à l'Amour, nous ne nous aliénons17 pas : nous trouvons notre véritable identiité. Si nous ne croyons pas que l'abandon total à Dieu est l'accomplissement de notre liberté et non sa négation, alors nous sommes encore dupés par le père du mensonge. Si nous savions quel est le don de Dieu18 !!! Nous sommes fait par la communion éternelle avec La Communion Éternelle.

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Nous comprenons pourquoi Satant s'empresse tellement d'attaquer notre corporéité : elle est image du coeur de Dieu ! Il la parodie et la distord, mais si l'on détord cette image, on retrouve l'image originelle. G. K. Chesterton exprime cette idée en écrivant : "tout homme qui frappe à la porte d'une maison close est à la recherche de Dieu".

 

Connaître Dieu, la Communion des Saints

Aux fins dernières nous serons appelés à connaître Dieu et être connus par Lui19. Nous pouvons en avoir un avant-goût dès aujourd'hui : "Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et ils connaissent Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour."20

Cette connaissance est communion, et nous y sommes tous appelés. C'est ainsi que l'Église professe la Communion des Saints. En Dieu aura lieu l'union de la communion des personnes créées et des personnes divines non-créées. Dieu sera en effet "tout en tous"21

  Elle est inépuisable, la grâce par laquelle Dieu nous a remplis de sagesse et d'intelligence en nous dévoilant le mystère de sa volonté, de ce qu'il prévoyait dans le Christ pour le moment où les temps seraient accomplis ; dans sa bienveillance, il projetait de saisir l'univers entier, ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre, en réunissant tout sous un seul chef, le Christ.22

  Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître: puisqu’il n’a pas découvert Dieu.  Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore clairement. Nous le savons : lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. 23

 

La Communion des Personnes, fondement de notre identité

C'est à la communion des personnes que nous sommes appelés, pour laquelle nous sommes créés et que nous désirons avec le plus d'intensité. La communion des corps est le signe de cette communion des personnes. 

L'union des corps, icône ou idole ?

Toutefois, si nous recherchons cette communion des corps pour elle-même indépendant de la communion des personnes, nous risquons d'en faire un absolu, c'est à dire une idole. 

La pornographie en est l'exemple le plus frappant. En orientant le désir vers un corps anonyme et proposant une sexualité générique24 la pornographie nous éloigne de Dieu. Le corps n'est pas porno-graphique25 mais théo-graphique.

Toutefois, nous pouvons aussi idolâtrer le mariage en n'oubliant qu'il n'est que le signe, l'icône de l'union définitve à laquelle nous aspirons. C'est faire peser sur le conjoint un poids qu'il ne peut porter : le conjoint n'est pas capable de nous donner notre satisfaction ultime. Reconnaître cela est nécessaire pour ne pas étouffer son conjoint et goûter pleinement les réelles joies du mariage.

La révolution sexuelle est pour la société une manière d'idolâtrer la sexualité : ce n'est pas étonnant, dans la mesure où plus grand est le don, plus grande est la tentation de l'idolâtrer (c'est à dire de préférer le don au donateur). Lorsque nous échangeons l'amour vrai pour la concupiscence, nous vivons avec les conséquences26

 

L'interprétation paulinienne de la résurrection

Le postulat de Paul quand il parle de la résurrection est qu'elle est le socle de notre foi : "si le Christ n'est pas ressuscité, notre message est sans objet et notre fois est sans objet"27. Pour commenter le vaste message de Paul, le Saint-Père concentre son attention sur le texte suivant28 :

  Ce qui est semé dans la terre est périssable, ce qui ressuscite est impérissable ; ce qui est semé n'a plus de valeur, ce qui ressuscite est plein de gloire ; ce qui est semé est faible, ce qui ressuscite est puissant ; ce qui est semé est un corps humain, ce qui ressuscite est un corps spirituel ; puisqu'il existe un corps humain, il existe aussi un corps spirituel. L'Écriture dit : Le premier Adam était un être humain qui avait reçu la vie ; le dernier Adam - le Christ - est devenu l'être spirituel qui donne la vie. Ce qui est apparu d'abord, ce n'est pas l'être spirituel, c'est l'être humain, et ensuite seulement, le spirituel.

Rappelons-nous tout d'abord que Saint-Paul ne mésestime pas le corps (temple de l'Esprit29) et que c'est seulement privé de l'esprit qu'il est périssable et n'a pas part au royaume30. Le Christ ouvre la voie à une vie nouvelle où il nous précède, comme Adam nous précédait dans le péché.

Dans cette vie nouvelle, la virginité (bien comprise) en est une donnée clé : Luc précise que Marie était vierge31, et vierge est le tombeau qui accueille le Christ32. Cette vie n'est pas que pour quelques-uns, elle est offerte à tous : "Puisque Adam est pétri de terre, comme lui les hommes appartiennent à la terre ; puisque le Christ est venu du ciel, comme lui les hommes appartiennent au ciel"33.

Avec une vision du monde influencée par le dualisme cartésien, nous avons du mal à concevoir le corps spirituel et l'angélisme nous guette.

  • 1. cf. Dt 25,5-10
  • 2. Mc 12,20-23
  • 3. TDC 64,2
  • 4. Mt 22,29-33
  • 5. TDC 65,7
  • 6. Lc 20,34 : Les enfants de ce monde se marient.
  • 7. Ap 19,7
  • 8. Devinez quoi, il n'y aura pas non plus d'eucharistie... ou plutôt il y aura une eucharistia (action de grâce) éternelle !!
  • 9. TDC 66,6
  • 10. Tout ce que Vous Avez Toujours Voulu Savoir sur le Ciel Sans Jamais Oser Le Demander
  • 11. Ga 3,28 : "il n'y a plus l'homme et la femme"
  • 12. Dans cette vision, c'est de l'opposition entre homme et femme que Saint Paul dit en Ga 3,28 qu'elle n'existera plus, comme l'opposition entre le juif et le païen. Nous serons toujours homme et femme sans que cela ne soit une source de tension.
  • 13. Rm 7,23
  • 14. TDC 67,2
  • 15. CEC 221
  • 16. 1Jn 4,7-8
  • 17. notons que l'étymologie d'aliéner, révélée par le sens de l'anglais alienate est révélatrice : nous ne devenons pas étrangers à nous-même.
  • 18. Jn 4,10
  • 19. rappelons nous toute la profondeur du mot dans la Bible
  • 20. 1Jn 4,7-8
  • 21. 1Co 15,28
  • 22. Ep 1,7-10
  • 23. 1Jn 3,1-2
  • 24. Comparez avec la différence qui existe entre le "vrai" Nutella et une pâte à tartiner générique et vous aurez - toutes proportions gardées - une image de la différence qui existe entre l'union conjugale et  la pornographie
  • 25. de porno : la prostitution
  • 26. Parmi les symptômes mesurables, comptons la prolifération des maladies sexuellement transmissibles, l'holocauste de l'avortement et la plaie sociale qu'est le divorce : mais au-delà de ces réalités mesurables, comptons aussi les millions d'âmes qui en ont subi les blessures.
  • 27. 1Co 15,14
  • 28. 1Co 15,42-46
  • 29. 1Co 6,19
  • 30. 1Co 15,50
  • 31. Lc 1,27
  • 32. Lc 23,53
  • 33. 1Co 15,48

Le Célibat pour le Royaume des Cieux

Jusqu'ici, la question centrale de nos articles était : qu'est-ce qu'être humain ? Avec cet article, nous entrons avec Jean-Paul II dans l'évocation d'une seconde question : Comment vivre ma vie en accord avec la vérité de mon humanité ?

Il est intéressant de noter que c'est dans la même discussion, en réponse aux pharisiens, que le Christ rétablit le plan de Dieu pour le mariage et qu'il présente le Célibat pour le Royaume des Cieux1 C'est pourquoi Jean-Paul II écrit2 :

 La Révélation chrétienne connaît deux façons spécifiques de réaliser la vocation à l'amour de la personne humaine, dans son intégrité: le mariage et la virginité. L'une comme l'autre, dans leur forme propre, sont une concrétisation de la vérité la plus profonde de l'homme, de son «être à l'image de Dieu».

Le célibat consacré fait l'objet de 14 catéchèses entre le 10 mars et le 21 juillet 1982. Le Pape a de bonnes raisons de présenter la vocation au célibat avant la vocation au mariage : ce n'est que la compréhension du sens du célibat consacré qui permet d'appréhender la sacramentalité du mariage. Le célibat consacré consiste en une participation immédiate (ne serait-ce que par anticipation) de la réalité signifiée sacramentellement par le mariage.

Rappelons-nous les paroles de Jean-Paul II : le mariage ne "correspond pas parfaitement au sens fondamental et originel de la corporéité et de la sexualité. Le mariage et la procréation permettent seulement de manifester ce sens de manière tangible dans l'histoire"3. (ie. pour l'homme historique) Dans ce sens, ceux qui vivent le célibat "pour le Royaume des Cieux" sortent de l'histoire : ils proclament que le "royaume de Dieu est parmi nous".

 

A cause du Royaume des Cieux. Qui peut comprendre, qu'il comprenne !

Le célibat est donc une orientation radicale vers l'état eschatologique où les êtres humains "ne prendront plus mari ni femme." Cependant, le fait que Jésus évoque le célibat dans le contexte de son dialogue avec les pharisiens (sur le mariage) plutôt que dans celui avec les sadducéens (sur la resurrection) a un sens.

Quand le Christ affirme l'indissolubilité du mariage, ses disciples lui disent : « Si telle est la situation de l'homme par rapport à sa femme, il n'y a pas intérêt à se marier. »4 Au lieu de répondre à leur argument, le Christ fait alors une autre déclaration, encore plus radicale5:

 Ce n'est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l'a révélée. Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du Royaume des cieux. Celui qui peut comprendre, qu'il comprenne ! »

Le Christ sait que ce qu'il dit va être dur à entendre pour ses auditeurs, qui participent d'une culture juive où le mariage est privilégié (et quasi universel) par la bénédiction de fécondité dans la genèse puis par celle d'Abraham. Le Pape le résume ainsi : c'est comme s'il voulait dire : "Je sais que ce que je vais vous dire va causer un grand trouble dans votre conscience et dans votre compréhension du corps ; je vais vous parle en effet de continence, que vous associez instinctivement à un état de déficience physique innée ou acquise. Je veux vous dire qu'au contraire la continence peut être librement choisie par l'homme 'pour le royaume des cieux' "6

Si le Christ amorce un virage théologique radical, il n'exprime par un commandement valable pour tous, mais un conseil qui ne concerne que quelques-uns. Ainsi, le Saint-Père dit que la continence est une exception à la règle générale qu'est le mariage7

Une communion virginale volontaire et surnaturelle

Le Pape souligne que le célibat est un choix personnel soutenu par une grâce particulière. Il est donc volontaire et surnaturel. Etant un choix personnel, il ne peut être imposé à quiconque8. De l'autre côté, même s'il est librement choisi, s'il ne l'est pas "pour le Royaume"9, alors il ne s'agit pas du célibat chrétien dont parle le Christ.

Le célibat chrétien est au coeur de cette tension du "déjà, mais pas encore". En effet, le Saint-Père souligne qu'il n'est pas question de célibat dans le royaume des cieux, mais pour le royaume des cieux10. C'est une anticipation de la vie eschatologique à venir. En tant que vocation terrestre, il diffère du "corps glorieux" de la résurrection car, le mariage étant dans ce monde la voie normale et noble, le célibat implique un renoncement et une effort spirituel particulier.
Cependant, cela ne signifie pas que l'état virginal du monde à venir soit marqué par une absence de réelle communion de personnes : la virginité et la communion ne s'opposent pas mais s'accomplissent l'une dans l'autre. Ainsi le célibataire consacré, s'il renonce à l'expression génitale de la communion incarnée, ne renonce pas à la vocation humaine de la communion des personnes.

Celui qui choisit le Célibat pour le Royaume des Cieux choisit de participer dès aujourd'hui aux "noces de l'Agneau". Le terme de célibat a pour nous une connotation négative qui rappelle plus ce à quoi le célibataire renonce que ce qu'il gagne - le mariage céleste11. Cette vocation est incompréhensible pour qui partage la culture juive, sauf à suivre l'exemple... du Christ lui-même.

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Le mariage virginal de Joseph et Marie

Le mariage de Joseph et Marie contient à la fois le mystère de la communion des personnes et le mystère de la continence pour le royaume. Dans l'alliance de Marie et Joseph dans le mariage et la continence s'opère, par la fécondité de l'Esprit, l'Incarnation du Verbe12

Joseph, loin d'être un faire-valoir pour donner une légitimité à Marie, joue par son "oui" virginal un rôle important dans le mystère de l'Incarnation, même s'il diffère de celui de Marie. Le Pape développe13: "Au moment sa propre annonciation, Joseph ne dit rien, il se contente de faire ce que l'ange du Seigneur lui avait commandé14. Ce consentement dans l'action, typiquement masculin, peut être considéré comme l'homologue conjugal du 'qu'il en soit fait selon ta parole' de Marie." La paternité de Joseph n'est pas moins réelle à cause de sa virginité. 

L'incompréhension du monde

Le monde (et un certain nombre de catholiques) peine à comprendre cette vocation... Ils se disent : "comment un catho peut-il se désinteresser du mariage ? après tout, c'est pour lui l'unique moyen d'avoir une vie sexuelle légitime, non ? comment quelqu'un sain d'esprit peut-il préférer une vie sans sexe ? "

Ce questionnement résulte d'une vision avec des oeillères causée par la normalisation de la concupiscence. 

En effet, quand elle est vécue de manière authentique, la vocation à la continence pour le royaume est un témoignage percutant de la liberté pour laquelle le Christ nous a rachetés. Bien sûr, un mariage chaste témoigne de la même liberté. Les oeillères consistent à croire que le mariage est le lieu d'expression légitime de la concupiscence.

Quiconque a une vision juste du mariage chrétien comprend également de manière juste le célibat chrétien. Jean-Paul II affirme que derrière l'appel à la continence (Mt 19) et l'appel à dépasser la convoitise (Mt 5) se trouve la même anthropologie et le même ethos.15

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La différence entre mariage et célibat ne se situe pas dans l'existence d'un lieu de légitimation de la concupiscence : le Christ nous appelle tous à vaincre la concupiscence et à vivre une liberté nouvelle. Sans l'expérience de cette liberté nouvelle, le célibat semble horriblement répressif et le mariage complètement permissif. Qu'on est loin de l'Évangile !

La "supériorité" du célibat

Au cours de l'histoire, des distorsions dans l'enseignement de l'Église ont laissé entendre que le célibat serait un appel "supérieur" au mariage. Ces distorsions sont dues notamment à une mauvaise interprétation de 1Co 7,916. Une bonne interprétation se trouve, on l'a vu, dans la notion de remedium concupiscentiae.

Certains en ont déduit que le mariage était une vocation de seconde zone pour ceux qui ne "peuvent encaisser" le célibat. Un raisonnement sous-jacent est le suivant : "si le célibat est si bon, alors le mariage doit être mauvais" ou "si s'abstenir de relation sexuelle est si bon, alors la relation sexuelle doit vraiment être sale". On est en pleine hérésie manichéenne. Rien ne pourrait être plus éloigné de la pensée de l'Église lorsqu'elle promeut la valeur du célibat.

La seule cause de supériorité du célibat est son orientation "pour le Royaume des Cieux"17. En ce sens, le célibat n'est pas un sacrement du ciel sur la terre, comme le mariage, mais il est le ciel sur terre (au moins par anticipation). Le mariage annonce que le Royaume des Cieux va venir ; le célibat annonce qu'il est déjà là. L'unique supériorité du célibat est qu'il se passe du signe dans la foi en la réalité effective du signifié. C'est le "heureux qui croit sans avoir vu"18 adressé à Thomas.

Solitude et communion dans le célibat

Puisque le mariage est une bonne institution, y renoncer demande un sacrifice. En appelant les hommes et les femmes à renoncer à mariage, le Christ ne leur cache pas les souffrances19 qui peuvent accompagner la continence. D'une certaine manière, ceux qui choisissent le célibat choisissent de demeurer dans la solitude originelle, dans cette contemplation de l'abîme intérieur comme appel à entrer en relation, cette souffrance qui fait dire à Dieu lui-même "Il n'est pas bon que l'homme soit seul"20. C'est choisir une solitude pour Dieu.

La personne continente reste ainsi sexuée (c'est-à-dire duale, poussée vers l'altérité), d'une manière différente de la personne mariée : non pas dans l'union en une chair mais plus vers l'intersubjectivité de tous.

Mariage et célibat se complètent et s'expliquent mutuellement

Le Concile Vatican II a réaffirmé que tous étaient appelés à la sainteté. Avant cela, beaucoup de catholiques pensaient que seuls les consacrés étaient appelés à la sainteté. Puisqu'on disait traditionnellement que ceux qui choisissaient vivre les conseils évangéliques (pauvreté, chasteté, obéissance) avaient choisi l'état de perfection, on en déduisait à tort que les autres vivaient l'état d'imperfection.

Jean-Paul II rétorque que "le célibat et le mariage ne divisent pas l'humanité en deux camps [....] la perfection de la vie chrétienne se mesure plutôt par la mesure de l'amour"21 Il ajoute que puisque la vocation dans le mariage mène à la maternité et la paternité, la vocation au célibat doit, dans son développement normal, mener à une certaine forme de paternité ou de maternité spirituelle. 

Tout homme, en vertu de la signification de son corps, est appelé à devenir mari et père. 
Toute femme, en vertu de la signification de son corps, est appelée à devenir épouse et mère.

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Certain(e)s vivent le célibat non choisi. Cela ne signifie pas que leur vie spirituelle et charnelle soit suspendue : ils et elles peuvent vivrent une vie féconde en servant leurs frères en gardant l'espoir de trouver un conjoint ou de discerner un appel au célibat. Dans la mesure où ils vivent le don d'eux-même, dans la prière, le travail, les loisirs, le service de leurs amis, familles, voisins ou des pauvres, ils vivent authentiquement la signification conjugale de leur corps.

Précisément parce que le célibat consacré n'est pas un sacrement, il montre en quoi le mariage est sacrement. Il montre que le mariage n'est pas une fin en soi mais pointe vers cette réalité eschatalogique des noces de l'Agneau. Il souligne donc la beauté du mariage. Il empêche également que le mariage soit idolâtré et est ainsi un remède au culte du corps auquel se livre le monde.

Le célibat révèle au monde la profondeur de l'amour de Dieu

Prendre sa croix et suivre le Christ au prix du renoncement au mariage et à la fondation de sa propre famille est un grand sacrifice. Si le Christ propose de sacrifier un bien si grand, c'est pour donner au centuple. Pour se donner complètement à l'homme. Ce choix est pour le monde un grand signe. 

Nous vivons dans cette tension du "déjà, mais pas encore" pour ce qui concerne la venue du Royaume. Dans ce sens on peut dire que le célibat insiste sur le déjà tandis que le mariage insiste sur le pas encore.

 

La relation entre mariage et célibat selon Paul

Revenons sur ce passage de 1Co 7 dont nous avons montré que l'interprétation commune est erronée. Le Pape y consacre quatre catéchèses (TDC 82-85). Il nous invite d'abord à considérer que Paul écrit sans doute en réponse à des questions22, probablement posées par des parents (à qui appartenait dans la société de l'époque le droit de marier ou non leurs enfants) de Corinthe (ville marquée par un ascétisme particulier dont l'origine se trouve dans les courants de pensée dualistes qui dévaluent le corps).

Paul propose une opinon en prenant bien soin de distinguer les paroles du Seigneur de ses propres interprétations. Il faut donc prendre soin de les lire à la lumière de la vie et des paroles du Christ.

Jean-Paul II, s'appuyant sur les écrits de l'apôtre, va jusqu'à se demander si Paul n'a pas une aversion pour le mariage. Il dit en effet "je voudrais que tous soient [célibataires] comme moi". Toutefois, il reconnaît que si l'on lit le texte dans son ensemble, on ne trouve pas les traits constitutifs de ce que sera le manichéisme.
Paul, tout en reconnaissant que le mariage n'est pas mauvais contre l'opinion majoritaire à Corinthe, veut donc manifestement en épargner aux fidèles "les épreuves"23 Cette observation réaliste semble être une réponse à certains qui auraient une vision un peu trop idéalisée. 
Paul adopte un critère de discernement très personnaliste : chacun a reçu de Dieu un don qui lui est personnel : l'un celui-ci, l'autre celui-là24 Le don de l'Esprit qui a fait son temple de notre corps s'exprime pareillement dans les deux vocations, pourvu que nous y restions fidèles.

Enfin, Paul ne peut justifier ici une vision du mariage comme lieu d'expression légitime de la concupiscence, qui serait en contradiction totale avec l'appel en Ep 5 : maris, aimez vos femmes comme le Christ aime l'Église. Le mariage est le remède et non le lieu d'expression légitime de la concupiscence.

Le célibat, meilleur ? 

En plus des éléments de réponse déjà fournis, un autre élément pousse Saint Paul a préférer le célibat au mariage : l'homme marié a le souci de cette vie tandis que l'homme non marié a le souci des affaires du Seigneur25. Le célibataire a choisi, selon les mots du Christ, la meilleure part, la seule chose nécessaire26

Jean-Paul II rappelle encore que dans le mariage comme dans le célibat, tous sont appelés à la sainteté. Considérer la sainteté comme quelque chose que nous produisons nous amène à considérer le meilleur moyen de production, la meilleure vocation. Cette vision est fausse : le sainteté est avant tout un don de Dieu, qui s'exerce également dans les différentes vocations.

Enfin, Saint-Paul considère - avec raison - que le mariage est une institution appelée à disparaître (dans les Cieux, car elle aura perdu sa raison d'être) et considère qu'il ne faut pas montrer trop d'attachement aux choses périssables. L'homme et la femme mariée ne doivent ainsi pas se laisser trop lier par les soucis du monde C'est ce qu'il veut dire en écrivant : que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'avaient pas de femme27.

Les "devoirs" des époux

L'aspect "contractuel" du mariage et les devoirs des époux ont été à une époque mis en avant de façon bien trop disproportionnée. En disant "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, sinon temporairement et en plein accord, pour prendre le temps de prier et vous retrouver ensuite ; autrement vous ne sauriez pas vous maîtriser, et Satan vous tenterait", Saint-Paul offre, nous dit le Pape, une intuition pratique et personnaliste sur la vie sexuelle conjugale. Des périodes d'abstinence choisie, relativement courtes, nous aident à respecter le temps propre à chaque personne, la subjectivité et la riche différence entre les sexes. Confiées à Dieu, ces périodes sont ainsi un remède contre la concupiscence, et permettent de toucher plus encore au coeur du mariage.

Le Mariage : Alliance, grâce et signe

Après avoir présenté sa "vision globale" de l'homme, de sa corporéité et de sa sexualité, et réfléchi sur la vocation au célibat pour le royaume, Jean-Paul II aborde enfin la question du mariage, de sa signification et de la vie des époux.

Ainsi que nous allons le voir, la grandeur du sacrement du mariage réside dans le fait que les deux unions, celle de l'Homme et de la Femme, et celle du Christ et de l'Église, révèlent le même mystère. Jean-Paul II analyse d'abord la dimension [divine] de l'allaince et de la grâce, avant de décrire la dimension [humaine] du signe.

Relations entre les Époux dans la lettre aux Ephesiens

Peu de textes dans toute la Bible ont fait l'objet d'autant de mécompréhensions et d'interprétations politiquement correctes que le chapitre 5 de la lettre aux Ephésiens. C'est pourquoi Jean-Paul II marche sur des oeufs pour rétablir le sens des écrits de Saint-Paul1. Voici l'extrait analysé par le Pape2:

  Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres ; les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ; car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l'Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps. Eh bien ! si l'Église se soumet au Christ, qu'il en soit toujours de même pour les femmes à l'égard de leur mari. Vous, les hommes, aimez votre femme à l'exemple du Christ : il a aimé l'Église, il s'est livré pour elle ; il voulait la rendre sainte en la purifiant par le bain du baptême et la Parole de vie ; il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; il la voulait sainte et irréprochable. C'est comme cela que le mari doit aimer sa femme : comme son propre corps. Celui qui aime sa femme s'aime soi-même. Jamais personne n'a méprisé son propre corps : au contraire, on le nourrit, on en prend soin. C'est ce que fait le Christ pour l'Église, parce que nous sommes les membres de son corps. Comme dit l'Écriture : A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu'un. Ce mystère est grand : je le dis en pensant au Christ et à l'Église. Pour en revenir à vous, chacun doit aimer sa propre femme comme lui-même, et la femme doit avoir du respect pour son mari.

Ce passage, analysé à la lumière du contexte biblique, contient des thèmes essntiels et des vérités fondamentales. Il est centré sur le corps, au sens métaphorique du corps du Christ (l'Église), et au sens propre du corps humain et de l'attirance sexuelle.

Quelle est la signification de ces deux saintes communions et de leur convergence ? Nous sommes ici sur le point de découvrir le mystère de Dieu et de la Création, de comprendre la gloire qu'il a voulu nous conférer en nous créant homme et femme et en nous appelant à l'union charnelle. C'est pourquoi le Pape, citant Gaudium et Spes (22), nous dit que ce passage de la lettre aux Éphésiens manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation3.

 

La Personne incarnée, corps et sacrement

Cette découverte de son identité et sa vocation ne peut se faire que si l'homme entre pleinement dans le mystère de son incarnation.
Le modernisme, par exemple, a en effet séparé l'homme de son corps : il récuse l'idée de mystère signifié par le corps et que celui-ci puisse être théologique. En conséquence, le corps, simple enveloppe charnelle, peut être manipulé et asservi : pour les modernes, le mot-clé inscrit dans le corps est l'autosatisfaction.
Pour Saint-Paul, le corps parle un langage mystique, dit quelque chose du grand mystère. Pour les chrétiens, le mot-clé inscrit dans notre corps est le don de soi.

Le corps, dit Jean-Paul II, est sacrement de la grâce4: c'est un signe efficace de l'amour de Dieu, c'est à dire qu'il indique l'amour de Dieu et qu'en même temps il est vecteur de la grâce. La chair, dit le Catéchisme5, est le pivot du salut. Le Christ, de condition divine et dans la totalité de sa divinité6 choisit d'assumer complètement notre humanité7.

Le péché pousse l'homme et la société à refuser et combattre ce grand mystère de l'Incarnation : il n'est pas suprenant que la proclamation de ce grand mystère soit immédiatement suivie de l'annonce du combat spirituel (Ep 6,10-20). La sacramentalité du mariage est au centre de cette bataille : nous devons pour nous y préparer mettre la ceinture de la vérité sur nos reins8.

 

Clés d'interprétations

Constatons que ce passage d'instructions sur la vie des Époux et de la famille intervient dans le contexte d'un appel à une vie nouvelle dans le Christ. Cette lettre ne se lit qu'enracinés dans le Christ. Saint-Paul va en effet tout d'abord se mettre à genoux et prier le Père pour qu'il nous donne par son Esprit de comprendre l'amour du Christ9.

Nous devons donc laisser de côté nos susceptibilités modernistes pour être capable de lire le sens profond de mots qui peuvent nous choquer et entrer dans le mystère du Christ et de l'Église et dans notre vocation de vivre dans l'amour comme le Christ nous a aimés. Pour cela, nous dit Saint-Paul10 nous devons renoncer à la dureté de coeur et abandonner notre mode de vie corrompu par une concupiscence trompeuse.

En particulier, nous ne devons pas être prompts à supposer le sexisme chez Paul, qui sait que la domination masculine est le fruit du péché. Nous imaginons parfois que Paul dit aux femmes d'être soumises à leur mari... mais ce n'est pas exactement ce que le texte dit !!

Un rapport de soumission ?

Le texte commence par "Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres". C'est donc une soumission mutuelle à laquelle Saint-Paul nous appelle. En ayant à l'esprit le fait que le corps rend visible la personne, et qu'il ne peut donc être réduit à l'état d'objet, nous déduisons que cette soumission n'est pas ni abaissement, ni une obéissance servile, ni du masochisme : il s'agit pour chacun des époux de considérer le bien de son conjoint avant le sien propre. Et c'est uniquement la réciprocité11 de cette attitude - le don et la réceptivité au don par le don en retour - qui assure un amour authentique.

Si l'époux aveuglé par le péché vit dans un rapport de domination, alors l'épouse, face à l'absence de réceptivité au don de sa personne (ie. de négation de la dignité de ce don), a toute raison de se refuser à ce don. Voici l'unique justification d'un féminisme saint : le refus du péché ! Cependant, ce n'est que la première étape : pour faire cette expérience, il faut un moment ou l'autre se 'jeter' à l'eau... Aimer c'est risquer : risque ce pari de croire que la rédemption du corps nous permet de faire l'expérience de la nudité originelle. 

Se soumettre à l'autre signifie se donner totalement à lui ou elle. Nous sommes appelés au don mutuel "par respect pour le Christ". Ce respect, nous devons le comprendre comme le don de l'Esprit de crainte du Seigneur. Il ne s'agit pas d'une peur, mais d'un émerveillement infini devant l'amour donné. En résumé : lorsque les époux se donnent l'un à l'autre, ils vont puiser leur amour à la Source de l'amour, le Christ donné pour nous, qui nous a aimé jusqu'à en mourir sur la croix. La contemplation de la croix est la clé pour comprendre la rédemption : le Christ, totalement soumis (donné), nous regarde et dit "j'ai soif". Voyons le Christ dans notre conjoint !!

L'analogie sponsale - ou conjugale

Ayant ceci à l'esprit, continuons notre lecture : "les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus ; car, pour la femme, le mari est la tête, tout comme, pour l'Église, le Christ est la tête, lui qui est le Sauveur de son corps."12.

Dans tout ce texte, le mot difficile est le mot "comme". Il ne s'agit pas d'être soumis à leur mari et à Jésus, mais de la même manière qu'elles le sont à Jésus. Il ne s'agit pas de dire que l'homme serait le maître.
D'ailleurs si l'on suit Jésus, l'on voit qu'Il dit13 : « Les rois des nations païennes leur commandent en maîtres, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel ! Au contraire, le plus grand d'entre vous doit prendre la place du plus jeune, et celui qui commande, la place de celui qui sert. »14 Est-ce pour rien que Paul nous demande précisément dans cette lettre15 de ne pas penser comme les païens ?
Le Christ montre d'ailleurs le chemin : "Le Fils de l'homme lui-même n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude"16. Le mari est à la tête précisément lorsqu'il agit comme le Christ, en serviteur, en donnant sa vie.

Cette lecture se confirme par la suite : "Vous, les hommes, aimez votre femme à l'exemple du Christ : il a aimé l'Église, il s'est livré pour elle"17. Maris, aimez votre femme comme le Christ aime l'Église. Comment le Christ nous a t-il aimés ?18 en donnant sa vie pour nous !

En résumé : Le mari est appelé à donner sa vie pour sa femme, et dans ce don est pour eux le signe19du don que le Christ a fait à l'Église. En retour, celle-ci se donne à son mari et signifie ainsi l'action de grâce20 que l'Église rend au Christ.

Cette image du salut dans le don réciproque des époux est appelée l'analogie sponsale ou conjugale.

Notons que don et réceptivité du don ne sont pas transposables à l'activité et la passivité (et que le don n'est pas restreint à la masculinité et la réceptivité au don à la féminité). Rappelons-nous les paroles de Jean-Paul II : "le don et son acceptation s'interpénètrent de telle manière que l'acte même de donner vaut acceptation et que la réceptivité au don est elle-même don."21

Les deux directions de l'analogie sponsale

L'analogie n'est pas simplement une sorte de sacramentalité plaquée sur institution naturelle. La rencontre du mystère [de Dieu] est l'essence même de la vocation au mariage22. Bien sûr, au sens strict du terme, il n'y a sacrement que si les deux mariés sont baptisés : pourtant même le mariage entre non-chrétiens est d'une certaine manière, en tant que sacrement primordial (avant la complétude de la révélation), le signe du don de Dieu.

Le mariage permet aux époux de vivre - même imparfaitement -  la communion de personnes qui leur fait découvrir leur appel ultime à la communion en Dieu.
A l'inverse, la découverte de la communion qui est en Dieu, et qui est Dieu, enrichit l'expérience conjugale des époux. La contemplation de la croix en est une dimension essentielle.

La tête et le corps

Dans une pensée rationnaliste, la tête et le corps entretiennent une relation déséquilibrée. Oublions ces présupposés lorsque nous lisons que l'homme est la tête de la femme et la femme le corps de l'homme23.

La Catéchisme résume la réalité que Saint-Paul décrit en disant que le Christ-tête et l'Eglise-corps sont "une unique personne mystique". Cela ne signifient pas qu'ils s'identifient ou que la subjectivité de l'homme se perd en Dieu. De la même manière, l'époux et l'épouse sont une chair. Sans qu'aucun ne perde sa subjectivité, ils sont un seul sujet. Saint-Paul dit d'ailleurs dans ce sens que celui qui aime sa femme s'aime soi-même. Notre manière (aveuglée par le péché) de traiter notre corps ne doit pas obscurcir notre vision lorsque nous lisons que chaque mari doit aimer sa femme ainsi : comme son propre corps.

Chacun des époux n'a d'autre but que la sanctification de son conjoint, le mari veut rendre sa femme resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; [...] sainte et irréprochable24 et réciproquement. Dans l'Eros, les époux visent vraiment agapè25

Loin d'être conceptuel, cela a des conséquences très pratiques. Dans Amour et Responsabilité, Karol Wojtila souligne que "l'amour exige que les réactions de l'autre personne - le 'partenaire' sexuel - soient pleinement prises en compte. Les sexologues affirment que la montée du désir diffère chez la femme et chez l'homme - il monte plus lentement et retombe plus lentement. L'homme doit prendre cette différence en compte [...] pour que les époux atteignent tous les deux l'orgasme [...] autant que possible simultanément." Le mari doit faire cela "non dans une visée hédoniste, mais en vertu de l'altruisme. [...] Si l'on considère à quel point le désir masculin monte plus vite, une telle tendresse de sa part dans l'acte sexuel prend le caractère d'un acte de vertu."

Le baptême exprime l'amour conjugal du Christ pour l'Eglise

De même, le but de l'amour du Christ pour l'Église vise sa sanctification :

 Il voulait la rendre sainte en la purifiant par le bain du baptême et la Parole de vie ; il voulait se la présenter à lui-même, cette Église, resplendissante, sans tache, ni ride, ni aucun défaut ; il la voulait sainte et irréprochable.26

Le baptême prend un caractère nuptial dans la mesure où il prépare la Fiancée pour sa rencontre avec le Fiancé. 

La beauté et le regard

La beauté, on le voit, est signe de la sainteté. Non pas que chacun(e) soit saint(e) dans la mesure où il (elle) est beau (belle), mais parce qu'il y a une grande beauté dans la sainteté, qui créé le même état d'émerveillement que la contemplation (pure) de la beauté27.

Notre monde voue un culte à la beauté physique et nous dépensons littéralement des milliards pour être sans tache ni ride. Corrigeons cette image distordue par le péché : que trouvons-nous ? notre désir de sainteté, de sanctification, de pureté et d'innocence, notre désir d'être [rendu] dignes de partager la beauté radieuse de notre Époux.

Le mari doit désirer la beauté de sa femme - et là encore, pas de manière conceptuelle ou désincarnée - il doit véritablement vouloir que sa femme soit - pour le Christ - sainte et irréprochable et qu'elle en fasse dès aujourd'hui l'expérience en se sentant désirée pour sa beauté. Cette beauté fondamentale est au coeur de chaque femme et ne se mesure pas avec des canons de beauté, qui ne sont que des standardisations visant à l'anonymisation des femmes au profit de la seule convoitise de l'homme. Seul un regard purifié de l'homme pourra rendre justice à la beauté de chaque femme qui, sinon, est condamnée à un sentiment d'inadéquation et de rejet de son corps.

Zoom...

Notre regard a besoin d'être purifié : Christopher West28 décrit cette expérience sur la plage. Voyant une femme magnifique en bikini, il luttait intérieurement pour être capable de la regarder en voyant la vision céleste de sa beauté ; il vint à poser les yeux sur une femme forte. Sa première pensée fut le soulagement "pas de danger de ce côté là"... jusqu'à ce qu'il réalise que, physiquement désirable ou non, il n'avait pas été capable de voir la dignité et la beauté fondamentale d'aucune des deux !

Puisons dans le regard du Christ (posé sur la samaritaine, ou la femme adultère, sur le jeune homme riche, sur les disciples qui lui demandent qui peut être sauvé, sur Nathanaël sous le figuier, ou sur Matthieu au lieu des pégaes, sur la femme qui met deux pièces d'argent au temple, ou l'aveugle de naissance) l'amour nécessaire pour voir les hommes et les femmes avec le regard de Dieu et reconnaître en chacun(e) le reflet de la beauté divine. 

Le Christ a pris la figure de notre humanité, a vécu jusqu'au bout la défiguration de la croix, pour que nous soyons transfigurés. Dans un regard dénué d'une vision globale de l'homme, l'être humain n'est pas beau : nous préférons nos fantasmes, nos humains virtuels. Ainsi, il est difficile pour quiconque a essayé de trouver dans la sexualité virtuelle, c'est à dire la pornographie, d'aimer la personne en chair et en os qu'ils ont épousé. Cela demande une rédemption du regard.

Jésus n'a pas attendu que nous soyons aimables pour nous aimer (jusqu'au bout). En fait, c'est parce qu'Il nous aime que nous sommes aimables. "La preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs"29. La beauté de ces vieux couples qui, bien qu'étant depuis des décennies très loin des canons de beauté, prennent soin religieusement d'un conjoint qui parfois ne les reconnaît plus, est un témoignage de ce regard du Christ.

 

  • 1. Si le Saint-Père reconnaît aux exégètes le droit de mettre en doute le fait que Paul en soit bien l'auteur, il ne faut pas écarter les écrits de l'apôtre à cause du politiquement correcte. Le Pape choisit de prendre une hypothèse de travail : Paul aurait confié les concepts clés de sa lettre à son secrétaire qui en a finalisé la rédaction. Il parle ainsi de l'auteur de la lettre aux Ephésiens, réservant "Paul" ou "l'Apôtre" pour les passages qui sont selon lui spécifiquement pauliniens.
  • 2. Ep 5,21-33
  • 3. TDC 87,6
  • 4. TDC 87,5
  • 5. CEC 1015
  • 6. cf. Col 2,9, Car en lui, dans son propre corps, habite la plénitude de la divinité.
  • 7. C'est la kénose, décrite en Ph 2,6 : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!
  • 8. Ep 6,14: le mot hébreu khelasim (osphus en grec) est traduit dans toutes les bibles françaises par un pudique - ou prude ? - "reins" alors qu'il désigne clairement les parties génitales dans d'autres passages de la bible - Gn 35,11 par exemple : peut-être Saint-Paul parle t-il d'ordonner sa sexualité à la Vérité ?
  • 9. cf. Ep 3
  • 10. cf. Ep 4
  • 11. cela implique de croire au Don de Dieu
  • 12. Ep 5, 22-23
  • 13. Lc 22,25-26
  • 14. Mc 10,42-44 et Mt 20,25-27
  • 15. cf. Ep 4,17
  • 16. Mc 10,45 et Mt 20,28
  • 17. Ep 5,25
  • 18. car nous sommes l'Église - considérer uniquement l'Église institutionnelle ici serait un refus de considérer l'incarnation. Nous écrivons ces mots sans préjudice aucun pour elle.
  • 19. l'image, non la substitution : le mari n'est aucunement assimilé à Dieu et la femme à l'humanité de manière ontologique mais uniquement de manière métaphorique.
  • 20. l'Eucharistie, étymologiquement
  • 21. TDC 17,4
  • 22. TDC 89,7
  • 23. Ep 5,23
  • 24. Ep 5,27
  • 25. Pour un développement précis, lisez Deus Caritas Est, du Sa Sainteté le Pape Benoît XVI.
  • 26. Ep 5,26-27
  • 27. Rappelons-nous ici comment le soin que Pélagie prenait à être belle rappelle à Nonnus le peu de soin que nous prenons à apprêter nos âmes..
  • 28. auteur de Theology of the Body Explained: a Commentary on John Paul II's "Male and Female He Created Them", auquel ce site doit beaucoup et son auteur plus encore
  • 29. Rm 5,8

Sacrement et Mystère

Le Christ, on l'a vu, révèle le mystère de Dieu en l'incarnant, en le faisant entrer dans la réalité visible. Bien que son corps ne soit pas qu'une apparence, la transfiguration révèle qu'il y a encore une réalité cachée, la gloire de Dieu, manifestée lors de la mort et de la résurrection. 

 

Appelés à contempler la Gloire de Dieu

Dans l'Ancien Testament, il est dit à plusieurs reprise que celui qui voit Dieu face à face meurt. Moïse craint ainsi de porter son regard sur Dieu1. La mort n'est pas la conséquence de la vision de Dieu face à face, mais sa condition : pour se débarrasser du péché, dit le Christ, il faut mourir à soi-même. 

La crainte de Dieu comme don de l'Esprit n'est pas tant une peur que l'émerveillement de la créature face à son créateur : la créature vit alors pleinement la solitude originelle. Dieu, par pitié pour nous (pour laisser à notre liberté le temps de renoncer au péché pour le choisir pleinement), ne se montre que voilé (par une nuée, par exemple, dans l'Exode ou lors de la transfiguration, ou de dos pour Moïse). A l'homme moderne il se montre sous le voile de la foi et des sacrements

Cependant, dans le Christ, nous sommes appelés à voir la Gloire de Dieu "sans voile", nous dit Saint-Paul, et à la refléter en nous laissant conformer à Dieu "avec une gloire de plus en plus grande"2.

 

L'Analogie sponsale - ou conjugale - dans l'Ancien Testament

L'analogie sponsale n'est pas une invention du nouveau testament : elle trouve, comme tout ce qui concerne le Christ, des fondations solides dans l'Ancien Testament. L'exaltation d'eros dans le Cantique des Cantiques est depuis longtemps lu comme l'expression de l'amour de Dieu pour Israël ; de nombreux prophètes (Isaïe, Osée, Ezéchiel) parlent de l'amour de Dieu en termes nuptiaux. 

Jean-Paul II consacre une audience complète3 au commentaire du texte d'Isaïe suivant4, à la lumière de la lettre aux Éphésiens :

 Tu oublieras la honte de ta jeunesse, tu ne penseras plus au déshonneur d'avoir été abandonnée. Ton époux, c'est ton Créateur, « Seigneur de l'univers » est son nom. Ton Rédempteur, c'est le Dieu Saint d'Israël, il se nomme « Dieu de toute la terre ». Oui, comme une femme abandonnée et désolée, le Seigneur te rappelle. Est-ce qu'on rejette la femme de sa jeunesse ? dit le Seigneur ton Dieu. Un moment je t'avais abandonnée, mais dans ma grande tendresse je te rassemblerai. Ma colère avait débordé, et un moment je t'avais caché ma face. Mais dans mon amour éternel j'ai pitié de toi, dit le Seigneur, ton Rédempteur. C'est ainsi qu'au temps de Noé, j'ai juré que les eaux ne submergeraient plus la terre. De même, je jure de ne plus me mettre en colère contre toi, et de ne plus te menacer. Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas, et mon Alliance de paix ne sera pas ébranlée, a déclaré le Seigneur, dans sa tendresse pour toi.

Ces mots, dit le Pape, "débordent d'une authentique ardeur d'amour". Ils sont "peut-être la plus puissante 'déclaration d'amour' de Dieu, associée à un serment de fidélité pour toujours". Ils indiquent que "la nature de l'amour de Dieu pour Israël est le don". 

Rappelons-nous que l'initiatve d'amour de Dieu comme Époux et la réponse d'Israël comme Épouse sont essentiels à notre compréhension de ce que signifient être époux et être épouse. En ce sens, le Pape dit que la femme est l'archétype de l'humanité entière, au sens où elle est appelée à recevoir le don de son mari. Cela ne signifie pas qu'elle n'en soit jamais l'initiatirice, mais autant sa physiologie que sa personnalité l'appelle plus particulièrement à recevoir le don (à condition qu'il soit sincère !) : le fait que les hommes demandent le plus souvent les femmes en mariage n'est pas qu'une convention sociale. Toutefois, dès que le don n'est pas sincère (ou dans le cas du don divin, dès qu'il n'est pas perçu comme tel), l'initiation masculine est perçu - de manière compréhensible - comme une menace et la femme refuse - de manière compréhensible - de le recevoir.

En comparant le texte d'Isaïe à la lettre aux Éphésiens, on voit que Saint-Paul exprime l'amour de Dieu avec des termes - trinitaires, christologiques ou eschatologiques - qu'Isaïe ne pouvait consciemment prononcer. Toutefois, Isaïe mentionne clairement le Dieu Créateur, Époux et Rédempteur : Saint Paul parle du Père Créateur et du Christ "Époux et Rédempteur". 

L'analogie sponsale nous permet d'entrer dans une connaissance de Dieu jusqu'à un certain point : elle n'épuise pas le mystère de Dieu qui la transcende... par exemple l'amour de Dieu est également paternel. De plus, le don de Dieu est total dans la mesure où il est radical, mais pas au sens où la totalité de la nature divine se communiquerait : cette qualité du don ne se vit qu'au sein de la Trinité. Toutefois, nous participons réellement par le don de Dieu à la nature divine5. C'est ce que dit la prière eucharistique : "pour nous faire partager la divinité de celui qui a pris notre humanité". L'union de ces deux signes - l'amour humain et l'amour divin - dans un seul grand sacrement est une découverte dont le mérite doit être attribué à Saint-Paul.

 

Le mariage, sacrement primordial

"La lettre aux Éphésiens", nous dit le Pape, "nous amène à envisager l'état de l'homme avant le péché originel dans l'optique du mystère caché en Dieu de tout éternité"6. Selon ce mystère, Dieu nous a choisis dans le Christ non seulement après que nous ayions péché et pour nous racheter du péché : il nous a choisis dans le Christ avant la création du monde7. Cela signifie, dit Jean-Paul II, qu'avant le péché, l'homme portait dans son âme le fruit de l'élection éternelle dans le Christ. En ce sens, le corps, dès le commencement était signe du plan d'amour de Dieu, plan de création et de communion, et du mystère de Dieu : l'union des corps dans le mariage était sacrement primordial du mystère de Dieu.

La formule de la liturgie de pascale "bienheureuse faute qui nous a valu un si grand sauveur" peut entraîner des interprétations erronées, comme si le péché avait pour conséquence notre élection dans le Christ.. et en devenait même une bonne chose... Non ! Nous étions destinés avant le péché à vivre en communion avec le Christ. La rédemption va bien au-delà du pardon des péchés.
En ce sens, l'Incarnation n'est pas un "plan B" de Dieu pour corriger un plan A dont le péché aurait montré l'imperfection. Le péché implique certes que la réalisation de ce plan passe par une déviation, mais ce n'est pas une voie sans issue. Le péché n'est pas plus fort que le plan de Dieu de nous unir au Christ : la seule chose qui rend la faute bienheureuse est que Dieu a choisi de ne pas s'y arrêter. En colère face au péché, il a continué d'aimer le pécheur et décidé de ne pas le condamner, mais de le sauver et - entre-temps- de lui laisser sa liberté par le voile de la foi.

Le sacrement de la création

Le pardon des péchés n'est qu'une des grâces dont il nous a comblés8. Le Christ est depuis toujours "le centre de l'univers et de l'histoire"9. C'est sa volonté de faire de nous des personnes créées pour aimer librement qui fait de nous le sommet de la création.

Lorsque Jean-Paul II parle de sacrement de la création, il indique que la création tout entière est signe du mystère de Dieu : comme le dit le psalmiste, "les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l'oeuvre de ses mains"10.

 

Le mariage, support de la rédemption

L'idée que le mariage pointe dès le commencement vers ce plan éternel de Dieu est noble, mais paraît un peu déconnectée de la réalité pour un certain nombre de couples. L'idée même que les péchés puissent être pardonnés de manière effective et sensible aujourd'hui est inconcevable pour les pharisiens qui n'imaginent qu'un pardon théorique... et Jésus répond en disant au paralytique "prends ton grabat et marche"11... notre problème est que nous avons peu de foi en une rédemption. 

Mais les maris et les femmes qui ont été libérés du démon de la concupiscence font l'expérience concrète et quotidienne de retrouver, progressivement, le sens de leur mariage comme signe de l'amour de Dieu. De quelle manière  ?

Choisir et être choisi

Tout d'abord, nous redécouvrons que nous sommes capables de choisir et dignes d'être choisis. Adam a découvert sa liberté en nommant les animaux et sa dignité en se reconnaissant singulier dans toute la création : Dieu a voulu Adam et Ève pour eux-mêmes et les a laissés libre de Le choisir. 

En découvrant que sa femme est une personne, un sujet qui nul ne peut s'approprier, le mari découvre qu'il ne peut forcer son amour : il ne peut que se donner dans l'espoir qu'elle répondra au don qu'il a initié. Libre de la concupiscence, l'union des époux est un choix mutuel : choix fait pour le bien de l'autre et à cause du bien qu'est l'autre (et, bien sûr, pour le bonheur d'aimer et de se savoir aimé). 

Quand bien même notre vie peut être obscurcie par le péché, il reste en chacun de nous une étincelle de notre commencement, un désir de "plus" que ce que cette vie peut nous offrir, l'Amour qui satisfait vraiment. La profusion de films, livres etc. qui parlent de ce "plus" en est un signe évident12. L'amour vécu dans la vérité au sein du couple est certainement bon, car Dieu a voulu en faire le signe de l'Amour éternel qu'il a pour nous, mais il n'en est que le signe. 

Tout l'enjeu du combat spirituel est là : entre être choisi et s'approprier ; entre le signe et la contrefaçon de l'amour, entre icône et idole. Le péché originel, en détruisant en nous la confiance dans le don de Dieu de la création, a dégradé le mariage comme sacrement de la création.

Du sacrement de la création au sacrement de la rédemption

Nous l'avons montré, il y a une continuité entre la création, dans le don de la Vie et l'appel à partager à la vie divine, et la rédemption, dans le don du Christ avec la restauration de notre capacité à choisir cette vie.

De la même manière, Saint-Paul en associant le don réciproque des époux à la relation entre le Christ et l'Église, ne fait pas une simple métaphore : il met en lumière le fait que le Christ re-crée le mariage, c'est à dire qu'il lui restitue sa capacité à être signe efficace de l'amour de Dieu. Le mariage n'est plus sacrement de la création, mais aussi sacrement de la rédemption.

Il ne célèbre plus seulement Dieu qui choisit de nous faire tels que nous sommes mais Dieu qui nous aime malgré notre infidélité. Sans que cela change quoique ce soit à l'amour dont le Père nous a comblé dès le commencement, la conscience que nous en avons s'en trouve notablement améliorée... "Bienheureuse faute.."

L'Église comme l'épouse achève le sacrement

L'Église, en répondant au don de Dieu et en se donnant à lui en retour, vient achever le sacrement initié et constitué du don de Dieu, de la même manière que la femme en acceptant le don de son mari et en y répondant accomplit le sacrement du mariage (où l'Église reconnaît qu'elle a un rôle secondaire puisque ce sont les époux qui se donnent le sacrement, que l'Église célèbre). Dieu a voulu notre coopération active dans l'action de sa grâce que ce soit individuellement ou en tant qu'Église. 

L'Église ne peut rien par elle-même : elle va "puiser dans le sacrement de la rédemption toute sa fécondité et sa maternité spirituelle"13. Dans chacun des sacrements, elle prie Dieu d'agir ("Que ton Esprit sanctifie... " pour l'Eucharistie, "Que Dieu lui-même achève en toi ce qu'il a commencé" dans le sacrement de l'ordre) et a foi dans le fait qu'il agit effectivement.

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Sur l'admission aux sacrements

On le voit, le symbolique est au coeur de notre vie, car il rend visible une réalité invisible. Nous avons ceci de particulier que nous sommes (malheureusement) capables de poser tel ou tel geste alors que notre coeur est diamétralement opposé à leur signification profonde. Par exemple, confesser tel ou tel acte que l'on revendique par ailleurs revient à agir exactement comme les pharisiens, à honorer Dieu des lèvres en lui fermant son coeur.

Avec l'habitude, nous en venons à dénaturer le symbole, qui ne signifie plus pour nous ce qu'il est supposé signifier, et nous nous fermons ainsi à la possibilité de connaître l'amour que Dieu a pour nous. L'Église, en refusant l'accès aux sacrements aux personnes dans certains états de vie, ne se pose pas comme une institution qui voudrait leur barrer l'accès à Dieu (quand bien même elle le voudrait, elle n'en aurait pas le pouvoir) ; elle ne se fait pas non plus juge (au-delà de tel niveau de péché, plus de communion !)... mais elle veut indiquer clairement à ces personnes que leur coeur n'est pas disposé à recevoir le Christ.. qui ne cesse de s'offrir !

Un cardinal14 disait un jour que nous devrions tous arriver à l'eucharistie comme des mendiants, comme des assoiffés de Dieu. La phrase "je ne suis pas digne de vous recevoir" n'est pas une formalité (même 25 min après avoir reçu le pardon de nos péchés), "mais dis seulement une parole et je serai guéri" : nous pensons trop souvent qu'il s'agit de magie... nous serons guéris si nos coeurs sont prêts à accueillir cette parole. Avez-vous déjà essayé d'écouter quelqu'un en mettant des bouchons d'oreille dans une boîte de nuit ? 

Sacrement et "Rédemption du Corps"

Laissés à nous-mêmes, la Théologie du Corps "peut sembler une exigence irréalisable. Pourtant Jésus n’a pas chargé les époux d’un fardeau impossible à porter et trop lourd [...] plus pesant que la Loi de Moïse. En venant rétablir l’ordre initial de la création perturbé par le péché, il donne lui-même la force et la grâce pour vivre le mariage dans la dimension nouvelle du Règne de Dieu"1.

Le Christ, nous dit Jean-Paul II, qui nous parle "vit toute la profondeur du mystère divin. Mais il vit également le mystère humain dans toute sa profondeur"2. Jésus nous révèle notre dignité3 qui a ses exigences, mais il nous donne en même temps la grâce nécessaire pour vivre pleinement en Fils et Filles de Dieu.

 

Entrer dans la rédemption

Jean-Paul II offre un formidable espoir : hommes et femmes ne doivent pas nécessairement être continuellement blessés par la concupiscence qui est un pieu planté au coeur de leur dignité et de la communion qui existe entre eux ; la vie conjugale n'est pas un lieu d'expression de désirs infirmes et mutilants ! Le mariage est une invitation à entrer consciemment et conscienscieusement dans la rédemption du corps.

Les époux chrétiens s'engagent à lutter pour, avec l'aide de Dieu, redécouvrir et revendiquer et vivre selon leur dignité originelle. 

Trop peu de chrétiens réalisent qu'ils sont choisis de Dieu, qu'ils sont appelés à entrer concrètement, dans le quoditien de leur vie de couple, dans le mystère d'amour divin. La nécessité d'une nouvelle4 évangélisation est criante !

Le Christ confie à chacun de nous une mission capitale : à l'homme, il confie la dignité de la femme ; à la femme, la dignité de l'homme.5 Vivre selon notre dignité est un combat permanent et parfois difficile : le Christ s'adresse à notre coeur, ce lieu intime de nous-même où combattent la concupiscence et la sainteté.

Nous sommes appelés, en fixant le Christ, à sortir de la barque et à marcher sur l'eau !
Cela implique un risque. Le "safe sex" n'existe pas. Il est toujours risqué d'aimer, mais ne pas le faire reviendrait à saborder la barque. Comme Pierre, le Christ nous appelle : "viens !"

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Entrer dans une culture de la vie

La première étape pour entrer dans la rédemption est de renoncer à la concupiscence. Cette étape se vit au début par des victoires (au prix de luttes parfois douloureuses et sans doute de quelques défaites qu'il nous faudra confier au Christ6 plutôt que de douter de sa miséricorde et de son soutien) : abandon de pratiques et d'habitudes parfois très ancrées qui créent une vision dépersonnalisée de la sexualité, et conduisent à considérer le conjoint comme un objet plutôt que comme un sujet.

Les tentations perdurent mais, avec le temps qui passent, ont de moins en moins de prises. Notre vie est comme un château fort qui se bâtit alors que l'ennemi attaque sans cesse. Si nous parvenons à monter les murailles en plaçant le Christ au centre et l'ennemi à l'extérieur, la bataille est gagnée. Veillons à ne pas saboter de l'intérieur les fondations de notre propre vie.

Une fois que nous avons bouté l'ennemi hors des murs, il nous faut laisser le Christ restaurer en nous cet émerveillement du commencement face à notre femme (de notre mari, pour les femmes). Pour cela, prions sans cesse afin qu'Il nous donne de voir sa beauté profonde, tous les merveilles que Dieu a mises en elle. Il s'agit pour nous de prendre conscience que nous avons un donjon (deux en fait, notre propre dignité et celle de notre épouse) dont la beauté vaut la peine d'être défendue, quelle que soit la séduction du donjon d'à côté. 

Nous en venons à réaliser que ce qui fait la beauté de ce donjon, ce sont ces fondations qui nous indiquent clairement le génie de son fondateur. D'ailleurs, un certain nombre de choses, comme les herses et les pont-levis, qui nous paraissaient inutiles voire pesantes lorsque nous n'habitions pas vraiment le donjon (et que nous avions tendance à reprocher au fondateur), sont maintenant essentielles, car elles permettent de sortir de soi sans porter atteinte à notre intégrité. Ce sont un certain nombre de principes moraux (éthique) qui viennent comme contrefort de nos murailles (ethos). 

Lorsque nous décidons que notre fondateur vaut bien que nous hissions son étendard en haut du donjon, nous réalisons alors que beaucoup d'autres châteaux portent la marque du génie de notre fondateur : certains sont délabrés comme nous l'étions, d'autres non.. mais en tous cette étincelle d'amour est maintenant évidente. Retrouver ce sens de la dignité de chaque personne est un processus long... Mère Térésa, à qui on demandait comment elle avait pu soigner tant de malades au cours de sa vie, disait à peur près ceci, qu'elle avait pris soin d'un, puis d'un autre, puis d'un autre...

Pour bâtir son château, mieux vaut privilégier un terrain stable, "bâtir sur le roc", nous dit la Bible. Jésus est le rocher, la seule fondation stable de notre château. Il peut être tentant d'appuyer toute notre vie, tous nos désirs, sur notre femme, mais elle n'est pas bâtie pour porter un tel poids. 

 

Trouver un bonheur durable

"Mieux vaut se marier que brûler de désir"7 affirme Paul. Cependant, nous interprétons souvent cette phrase avec un regard entaché de concupiscence : à nos yeux, Saint-Paul légitime ici le mariage comme lieu d'expression de la concupiscence, de la convoitise non contrôlée. 

Saint-Paul, au contraire, affirme au contraire ici que le mariage vécu à fond et de manière authentique rend plus heureux que la concupiscence !! Nous avons en face de nous le banquet ou les restes avariés de l'orgie : qu'allons-nous préférer ? "J'ai mis devant vous la vie et la mort8" dit le Seigneur  - et de nous exhorter : choisissez la vie !!

Redisons-le avec force : la vie dans l'Esprit n'est pas un rejet du corps mais une in-spiration de la chair. Enfonçons le clou : si l'union sexuelle entre l'homme et la femme signifie l'union à venir avec Dieu, le plaisir sexuel lui-même devient participation à la joie d'aimer comme Dieu aime. Alors on trouve l'Amour qui satisfait vraiment, l'eau qui désaltère.

Jean-Paul II l'affirme : si l'union sexuelle est ancrée dans le Saint-Esprit, alors elle n'est pas fermée sur elle-même mais poussée par l'Esprit - qui est Seigneur et qui donne la Vie - elle s'ouvre avec confiance sur la possibilité d'être bénie par le don de la procréation9.

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L'Eglise reconnaît qu'il peut être sous certaines conditions valide de repousser provisoirement l'expression de cette fécondité du don. Toutefois une opposition totale et définitive à ce don fait courir des risques aux époux.

Le premier est de confondre maîtrise de soi et domination de son corps ; le second est, en refusant de s'ouvrir sur l'extérieur, de transformer l'icône qu'est le couple en idole en refusant de ne pas être l'ultime satisfaction de notre conjoint ; le troisième, qui concerne plus précisément la contraception, est de perdre ce respect du rythme naturel de chacun et de l'écoute à laquelle ouvre la différence de tempo des deux sexes ; le dernier est de s'imaginer un droit à l'enfant, droit à le refuser d'abord pour l'exiger ensuite : en confondant le désir d'enfant et l'enfant nous perdons de vue la dignité propre de chacun, qui vient du fait qu'il ou elle est voulu(e) par Dieu.

Voici quelques raisons qui la poussent à affirmer qu'un bonheur durable se construit mieux dans l'ouverture totale au don de Dieu, y compris dans la fécondité. 

 

Psaume 19

Les cieux racontent la gloire de Dieu,
et le firmament annonce l'oeuvre de ses mains.

Le jour crie au jour la louange,
la nuit l'apprend à la nuit.

Ce n'est pas un langage,
ce ne sont pas des paroles;
dont la voix ne soit pas entendue.

Leur son parcourt toute la terre,
leurs accents vont jusqu'aux extrémités du monde.
C'est là qu'il a dressé une tente pour le soleil.

Et lui, semblable à l'époux qui sort de la chambre nuptiale,
s'élance joyeux, comme un héros, pour fournir sa carrière.

Il part d'une extrémité du ciel,
et sa course s'achève à l'autre extrémité:
rien ne se dérobe à sa carrière.

La loi de Yahweh est parfaite: elle restaure l'âme.
Le témoignage de Yahweh est sur: il donne la sagesse aux simples.

Les ordonnances de Yahweh sont droites elles réjouissent les coeurs.
Le précepte de Yahweh est pur: il éclaire les yeux.

La crainte de Yahweh est sainte: elle subsiste à jamais.
Les décrets de Yahweh sont vrais: ils sont tous justes.

Ils sont plus précieux que l'or, que beaucoup d'or fin;
plus doux que le miel, que celui qui coule des rayons.

Ton serviteur aussi est éclairé par eux;
grande récompense à qui les observe.

Qui connait ses égarements?
Pardonne-moi ceux que j'ignore!

Préserve aussi ton serviteur des orgueilleux;
qu'ils ne dominent point sur moi!
Alors je serai parfait et je serai pur de grands péchés.

Accueilie avec faveur les paroles de ma bouche,
et les sentiments de mon coeur, devant toi,
Yahweh, mon rocher et mon libérateur!

Le Langage du Corps

Le mariage, promesse incarnée

"Le corps, dit Jean-Paul II1, parle un langage dépourvu de mots". Ce n'est pas tant nous qui parlons ce langage avec nos corps que nos corps qui parlent pour nous. Les vérités les plus profondes de notre être ne s'expriment pas sans le corps. Le divorce entre les langages de l'esprit et du corps en dissolvant l'unité personnelle de l'âme et du corps, atteint la création de Dieu dans les liens les plus intimes unissant nature et personne2.

Consentement ou consommation ?

"Je te reçois comme époux et je me donne à toi..."  ces mots semblent accomplir la réalité qu'ils expriment3 Depuis longtemps, les théologiens s'interrogent pour déterminer si c'est l'échange des consentements qui constitue le mariage ou si c'est l'union sexuelle des époux. Les oppositions sont tranchées car les conséquences théologiques sont importantes : si c'est l'union sexuelle, comment considérer le mariage de Joseph et Marie ?4

Jean-Paul II déclare que l'échange des consentements est l'expression de l'intentionnalité au niveau de l'intelligence, de la volonté, de la conscience et du coeur de la réalité spirituelle de l'amour, du don et de la fidélité5. Cependant cette expression n'est complète sans l'union des corps, par laquelle les mots prennent chair. Le sacrement du mariage est constitué par le consentement dans la mesure où la "réalité" qu'ils constituent correspond à ces mots.

Le consentement des époux donne lieu à une interprétation profonde6 : selon celle-ci, au moment où les époux s'échangent les consentements, ils entrent avec le Christ dans l'agonie au jardin. Là, le Christ est déjà, par anticipation, dans le don complet de lui-même à sa Fiancée. La consommation du mariage dans l'union sexuelle est alors image de la croix, du Don total par excellence.

 

Le corps prophétique

Tandis que le reste de l'Ancien Testament témoigne d'un Dieu Seigneur, qui domine, les prophètes parlent de l'alliance entre Dieu et son peuple comme d'un mariage. La seigneurerie de Dieu est alors révélée comme l'amour absolu. Ainsi la rupture de l'alliance n'est pas que l'infraction à la loi de Dieu mais une trahison, une rupture de la confiance et de l'amour.7.

Ainsi, pour Jean-Paul II le corps est prophétique : "un prophète est celui qui exprime en termes humains la vérité qui vient de Dieu, en son nom et avec son autorité". Ce langage est subjectif c'est à dire que chaque homme et femme l'exprime différement, mais répond à une norme objective s'il est exprimé dans la vérité. L'homme auteur de son langage a la liberté de choisir entre le bien et le mal. Il ne peut pas décider de ce qui est bien et de ce qui est mal.

En d'autres termes, si le corps est prophétique, nous devons garder à l'esprit la distinction entre les vrais et faux prophètes. Chaque langage contient en lui-même la capacité d'exprimer la vérité et le mensonge. Chacun d'entre nous peut reconnaître qu'il est possible de mentir avec son corps : le baiser de Judas, trahison déguisée sous le signe de l'amour, en est l'exemple le plus frappant.

Lors du mariage dans l'Église catholique, le prêtre demande aux époux "Etes-vous disposés à accueillir de manière responsable, avec amour, les enfants que Dieu voudra vous donner et à les éduquer selon la loi du Christ et de son Eglise?" Que signifie y répondre oui des lèvres, mais non avec nos corps ? 

 

Le Cantique des Cantiques

L'amour érotique, nous dit le Pape, tient une place particulière dans l'art et la culture de par l'importance et la fréquence de ses apparitions. A ce titre, ajoute t-il, le Cantique des Cantiques, véritable célébration de l'amour érotique situé en plein coeur de la Bible, a "une signification toute particulière"1.

Il faut reconnaître, dit le Pape2, la logique de ce merveilleux texte qui libère radicalement notre façon de penser des éléments de manichéisme ou de considération non personnaliste du corps, et qui en même temps rend le langage du corps, contenu dans le signe sacramentel du mariage, plus proche de la dimension de la sainteté réelle.

Le fait que l'Écriture Sainte célèbre l'eros ne devrait pas nous surprendre : en effet, dans la mesure où nous sommes libres de la vision manichéenne, nous reconnaissons qu'un tel thème "contient un signe primordial et essentiel de la sainteté": le "corps parle"3. Si la sainteté permet à l'homme de s'exprimer profondément, par son corps et plus précisément par le don de soi, alors c'est dans nos corps que nous prenons conscience de notre appel à la sainteté.

Le Cantique est le livre préféré de nombre de mystiques : la poésie érotique qu'il contient leur donne en effet un langage - certes imparfait, mais moins imparfait qui soit - pour exprimer la passion brûlante de l'amour de Dieu.

 

Interpréter le Cantique des Cantiques

Bien que nous nous essayions ici à un commentaire des intuitions que Jean-Paul II nous a révélées sur ce livre, rappelons-nous que celui-ci ne peut être lu cérébralement et que nous devons en quelque sorte faire de la théologie 'à genoux', ancrés dans la prière.

"Tous les textes de l'Écriture sont inspirés par Dieu ; celle-ci est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice", dit Saint-Paul4. Malheureusement, il s'est trouvé quelques ecclésiastiques pour croire que cela ne devait pas concerner le Cantique, dont la lecture a souvent été découragée voire interdite5.Mais il a été une source d'inspiration pour les grands mystiques et ses versets ont été repris par le liturgie de l'Église6. Le Cantique des cantiques nous apprend à aimer l'amour humain avec le regard de Dieu.

Le Cantique nous confirme que la grâce est une réalité incarnée, accessible par les sacrements. La grâce s'exprime non pas malgré le corps, mais par lui. Présentant la position de Dubarle, le Pape affirme qu'un amour humain fidèle et heureux révèle aux hommes les qualités de l'amour divin. D. Lys note que c'est un poème à la fois sexuel et sacré. Enlevez le sacré et le Cantique n'est qu'un banal poème érotique ; enlevez le sexuel et il n'est qu'une vague allégorie.

 

L'émerveillement du corps

Jean-Paul II décrit le Cantique des Cantiques comme un long développement de l'émerveillement originel d'Adam, lorsqu'il voit la femme pour la première fois7. Le point de départ de cette fascination qui traverse toute le livre est la féminité de la fiancée et la masculinité du fiancé, dont l'expérience se fait d'abord par le regard.

Dans le Cantique, continue le Pape, les "mots, mouvements et gestes des époux, leur comportement entier correspondent aux mouvements intérieurs de leur coeur"8 et leur coeur n'est qu'une flamme brûlant d'amour.

Cet émerveillement se manifeste par l'expérience du beau... même si les métaphores ne flatteraient sans doute aucune fiancée aujourd'hui9, leur force demeure. Lorqu'on avance dans le texte, les métaphores se taisent pour laisser place au langage du corps, mais un langage qui dans le désir de la beauté du corps révèle le désir d'une beauté intégrale :  "ouvre moi ma parfaite" ; "sans tache ni ride". 

Si dans le cantique, le fiancé voit sa fiancée plus avec les "yeux du corps" tandis qu'elle le contemple plus avec les "yeux du coeur", leur rapprochement et leur union montre un équilibre dans le désir mutuel. En ce sens, lorsque les époux s'appellent "mon frère" et "ma soeur", il ne s'agit pas ici d'inceste, mais simplement de reconnaître l'autre en tant que personne partageant la même humanité. La réponse de l'époux à cette fraternité dans la différence sexuelle est claire : n'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l'heure de son bon plaisir.10

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Cette dimension de fraternité dans l'amour sexuel semble plus difficile à admettre pour les hommes que pour les femmes.. Considérer une "partenaire sexuelle" potentielle comme une soeur attaque douloureusement ce que la plupart des hommes semblent chercher dans la relation sexuelle : difficile en effet pour lui d'éprouver de la convoitise pour sa soeur. C'est précisément le but ! Il devrait également lui être difficile de convoiter sa fiancée.

Tenter de construire un mariage sans cette dimension de fraternité est semblable à vouloir construire une maison sur le sable.

 

La sincérité, source de dignité dans l'amour

La sincérité de l'amour des fiancés du Cantique leur permet de vivre leur intimité dans la sécurité et de la manifester sans craindre le jugement non ajusté des autres. Ils n'ont pas honte de leur amour car ils ont confiance dans sa pureté. Comme le dit la fiancée : "Te rencontrant dehors, je pourrais t'embrasser, sans que les gens me méprisent"11.Il ne s'agit en effet pas d'impudeur mais de pureté. De cette pureté du regard jaillit la paix du coeur  : "J'ai été à ses yeux comme celle qui trouve la paix"12.

Une seconde dimension de la personne révélée par le Cantique est son inviolabilité. Jean-Paul II la commente à partir de cet extrait : "Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée; un jardin bien clos, une source scellée". Il ne s'agit pas de faire ici l'apologie de la claustration ou du voile, au contraire. Ces métaphores sont des expressions de révérences devant la dignité personnelle du sexe féminin : ils expriment un respect pour le mystère du corps féminin et - puisque le corps exprime la personne - pour la personnalité féminine.

Seule la femme possède la clé de son propre jardin. Comme dit Jean-Paul II : "la fiancée se présente aux yeux de l'homme comme la maîtresse de son propre mystère"13. Ainsi la communion des personnes ne peut se vivre que dans la liberté du don. Face à ce mystère, l'homme ne force pas la porte, il frappe et initie le don : "J'entends mon bien-aimé qui frappe. Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite! "14.

Ce n'est pas sans le consentement de sa fiancée à ouvrir sa porte que le fiancée "passe sa main par la fente"15. En effet, elle sait qu'il la désire elle, dans toute sa personne, et non pas une réduction à quelques attributs physiques. Elle ouvre donc son jardin et le lui donne. "Lève toi vent du nord, accours vent du sud :  soufflez sur mon jardin, que ses parfums s'écoulent ! Que mon bien-aimé entre dans son jardin et en goûte les délices"16.

Lorsque l'amour est vécu pleinement ("J'entends mon bien-aimé qui frappe. " Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite!"17), la joie qui en jaillit est extrême : le plaisir des époux qui éprouvent un désir saint est bon, très bon. Preuve en est que le Cantique n'hésite pas à le décrire sans fard, dans toute se sensualité : "Mon bien-aimé a passé la main par la fente, et pour lui mes entrailles ont frémi"18.

 

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Au seuil du jardin...

S'il faut endurer de longs combats pour laisser le Christ purifier nos désirs, s'il faut passer en quelque sorte par le crucifixion pour que le Christ ressuscite notre désir dans sa pureté originelle, les délices d'une sexualité vécue en harmonie avec la pureté du coeur en valent tant la peine !

En parlant de l'appel de chaque chrétien à entrer mystiquement dans ce "jardin fermé", Saint Louis Marie Grignon de Montfort dit : "Mais qu'il est difficile à des pécheurs comme nous sommes d'avoir la permission et la capacité et la lumière pour entrer dans un lieu si haut et si saint. [...] quelques-uns s'arrêteront au seuil, ce sera le plus grand nombre; quelques-uns, en petit nombre, entreront mais n'y feront qu'un pas. Qui fera le second? Qui parviendra jusqu'au troisième? Enfin, qui est celui qui y demeurera ? Celui-là seul, à qui l'Esprit de Jésus-Christ révélera ce secret"19

A moins de soupçonner Louis de Montfort de gnosticisme20 reconnaissons que le secret dont il nous parle nous est murmuré dans l'Écriture Sainte, à ceux qui ont des oreilles pour entendre, et particulièrement dans le Cantique des Cantiques. Saint Louis de Montfort écrit en effet : "Heureuse et mille fois heureuse est l'âme ici-bas, à qui le Saint-Esprit révèle le secret de Marie pour le connaître; et à qui il ouvre ce jardin clos pour y entrer, et cette fontaine scellée pour y puiser et boire à longs traits les eaux vives de la grâce! Cette âme ne trouvera que Dieu [...] infiniment saint et exalté, en même temps S'adaptant infiniment à sa faiblesse."21

Seule la grâce divine nous soutient dans ce pélerinage. Jean-Paul II écrit22 :

Il s'agit d'un chemin totalement soutenu par la grâce, qui requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît aussi de douloureuses purifications (la « nuit obscure »), mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie indicible vécue par les mystiques comme « union sponsale ». Comment oublier ici, parmi tant de témoignages lumineux, la doctrine de saint Jean de la Croix et de sainte Thérèse d'Avila?

 

Remarquons que les époux sortent de cette union grandis et non souillés. L'épouse est toujours inviolée car elle reste maître de son mystère. Les époux se donnent en s'appartenant. Jean-Paul II affirme : "Quand l'épouse dit Mon bien-aimé est mien elle veut dire en même temps C'est celui à qui je me confie, c'est pourquoi elle continue et je suis sienne23.

De la même manière, notre appel à une appartenance au Christ n'est pas un appel à l'abolition de la personne et de sa liberté : le Christ nous respecte comme sa fiancée. Si Dieu a un plan pour nous, des objectifs, il nous les fait connaître et nous donne la liberté de les faire nôtres ou de les rejeter. La rédemption ne nous sera jamais imposée mais proposée24.

 

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Sensualité et spiritualité

Nous tendons à considérer les sens avec suspicion, car c'est par leur médiation que nous ressentons la concupiscence, et par eux qu'elle s'exprime. Cepandant, rappelons-nous que c'est le coeur qui convoite, non les sens.

Les sens à appellent à la communion. Le Cantique des Cantiques est rempli d'évocations des sens, notamment la vue, le goût et l'odorat, le toucher. Que disent ces sens, que disent les baisers, sinon le désir de goûter l'autre, de la "consommer" ? Le Christ nous appelle : "goûtez et voyez"25. Cet appel est pleinement révélé dans le liturgie eucharistique : la beauté de la liturgie, la senteur de l'encens, l'éclat des cierges, parlent à nos sens ; plus encore, le plus grand désir du Christ est que nous mangions sa chair et buvions son sang

Eros et agapè

Quelle est, dans le Cantique, la relation entre eros (l'amour humain, érotique) et agapè (l'amour divin, sacrificiel) ? Rappelons-nous qu'eros n'est pas l'amour corrompu par le péché, mais que s'il est bien orienté, il tend l'être vers ce qui est vrai, beau et bon. Mais pour cela, il doit s'ouvrir à agapè.

L'eros est en effet cette part de l'homme qui désire plus : il est un "processus de tension et de recherche"26 nous dit Jean-Paul II, qui est clairement visible dans le Cantique27. Cette recherche a une dimension intérieure: le coeur veille même dans le sommeil :

Sur ma couche, la nuit, j'ai cherché celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé! Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé!

J'ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le dos, il avait disparu! Sa fuite m'a fait rendre l'âme. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé, je l'ai appelé, mais il n'a pas répondu! Je suis malade d'amour. .

En se surpassant, eros parvient à la dimension totale du don de sa vie et rejoint agapè.

 

L'amour, total et fidèle

  Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l'amour est fort comme la Mort, la passion inflexible comme le Shéol. Ses traits sont des traits de feu, une flamme de Yahvé. Les grandes eaux ne pourront éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger. Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour, ne recueillerait que mépris.28

L'amour vrai est nécessairement fidèle car il ne consume pas la personne, ne l'épuise pas, mais la découvre plus profondément chaque jour. La fidélité des époux est signe de l'amour de Dieu, fort comme la mort et que même les grandes eaux ne peuvent éteindre.

L'amour est également total : il dépasse en valeur tout autre bien. Lorsque le Christ, totalement donné pour son Épouse sur la croix, est sur le point de mourir, il déclare, selon certaines traductions de la Bible, "tout est consommé"29.

Extase de Sainte-Thérèse, Bernini

La passion de Jésus sur la croix est certainement l'assaut de la haine et la mort sur sa personne, du dehors. Mais elle est également don total de sa personne, explosion d'amour qui vient de l'intérieur. Ses blesures sont des blessures de haine mais aussi des blessures d'amour. Notre coeur bat à l'écho de cette explosion que nous ne pouvons contenir.

Marie a vécu quelque chose de ce mystère : en acceptant de recevoir dans son corps Celui que l'univers ne peut contenir, elle a accepté également que son coeur soit transpercé par l'épée30. L'Extase de Sainte-Thérèse (à droite) est une illustration frappante de ces blessures d'amour

Limites du langage du corps

Selon Jean-Paul II, eros connaît trois limites :

  1. La première est la faiblesse du corps : le corps n'est pas à même d'exprimer la pleine puissance de l'amour, qui est plus grande que lui. L'Amour Infini implique un corps blessé, à l'image des blessures du Christ.
    Comment dépasser cette limite ? justement en accueillant ces blessures, en reconnaissant la faiblesse de notre corps. Cette faiblesse acceptée humblement devient elle-même une sorte de langage du corps. Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort, nous dit Saint-Paul31. Il nous faut entrer dans l'esprit du serviteur inutile32 et passer par la petite voie de Sainte-Thérèse de Lisieux33.
  2. La seconde est la perspective de la mort. L'expression corporelle de l'amour s'éteint avec la mort ; d'ailleurs les époux sont mariés jusqu'à ce que la mort les sépare, dit-on. Eros survit-il à la mort ? On l'a vu, il est une flamme du Seigneur que les grandes eaux ne peuvent éteindre[fn]Ct 8,6-7: si l'eros s'ouvre à la flamme de l'amour-agapè alors il survit : l'Amour ne passera pas34.
  3. La troisième est la jalousie. En effet, celle-ci exige l'exclusivité de l'amour. Dans cette vie, l'amour parfait ne peut être recherché qu'avec une seule personne (car l'aveuglement du péché et de la concupiscence nous entrainent facilement à anonymiser les corps pour les réifier). Il nous est difficile d'imaginer une réelle communion de personnes qui soit plus étendue. En s'ouvrant à agapè, l'amour devient "patient et doux, il n'est pas jaloux"35.

En résumé, l'ultime communion de personnes ne peut être atteinte qu'en Dieu. Si eros veut devenir signe de la communion en Dieu, il doit rejoindre agapè. La liturgie est précisément cette rencontre entre le divin et l'humain. C'est l'objet du chapitre suivant.

Le Corps Liturgique - Histoire de Tobit

Quel est le lien entre notre vie de prière et notre vie sexuelle et conjugale ? Y'a t-il même un quelconque lien, pouvons-nous nous demander... Jean-Paul II consacre cinq catéchèses à développer cette question à partir du livre de Tobie. Pour comprendre en quoi le langage du corps peut être liturgique, il est bon de clarifier ce que l'on entend par liturgie.

 

La vie conjugale et la liturgie

Si l'on ouvre le Catéchisme de l'Église Catéchisme1, on peut lire que le mot liturgie, dans la tradition chrétienne, signifie la participation du Peuple de Dieu à l'oeuvre de Dieu. Qu'est-ce que l'oeuvre de Dieu ? L'Évangile2 nous apprend que c'est avant-tout le "grand mystère" de notre rédemption en Jésus Christ, accomplie par sa mort et sa résurrection.

L'union de l'homme et de la femme dans l'amour conjugal a vocation à sanctifier le monde en étant le signe vivant et visible de la rédemption. "C’est ce Mystère du Christ que l’Église annonce et célèbre dans sa Liturgie, afin que les fidèles en vivent et en témoignent dans le monde"3. C'est précisément ce que font les époux lorsqu'ils vivent dans la fidélité au langage que Dieu a inscrit dans leurs corps, homme et femme. 

Le Catéchisme dit également que la liturgie est "célébration du culte divin [... et même] participation à la prière du Christ, adressée au Père dans l'Esprit Saint"4. Il en va de même pour la vie conjugale. Quand elle est vécue selon le plan de Dieu, l'union conjugale elle-même devient une profonde prière. Elle est eucharistique quand elle est action de grâce pour le don de partager Sa vie et son amour. En poussant cette analogie, nous pouvons dire que le lit conjugal est l'autel sur lequel les époux s'offrent en sacrifice vivant, saint et capable de plair à Dieu5.

Le mot "liturgie" fait également référence à l'annonce de l'Évangile et à la charité en acte6. Il en va de même pour la vie conjugale, qui annonce en permanence l'Évangile du Corps. En citant le concile Vatican II, le Catéchisme continue en disant que "la liturgie est considérée comme l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus-Christ, exercice dans lequel la sanctification de l’homme est signifiée par des signes sensibles et est réalisée d’une manière propre à chacun d’eux". Dans la vie conjugale, si elle est "réalisée de la manière qui convient", les époux remplissent la vocation sacerdotale de leur baptême. 

En conclusion, il n'est guère suprenant que la vie conjugale soit liturgique puisque toute la vie liturgie gravite autour des sacrements7. Jean-Paul II dans ce cycle de catéchèses montre comment le langage de la liturgie éclaire le langage du corps, et comment c'est à partir du langage du corps qu'il s'est modelé. La liturgie est ce temps particulier où l'Église vit vraiment la dimension nuptiale de sa relation au Christ par son don au Christ (le fiat) et l'action de grâce pour la grandeur de Son don (magnificat).

 

Le mariage de Tobie et Sarah

Le livre de Tobie est très différent du Cantique des Cantiques, par son extrême sobriété : pourtant on y trouve une confirmation puissante et claire des principales intuitions de la théologie du corps.

Avant de se marier avec Tobie, Sarra a déjà épousé sept maris. A cause du démon, chacun des maris est mort durant la nuit de noce8. L'ange Raphaël vient voir Tobie et lui dit qu'il est celui qui doit épouser Sarra. Tobie a naturellement peur - avec raison puisque le propre père de Sarra est déjà en train de creuser sa tombe pendant la nuit de noce !!9.

Face à la réticence de Tobie, l'ange lui tient ce discours : "Ne tiens pas compte de ce démon, et prends-la. Je te garantis que, dès ce soir, elle te sera donnée pour femme. [...] N'aie pas peur, elle t'a été destinée dès l'origine, c'est à toi de la sauver. Elle te suivra, elle te donnera des enfants Et quand Tobie entendit parler Raphaèl, il l'aima, au point de ne plus pouvoir en détacher son cœur"10.

L'Amour face à la mort

De la même que le "grand mystère" est centré sur de l'union en une chair, la grande bataille entre le bien et le mal trouve ici son paroxysme. Jean-Paul II affirme que, dans l'union conjugale, "les choix et les actes des époux assument tout le poids de l'existence humaine"11.

Le Cantique des cantiques est très imagé et célèbre la vie ; à l'opposé, les époux du livre de Tobie sont face à la mort qui, dans le dialogue amoureux, crée le silence. Ils réalisent que "dans le signe sacramentel de l'union conjugale, le corps s'exprime aussi par le mystère de la vie et de la mort, peut-être avec plus d'éloquence que partout ailleurs"12.

Rien n'est plus loin de l'esprit de la plupart des époux au jour de leur mariage que l'éventualité de leur propre mort. Pour Tobie et Sarra, la mort est là face à eux, dès le début de leur mariage : quelle profondeur leur amour prend-il alors ? de quelle profondeur leur amour a t-il besoin pour vaincre la mort ? 

 

La prière de Tobie et Sarra

L'ange a donné à Tobie des instructions pour se libérer des griffes du démon : la plus importante d'entre elles est la prière. "Puis, au moment de vous unir", dit l'ange, "levez-vous d'abord tous les deux pour prier. Demandez au Seigneur du Ciel de vous accorder sa grâce et sa protection"13."Et ils dirent de concert : "Amen, amen!"14 : les époux prient d'une seule voix. Rien ne solidifie plus l'union des époux que la prière commune dans l'intimité. 

 Tobie se leva du lit, et dit à Sarra : "Debout, ma sœur! Il faut prier tous deux, et recourir à notre Seigneur, pour obtenir sa grâce et sa protection." Il commença ainsi Tu es béni, Dieu de nos pères, et ton Nom est béni dans tous les siècles des siècles! Que te bénissent les cieux, et toutes tes créatures dans tous les siècles! C'est toi qui as créé Adam, c'est toi qui as créé Eve sa femme, pour être son secours et son appui, et la race humaine est née de ces deux-là. C'est toi qui as dit Il ne faut pas que l'homme reste seul, faisons-lui une aide semblable à lui. Et maintenant, ce n'est pas le plaisir que je cherche en prenant ma sœur, mais je le fais d'un cœur sincère. Daigne avoir pitié d'elle et de moi et nous mener ensemble à la vieillesse!

Remarquons que :

  • Comme le Christ y invitera plus tard les pharisiens, Tobie et sa femme tournent leur coeur vers le plan originel de Dieu pour le mariage.
  • Tobie appelle sa femme "soeur" comme dans le Cantique des Cantiques.
  • Il fait la distinction entre la convoitise et le don sincère de soi
  • Il a l'intention de passer toute sa vie avec Sarra.
  • Tobie sait qu'ils ne peuvent répondre à cet appel en comptant sur leurs propres forces : ils ont besoin de la grâce de Dieu. 
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Très peu de gens mesurent la portée et les conséquences de leurs choix en matière de sexualité. Encore moins comprennent l'influence de la disposition de coeur avec laquelle ils abordent l'union sexuelle. Ces choix et cette vision sont un baromètre qui permet de comprendre (et prévoir) la santé du couple. 

Très peu d'échecs conjugaux ne peuvent être liés, directement ou indirectement, à une incapacité de lire en vérité le langage du corps. Mais, quels que soient nos échecs à cet égard, tout espoir n'est pas perdu : nous pouvons comme Tobie et Sarra, demander la grâce et la protection du Seigneur.

L'eros séparé de l'ethos apporte la souffrance et la mort, comme le découvre douloureusement Sarra et ses septs maris. Tobie et Sarra vivent l'eros lié à l'ethos, et la prière révèle ce rapprochement entre ces deux réalités dans son coeur : cela porte du fruit.

"Il n'y a pas de crainte dans l'amour ; au contraire, le parfait amour bannit la crainte", dit Jean15 Voilà ce que Jean-Paul II crie haut et fort : "n'ayez pas peur !"

 

Le Credo des époux

L'un des sommets de la liturgie est la profession de foi, le credo. Il couvre en quelque mots l'ensemble de la connaissance révélée dans les Ancien et Nouveau Testaments. "Réciter avec foi le Credo, c’est entrer en communion avec Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c’est entrer aussi en communion avec l’Église toute entière"16.

La prière de Tobie et Sarra prend la forme d'un credo conjugal17. Dans la Genèse, le serpent qui veut attaquer la bienveillance de Dieu attaque en disant "Dieu a t-il réellement dit.." Comme un antidote à cette attaque du nom de Dieu, Tobie et Sarra commence leur prière par une action de grâce "Béni sois-tu" : ils parlent au nom de toute la création et entrent dans cette bataille cosmique. Ils réaffirment ensuite la bonté du plan originel de Dieu, puis reconnaissent à la fois leur désir de s'y conformer et leur incapacité à le faire sans l'aide de Dieu.

Tobie et Sarra sont vraiment ministres du sacrement dans leur union qui témoigne de Dieu-Amour. Cette union est aussi un témoignage au Dieu qui donne la vie, un cri qui proclame "ô mort où est ta victoire ? ô mort où est ton aiguillon ?"18

 

Le mariage, sacrement

Le cinquième chapitre de la lettre aux éphésiens, en proclamant que l'amour humain est un grand mystère lié à celui de la rédemption19, établit clairement le lien entre le langage du corps et le langage liturgique, qui parlent tous deux de la rédemption. Il donne toute sa valeur au mariage en identifiant que, dans le plan de Dieu, celui-ci est signe de la communion entre le Christ et l'Église, en même temps qu'il donne aux époux un modèle à suivre pour vivre conformément au plan de Dieu.

Il montre également que le langage du corps comporte deux dimensions essentielles : il est mystique et liturgique - donc saint. Il est mystique dans la mesure où il fait goûter de manière sensible la réalité invisible de l'amour de Dieu, liturgique car il est action de grâce pour ce don de Dieu, dans la mesure où il est vécu dans la vérité. En créant un lien insécable entre le corps et la liturgie, il nous évite la tentation du manichéisme, pour sans cesse nous rappeler que la sainteté se greffe dans notre humanité, et non dans un fantasme de perfection20.

Il nous appelle à vivre une attirance sexuelle dans la maturité spirituelle, à être soumis les uns aux autres par respect pour le Christ, par cette crainte du Seigneur ou respect du sacré21 dont le Pape nous rappelle qu'elle est l'un des cette dons de l'Esprit. Il nous montre qu'une vie chaste n'est pas une vie dénuée d'érotisme.

Amour et fécondité

"Nos réflexions sur l'amour humain dans le plan de Dieu seraient en quelque sorte incomplètes", observe le Pape, "si nous ne tentions pas d'en voir les applications concrètes dans la morale conjugale et familiale"1. Le Pape consacre donc 15 catéchèses à ce "long commentaire d'Humanae Vitae"2.

Ces réflexions ne peuvent être bien comprises qu'à la lumière de la vision biblique, anthropologique, théologique, sacramentelle et personnaliste que nous avons détaillée jusqu'à ce point. Nous encourageons donc le lecteur à ne pas lire ces pages séparées de leur contexte. 

Beaucoup voient dans les enseignements de Humanae Vitae un rappel cinglant de notre condition de pécheur liée à une crainte du corps. L'encyclique va en fait beaucoup plus loin que cela : elle proclame la rédemption, dont l'expérience concrète se fait aujourd'hui par le corps. Le problème de la vie telle que beaucoup de chrétiens la vivent se situe dans le lien entre foi et morale. En bref : nous croyons à la résurrection comme à un concept, non comme une réalité in-carnée : en conséquence notre morale n'est qu'un ensemble de normes détachées de tout ethos.

Dieu se révèle comme "Amour" et "Père". La question que pose Humanae Vitae est simple : A quoi doit ressembler l'amour conjugal pour refléter l'Amour et le Père, afin que nous puissions y découvrir le plan de Dieu ?

Questions éthiques dans le Mariage

Si on sent clairement l'influence qu'a eu un certain cardinal polonais dans la formulation personnaliste de certains textes de Vatican II, notamment dans les sections sur le mariage1 et dans le texte de l'encyclique Humanae Vitae, Paul VI, dans cette dernière, n'a pas totalement repris dans toute sa cohérence la démarche personnaliste de Karol Wojtila.

Humanae Vitae rappelle la doctrine constante de l'Église sur la régulation des naissances : elle "enseigne que tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie"2. Cependant, la nature de la justification qui sous-tend la doctrine évolue, malgré le titre de ce passage3 : ce n'est plus tant la finalité qui permet d'évaluer la moralité des actes posés par les époux que leur signification, leur sens profond4 pour les époux.

C'est un passage significatif d'une théologie de la nature vers une théologie de la personne. Une théologie de la nature confronte en effet des faits objectifs à notre subjectivité, confrontation qui mène souvent à l'incompréhension ; la théologie de la personne invite chacun à voir dans sa propre expérience la source de l'éthique.
La condition de la validité d'un tel passage est de ne pas opérer de séparation artificielle entre nature et personne, ni entre corps et esprit, mais de voir comment elles sont liées, c'est à dire de reconnaître qu'un discernement clair de notre expérience humaine rejoint la vérité objective de la nature, à condition d'être plongé dans la rédemption par le Christ. 

Ainsi, il ne s'agit pas tant d'évaluer la moralité d'un acte comme un concept abstrait, que de comprendre si la manière dont l'acte est réalisé correspond à la nature et à la dignité profonde de la personne qui agit. Il est intéressant de constater que la section du Catéchisme consacrée à la moralité commence par "Chrétien, reconnais ta dignité"5.

En conséquence, la question "jusqu'où puis-je aller ?" n'est pas pertinente. La question à laquelle nous tentons de répondre au quotidien doit être "comment ma vie peut-elle être un signe fidèle de l'Amour de Dieu". Ceci est important certes pour les autres, mais aussi pour soi-même, car notre jugement et notre discernement sont  orientés par notre façon de vivre. La persistance dans l'altération du langage du corps altère également notre vision de notre personne et notre discernement.

 

Signe et négation du signe

Les couples, dans l'acte conjugal, sont appelés à renouveler les voeux (prononcés à l'autel) avec leurs corps. A ce moment-clé de la relation nous devons être attentifs à bien comprendre ce que le corps exprime, pour "agir dans la vérité et nous comporter en conformité avec notre dignité et la norme morale"6

On peut parler moralement de bien ou de mal selon que les époux donnent ou non à leur union le caractère d'un signe véridique7 (selon que ce signe révèle réellementl l'amour - créateur et rédempteur - de Dieu). En d'autre terme, un comportement sexuel "moralement juste" signifie simplement un comportement sexuel "sacramentellement efficace"8.

Un signe sacramentel est efficace lorsqu'il signifie correctement la réalité spirituelle qu'il communique. L'acte sexuel signifie l'union du Christ et de l'Église9, pas comme un concept mais précisément dans l'oeuvre de la création et de la rédemption. On voit là émerger la raison théologique derrière la position de l'Église contre la contraception : celle-ci a pour but de priver l'acte sexuel de son potentiel pro-créateur (NB: cela ne signifie pas qu'il ne soit pas licite d'espacer les naissances).

Un tel comportement serait une profanation du sacrement. Expliquons ce terme10 : le profane (de pro-fanum : devant le temple) désigne ce qui n'est pas sacré. Or pour l'Église, la sexualité est sacrée (et non diabolique, comme le croient un certain nombre de gens - et malheureusement certains catholiques) : détacher l'acte de sa signification correspond à basculer dans une vision manichéenne de la personne, où l'esprit et le corps sont séparés, l'esprit dominant le corps, qui est totalement opposée au christianisme.

Ce qui est en jeu est la Vérité de la personne, au niveau ontologique ('de la nature') et au niveau subjectif et psychologique ('de la signification')11  Vue dans cette optique, le rejet de la contraception n'est pas une barrière morale arbitraire, mais une conséquence logique : aucun couple qui a compris le sens profond de la relation sexuelle ne désire la vivre ainsi.

 

La vérité de la norme morale et son applicabilité

Paul VI présente ainsi cet enseignement avec confiance : "Nous pensons que les hommes de notre temps sont particulièrement en mesure de comprendre le caractère profondément raisonnable et humain de ce principe fondamental"12

Si le rejet de la contraception n'est pas inscrit tel quel dans la Bible13, une bonne compréhension du caractère théologique du corps permet de comprendre que cette norme n'est pas d'origine humaine, mais divine : bref, que c'est un appel et non une condamnation. C'est pourquoi14 l'Église considère cet enseignement comme définitif et irréformable15.

Certains prétendent que l'encyclique est un "retour en arrière" par rapport aux "progrès" du Concile Vatican II. En réalité, l'enseignement sur cette question n'a pas bougé et les textes même du Concile citent dans leurs sources certaines des affirmations les plus fortes de ces principes16.

Il est important de souligner que cet enseignement correspond à un réel souci pastoral, c'est à dire qu'il ne s'agit pas pour le magistère d'affirmer des concepts, mais de chercher le bien de l'homme, en prenant en compte ses difficultés.
Tout au long de son encyclique, Paul VI montre qu'il est conscient et a souci des problèmes et questions des hommes et femmes modernes ; il reconnaît que cet enseignement "pourra apparaître à beaucoup difficile, pour ne pas dire impossible à mettre en pratique. Et certes, comme toutes les réalités grandes et bienfaisantes, cette loi requiert une sérieuse application et beaucoup d'efforts, individuels, familiaux et sociaux. On peut même dire qu'elle ne serait pas observable sans l'aide de Dieu qui soutient et fortifie la bonne volonté des hommes.17 
Cette dernière réflexion n'est pas sans rappeler la prière adressée par Tobie et Sarra à Dieu le soir de leur nuit de noce... la vie chrétienne ne se vit qu'au pied de la croix, et c'est souvent par crainte de ce passage par la croix que nous renonçons : rappelons-nous alors la miséricorde du Christ pour Pierre et remettons-nous en chemin !

"La théologie du corps n'est pas une théorie mais une pédagogie chrétienne du corps fondée sur l'Écriture"18, dit Jean-Paul II. Le choix de Paul VI était de croire ou non dans la puissance de l'Évangile19 tout en prenant aux compte avec miséricorde nos faiblesses..20 Humanae Vitae appelle en fait les hommes et femmes à vivre leur propre "grandeur" : est-ce antipastoral, impraticable ? Nous avons la réponse de Jean-Paul II à cette question21 :

Les possibilités « concrètes » de l'homme ne se trouvent que dans le mystère de la Rédemption du Christ.  « Ce serait une très grave erreur que d'en conclure que la règle enseignée par l'Eglise est en elle même seulement un " idéal " qui doit ensuite être adapté, proportionné, gradué, en fonction, dit-on, des possibilités concrètes de l'homme, selon un " équilibrage des divers biens en question ". Mais quelles sont les " possibilités concrètes de l'homme " ? Et de quel homme parle-t-on ? De l'homme dominé par la concupiscence ou bien de l'homme racheté par le Christ ? Car c'est de cela qu'il s'agit : de la réalité de la Rédemption par le Christ. Le Christ nous a rachetés ! Cela signifie : il nous a donné la possibilité de réaliser l'entière vérité de notre être ; il a libéré notre liberté de la domination de la concupiscence. Et si l'homme racheté pèche encore, cela est dû non pas à l'imperfection de l'acte rédempteur du Christ, mais à la volonté de l'homme de se soustraire à la grâce qui vient de cet acte. Le commandement de Dieu est certainement proportionné aux capacités de l'homme, mais aux capacités de l'homme auquel est donné l'Esprit Saint, de l'homme qui, s'il est tombé dans le péché, peut toujours obtenir le pardon et jouir de la présence de l'Esprit »

Humanae Vitae considérée parfois comme oppressante, appelle en réalité à une vraie libération sexuelle.

 

Une Parentalité responsable

Quiconque connaît un tant soit peu l'enseignement authentique de l'Église sait que son opposition à la contraception ne signifie pas que les couples doivent laisser "au hasard" le nombre d'enfants dans leur famille. Jean-Paul II affirme22 que la parentalité responsable implique que le "couple prenne en compte dans ce domaine ses devoirs envers Dieu, envers eux-même, envers leur famille et la société, dans une saine hiérarchie de valeurs."23.

Si le conseil d'un prêtre ou d'un directeur spirituel peuvent être d'une aide certaine, l'Église enseigne sagement que "ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu"24. L'unique direction que donne le Concile est de prendre en considération le "leur bien et le bien des enfants nés et à naître"25, de "discerner les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation"26, et de tenir "compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l'Eglise elle-même"27.

Un couple peut méditer ces considérations et décider en toute liberté d'avoir une famille nombreuse ; un autre pourra méditer ces considérations et décider en toute liberté d'avoir une famille plus réduite. L'Église reconnaît que les deux exercent alors une parentalité responsable.

Humanae Vitae reconnaît qu'un couple peut avoir des raisons légitimes d'éviter une grossesse, sans que cela ne légitime l'usage de la contraception. Comment comprendre cela ? La réponse se trouve dans le Concile28

  Les actes spécifiques de la vie conjugale, accomplis selon l'authentique dignité humaine, doivent être eux-mêmes entourés d'un grand respect. Lorsqu'il s'agit de mettre en accord l'amour conjugal avec la transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend donc pas de la seule sincérité de l'intention et de la seule appréciation des motifs; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d'amour véritable, la signification totale d'une donation réciproque et d'une procréation à la mesure de l'homme; chose impossible si la vertu de chasteté conjugale n'est pas pratiquée d'un coeur loyal.

Comment un couple qui a des raisons légitimes d'éviter une grossesse peut-il le faire sans séparer les dimensions unitive et procréative de la sexualité ? Pour comprendre cela, montrons les limites de contraception avant d'exposer ce à quoi l'Église appelle les couples. 

 

Le mensonge de la contraception

La raison d'être de la relation sexuelle est de former une véritable communion de personnes, dont la communion de la Sainte Trinité est à la fois la source et le critère. A travers des gestes et des réactions, dans la dynamique de la tension et du plaisir mutuellement offert, le corps, en action et en interaction, donc la personne, parle.

Que dit-il ? A partir de l'enseignement de Jean-Paul II sur le caractère prophétique du corps, nous pouvons conclure que si le mari aime sa femme "comme le Christ aime l'Église" alors il dit "Voici mon corps donné pour toi "29 ; si la femme répond à son mari comme l'Église au Christ, à l'image de Marie, alors elle dit : "Qu'il me soit fait selon ta parole."30 

La contraception introduit une séparation entre le corps et l'esprit : elle dit "je t'aime, mais sans ta fertilité". La dynamique de la tension et du plaisir, devient une fin en soi plus que le fruit de l'amour. A moyen terme, ce défaut d'écoute du corps conduit chacun à ne chercher que son propre plaisir, l'autre n'étant qu'un moyen pour arriver à cette fin. Une fois encore, ce n'est pas le désir d'éviter une grossesse qui dénature la relation, mais la stérilisation d'une union potentiellement féconde.

 

Une régulation éthique des naissances

Supposons qu'un couple comprenne le langage du corps et tienne à l'exprimer en vérité ; mais qu'ils aient des raisons sérieuses de ne pas concevoir un autre enfant. Que peuvent-ils faire qui ne dénature pas le langage de leur union ? (un indice:  vous le faites en ce moment-même...)

Il peuvent s'abstenir. Si l'on y pense, il y a de multiples moments dans la vie d'un couple où la continence est requise : lorsque l'un des époux est malade, lorsque l'épouse approche de la fin de grossesse, ou dans les jours qui suivent une naissance. L'on s'abstient alors par amour, pour que l'autre ait la certitude qu'il ou elle est respecté(e) dans sa personne et n'est pas simplement un objet de plaisir. Si l'on ne peut s'abstenir, qu'est ce que cela révèle de notre façon d'aimer ? 

Ainsi, ne pas avoir de relations sexuelles fait également partie du langage du corps, comme le silence ponctue la parole31. La nature cyclique de la sexualité féminine entraîne que certaines périodes sont naturellement infertiles : les époux qui ne souhaitent pas avoir d'enfants ne sont pas privés de l'expression corporelle de leur amour, sans en dénaturer le langage naturel puisque ces jours sont naturellement infertiles.

On peut se demander : à quoi bon le moyen puisque le résultat est le même ? Prenons une analogie. Entre la mort naturelle et l'euthanasie, la différence ne se situe pas dans le résultat : dans les deux cas l'on meurt. On peut même éprouver un désir (noble) de voir quelqu'un mourir par compassion face à sa souffrance. Mais dans un cas, on laisse la vie s'exprimer et dans l'autre on se l'approprie et on la manipule. Jean-Paul II appuie ce point : dire que la contraception est justifiée revient à dire qu'il existe des situations où il est justifié de ne pas reconnaître Dieu comme Dieu. La coninence est une non-procréation tandis que la contraception est une anti-procréation. En ce sens, les méthodes naturelles de régulation des naissances ne sont pas des "contra-ceptions naturelles" (par opposition à des méthodes de contraception artificielles) mais des méthodes de planification familiale.

 

 

Deux conceptions radicalement opposées de la personne

 La différence anthropologique et en même temps morale existant entre la contraception et le recours aux rythmes périodiques [est] beaucoup plus importante et plus profonde qu'on ne le pense habituellement et qui, en dernière analyse, implique deux conceptions de la personne et de la sexualité humaine irréductibles l'une à l'autre.

Le choix des rythmes naturels comporte l'acceptation du temps de la personne, ici du cycle féminin, et aussi l'acceptation du dialogue, du respect réciproque, de la responsabilité commune, de la maîtrise de soi. Accueillir le temps et le dialogue signifie reconnaître le caractère à la fois spirituel et corporel de la communion conjugale, et également vivre l'amour personnel dans son exigence de fidélité. Dans ce contexte, le couple expérimente le fait que la communion conjugale est enrichie par les valeurs de tendresse et d'affectivité qui constituent la nature profonde de la sexualité humaine, jusque dans sa dimension physique.

Ainsi, la sexualité est respectée et promue dans sa dimension vraiment et pleinement humaine, mais n'est jamais «utilisée» comme un «objet» qui, dissolvant l'unité personnelle de l'âme et du corps, atteint la création de Dieu dans les liens les plus intimes unissant nature et personne.32

Deux visions du monde et de l'homme s'opposent : l'une, vision intégrale de l'homme corps et esprit ; l'autre qui voit dans le corps une réalité purement biologique qui n'a que peu de lien avec un esprit qui exerce sur lui sa domination. La science contemporaine pert trop souvent de vue ce lien entre corps et esprit : nous faisons de l'ingénierie agronomique, pourquoi ne pas faire l'ingénierie de notre propre corps ? 

Une distinction également importante est celle du type de domination que l'homme exerce sur la création, particulièrement sur son propre corps. La vision positive de cette domination est la maîtrise de soi : c'est le cas de l'homme qui entre dans l'écoute de sa femme pour suivre son cycle naturel. Cette vision proclame : le corps n'est pas tout. Une autre vision, opposée, proclame : le corps n'est rien. C'est la tyrannie sur le corps, inspirée du manichéisme. Fondamentalement perverse33 elle proclame que l'homme peut tout sur son corps, et qu'aucune vérité naturelle n'a d'influence sur ce qu'il est bon ou non de faire avec.

Pourquoi stérilisons-nous nos animaux ? justement parce qu'il ne sont pas capables de cette maîtrise de soi. Nous le pouvons. Dire le contraire revient à renier notre solitude originelle devant Dieu, à renier ce qui nous distingue des animaux et renier notre dignité de sujets.
Sans maîtrise de soi, pas de vrai don : si nous ne savons pas dire "non", quelle valeur a notre "oui" ? 

En définitive, un fait peu reconnu émerge : la contraception n'a pas été inventée pour empêcher les grossesses. Nous avions un moyen parfaitement sûr, infaillible pour cela : la continence. Les raisons de l'invention de la contraception sont multiples, mais l'une d'entre elles est clairement la "nécessité" de satisfaire nos instincts sexuels sans restreinte ni maîtrise de soi : en bref, la concupiscence.34

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Le Magistère insiste sur un élément qui est nécessaire à l'équilibre de sa position35, et qui fait souvent défaut dans les cercles qui acceptent l'enseignement de l'Église sur la contraception : l'existence de raisons légitimes d'éviter une grossesse. Certains semblent oublier la nécessité de ces raisons légitimes, tandis que d'autres semblent croire que les couples seraient obligés de procréer, sauf à tomber dans l'égoïsme.

Le danger de la première mentalité est l'égoïsme exprimé dans le refus de l'enfant ; cependant la seconde mentalité peut cacher une autre forme d'égoïsme moins évidente.

Les familles nombreuses sont dans leur grande majorité issue d'une réflexion prudente et avisée et le don sincère de soi. Cependant, elles sont parfois le résultat d'un manque de liberté de s'abstenir de relation sexuelle. Or la maîtrise de soi est le prérequis de l'amour conjugal authentique.

La pratique de périodes de continence choisies36 est sans doute d'une grande aide au développement d'un amour authentique, à condition qu'elles ne soient pas pour l'un des époux le masque d'une réticence face à la sexualité. Saint-Paul suggère37 que ce soit pour des périodes courtes et pour le bénéfice de la prière.38

La vision de Jean-Paul II est une interprétation personnaliste de la loi naturelle39 : celle-ci n'est pas la "loi de la jungle" mais l'interprétation du sens moral de l'homme au commencement, avant d'être marqué par le péché. Elle vise donc l'appel et la vocation profonde de l'homme : plus qu'une loi naturelle impersonnelle, c'est de la fidélité à un Créateur personnel qui est en jeu40.

  • 1. Cf. Gaudium et Spes, 47 à 52
  • 2. Humanae Vitae, 11
  • 3. "Respecter la nature et les finalités de l'acte matrimonial"
  • 4. ce qui n'est pas surprenant, vu le développement sur le langage du corps
  • 5. CEC 1691
  • 6. TDC 114,2 : notons que la norme n'est pas la source unique de la morale ; elle n'est pas conventionnelle ou purement sociale.
  • 7. TDC 37,6
  • 8. Expression due à Pr. Mary Rousseau, Eucharist and Gender, Catholic Dossier, 1996.
  • 9. Ep 5,31-32
  • 10. qui souffre d'une image un peu désuette voire complètement pervertie
  • 11. TDC 114,4
  • 12. Humanae Vitae, 12
  • 13. Note pour nos amis adeptes du Sola Scriptura : Certains théologiens protestants voient le fondement de ce rejet en Gn 38,8-10.
  • 14. On entend souvent que l'Église refuse de ré-examiner la question par argument d'autorité. C'est en fait l'inverse : c'est par manque d'autorité que l'Église considère cet enseignement comme définitif. L'Église ne s'arroge pas le droit de contredire  (ie. "parler contre") Dieu.
  • 15. Vademecum pour les confesseurs sur certains sujets de morale liés à la vie conjugale, 2,4
  • 16. Gaudium et Spes, 51 (14) cite par exemple Casti connubi de Pie XI. Certains ont toutefois cru à une évolution du magistère du fait de la mention dans cette note d'une commission chargée d'examiner plus spécifiquement la question de la pillule, commission que Paul VI a choisi de ne pas suivre dans son encyclique : ce cas est suffisament rare pour comprendre que Paul VI a mûrement réfléchi sa décision.
  • 17. Humanae Vitae, 20
  • 18. TDC 118,5
  • 19. Humanae Vitae, 29 : "Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes"
  • 20. Humanae Vitae, 29 : "Mais cela doit toujours être accompagné de la patience et de la bonté dont le Seigneur lui-même a donné l'exemple en traitant avec les hommes. Venu non pour juger, mais pour sauver il fut certes intransigeant avec le mal, mais miséricordieux envers les personnes. Au milieu de leurs difficultés, que les époux retrouvent toujours, dans la parole et dans le cœur du prêtre, l'écho de la voix et de l'amour du Rédempteur"
  • 21. Veritatis Splendor, 103
  • 22. confirmant en cela les enseignements et du Concile et d'Humanae Vitae
  • 23. TDC 117,6
  • 24. Gaudium et Spes, 50
  • 25. Ibid
  • 26. Ibid
  • 27. Ibid
  • 28. Gaudium et Spes, 51
  • 29. Lc 22,19
  • 30. Lc 1,38
  • 31. et comme le dit le dicton, le silence qui suit du Mozart est toujours du Mozart
  • 32. Source: Familiaris Consortio, 32
  • 33. elle intervient notamment dans de nombreux troubles dont ceux de l'alimentation
  • 34. Il est intéressant de constater que sur les sites web qui présentent les méthodes naturelles parmi les autres contraceptions, une contre-indication est souvent citée : "suppose la coopération du partenaire". Cela en dit long sur la qualité des relations...
  • 35. TDC 120,1
  • 36. et les périodes infertiles ne sont pas contre-indiquées
  • 37. 1Co 7,5
  • 38. qui a dit : "carême" ?
  • 39. cf. CEC 1954-60
  • 40. cf TDC 120,6

Eléments de Spiritualité Conjugale

 

Les Catéchèses de Jean-Paul II suivent un schéma bien précis : lorsqu'il a enseigné un point qui pose difficulté, il ne manque pas de proclamer la puissance de la rédemption, et son efficacité dans nos vies, qui amène les hommes et les femmes à ne pas seulement respecter la loi mais l'accomplir dans la joie. Le Pape présente toujours l'éthique à la lumière de l'ethos, la loi à la lumière de la grâce, et ici la dimension normative d'Humanae Vitae dans la perspective de la spiritualité conjugale.

Pour comprendre la faisabilité des enseignements du Saint-Père, nous devons toujours garder à l'esprit son enseignement sur la pureté comprise comme vie dans l'Esprit1. La vie conjugale des époux n'est rien d'autre que l'engagement ferme à demeurer ouverts à l'action de l'Esprit.

 

La puissance de la consécration sacramentelle

Beaucoup d'entre-nous, à la lumière de nos faiblesses, considérons l'enseignement de l'Église comme irréaliste. Paul VI veut nous rassurer en affirmant que la puissance de Dieu trouve sa plus forte expression dans la faiblesse2, lorsqu'il dit qu'il ne faut pas "dissimuler les difficultés, parfois graves, qui sont inhérentes à la vie des époux chrétiens"3.

Humanae Vitae fait donc cas de la faiblesse de l'homme mais ne s'arrête pas là : ce serait priver la croix de sa puissance. Sa conclusion est une supplication à Dieu pour qu'il répande l'abondance de sa grâce. Les hommes et les femmes peuvent-ils appliquer cet enseignement en comptant sur leurs propres forces ? Une réponse réaliste est : "non". Mais il s'adresse à des hommes et des femmes qui ont été libérés par le Christ pour aimer comme il aime. « Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. »4

Croyons nous que le Christ est mort et ressuscité pour nous libérer du péché et nous donner la grâce de vivre selon le plan originel de Dieu ? Croyons-nous que l'Esprit Saint - l'amour et la puissance même de Dieu - nous a été donné ? C'est la question à laquelle nous nous confrontons : condamner l'Église parce qu'elle appelle les hommes et les femmes à vivre pleinement leur vocation, parce qu'elle les appelle à la sainteté, revient à répondre par la négative. 

 

Des moyens infaillibles pour vivre cette spiritualité

Pour vivre pleinement la théologie du corps, Dieu, par l'Église, nous offre quelques ressources qui sont5 les mêmes que pour vivre une vie chrétienne authentique : la prière, l'Eucharistie, et la réconciliation.

  • la prière : les chrétiens sont appelés à renouveler l'homme intérieur. Rappelons-nous que le Christ nous dit que c'est "dans le coeur" que se joue notre pureté. Nous sommes donc invités à vivre "une relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai. Cette relation est la prière"6.C'est ce lieu où nous laissons "tomber nos masques et retourner notre cœur vers le Seigneur qui nous aime afin de nous remettre à Lui comme une offrande à purifier et à transformer"7 Nous avons déjà cité Jean-Paul II à ce sujet8 :
      La grande tradition mystique de l'Église, en Orient comme en Occident, [...] montre comment la prière peut progresser, comme un véritable dialogue d'amour, au point de rendre la personne humaine totalement possédée par le Bien-Aimé divin, vibrant au contact de l'Esprit, filialement abandonnée dans le cœur du Père. On fait alors l'expérience vivante de la promesse du Christ: « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père; moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui » (Jn 14,21).
      Il s'agit d'un chemin totalement soutenu par la grâce, qui requiert toutefois un fort engagement spirituel et qui connaît aussi de douloureuses purifications (la « nuit obscure »), mais qui conduit, sous diverses formes possibles, à la joie indicible vécue par les mystiques comme « union sponsale ».

    Précisons que si nous voulons entendre Dieu nous parler, la meilleure solution est encore de L'écouter et d'accorder de l'attention à sa Parole. La lecture priante de l'Écriture Sainte fait donc pleinement partie de la prière pour entrer en relation avec le Verbe de Dieu. 

    La prière personnelle de chacun des époux est la fondation du couple et la prière conjugale son ciment.

  • l'Eucharistie : en recevant l'Eucharistie, nous vivons dans la foi toute la théologie du corps.Ce sacrement célèbre l'union du Christ et de l'Église, le don parfait du Christ - "voici mon corps livré pour vous" - auquel l'Église répond d'abord "je ne suis pas digne de te recevoir" puis, face à l'incroyable volonté de Dieu de se donner à nous9- "qu'il me soit fait selon ta parole". Saint Éphrem écrit : "celui qui le mange avec foi mange le Feu et l'Esprit"10. Jean-Paul II partage avec nous sa vision11
    Dans l'Eucharistie, nous avons Jésus, nous avons son sacrifice rédempteur, nous avons sa résurrection, nous avons le don de l'Esprit Saint, nous avons l'adoration, l'obéissance et l'amour envers le Père. Si nous négligions l'Eucharistie, comment pourrions-nous porter remède à notre indigence?
  • la réconciliation :au sein du couple, elle est essentielle pour que chacun montre à l'autre qu'il ne le ou la réduit pas à ses imperfections, pour lui montrer sa dignité qui réside dans la valeur virgniale originelle de sa création et son appel à la sainteté dans la rédemption. Elle permet également à chacun de prendre conscience de ses propres imperfections et de réaliser la beauté du don de l'autre : "je ne suis pas digne de te recevoir... mais dis seulement une parole et je serai guéri". 
    Ce pardon doit être fréquent : notons qu'à la messe la phrase qui précède est prononcée... seulement une trentaine de minutes après avoir reçu le pardon de nos péchés. Cette fréquence aide à la formation de notre conscience12.

    Notre dignité et notre salut sont dans le Christ, aussi la réconciliation des époux n'a de sens que si nous demandons à Dieu d'éclairer notre conscience et de restaurer en nous la pureté de nos origines, afin que nous vivions selon le plan parfait tracé par notre Créateur. Le Sacrement de la Réconciliation est précisément le lieu pour cela. S'il peut être dur d'y aller13 (car cela impose de mettre en relation la réalité de nos vies avec une éthique qui nous extérieurs car nous sommes pécheurs) il est essentiel car permet d'ajuster notre coeur (de développer une ethos) au coeur de Dieu.
    Le sacrement de la réconciliation nous permet également de nous laisser regarder par le Christ et de contempler son regard d'amour.C'est dans ce regard que nous trouvons les forces pour mener le combat pour revendiquer notre dignité face à l'adversaire14.

 

L'amour conjugal dans la vie des époux

Une théologie "objectivisite", qui tentait de décrire de l'extérieur la vie conjugale ne pouvait mettre à jour le rôle fondamental de l'amour conjugal dans la vie des époux. C'est pourquoi elle se concentrait sur les finalités du mariage chrétiens, dont la première est la procréation et les secondes sont le secours mutuel et le remède de la concupiscence.

L'avènement de l'amour conjugal dans la théologie du mariage a connu quelques difficultés : certains ont en effet cru pouvoir l'identifier avec le secours mutuel que se doivent les époux. En conséquence, ils l'ont opposé à la procréation comme finalité première du mariage. D'autres, face à cette erreur, se sont radicalement opposés (!) à l'entrée de l'amour dans la théologie du mariage : ceux-là ont eu peur de l'arrivée de la subjectivité dans une théologie objectiviste.

Jean-Paul II réconcilie subjectivité et vérité objective dans sa définition de l'amour. Citant Saint-Paul, il nous dit que l'amour authentique est l'amour qui "trouve sa joie dans ce qui est vrai"15. L'amour n'est pas un simple sentiment : il procède de la Vérité16 ; Dieu est Amour17. L'amour coupé de Dieu n'est pas Amour, c'est une contrefaçon du monde : l'amour authentique est toujours "du Père"18.
Cet amour authentique est il possible ou sommes-nous condamnés à la contrefaçon ? Le Pape insiste toujours sur la réalité effective de la rédemption et sur le fait que nous sommes appelés, et appelés avec force, à la sainteté.

Quel est la place de cet amour authentique dans le mariage ? L'amour conjugal est en quelque sorte le coeur, l'âme du mariage. Ainsi les finalités du mariage sont celles de l'amour conjugal. L'amour conjugal est l'accomplissement du mariage : c'est lui qui permet aux époux de répondre aux exigences du mariage en tant que signe sacramentel. 

L'un des reproches fait à Humanae Vitae est que son rejet de la contraception empêche aux époux d'exprimer leur amour. Jean-Paul II rétorque que la continence temporaire est un bon "test" de l'amour : un couple qui ne peut s'abstenir doit se demander sérieusement s'il n'a pas confondu (peut-être involontairement) l'amour pour sa contrefaçon, la concupiscence.

 

Enjeux spirituels de l'éthique chrétienne

Choisir l'amour authentique comporte un enjeu majeur : comme le montre l'histoire de Tobie et Sarra, cet enjeu est une question de vie et de mort. C'est également un choix de vie, qui exige une permanence. Jean-Paul II implique que l'abstinence périodique, par exemple, n'est pas simplement une technique de "morale temporaire" : elle est sous-tendue par la chasteté, qui est une éthique de vie permanente. 

L'enjeu est de vivre la vertu de tempérance. Comme l'abstinence, celle-ci a mauvaise presse, comme si toutes deux impliquaient une renonciation. Certes, elles impliquent de renoncer à la convoitise et à la tentation de vouloir être le centre de l'univers (ou mieux, que nos pulsions immédiates soient le centre de l'univers). Mais elles sont avant tout un choix positif, le choix d'être capable d'orienter nos réactions instinctives. Il ne s'agit pas de tyranniser nos passions en voulant les empêcher de nous tyranniser, mais de les orienter vers le bien.

Cette vision de la continence va au-delà de la vision de St Thomas, pour qui il s'agit avant tout de la lutte de la volonté contre la pulsion : pour Jean-Paul II il s'agit d'orienter profondément notre coeur pour que même nos pulsions soient orientées vers le bien (ce que St Thomas appelait la vertu). Dans notre histoire des deux évêques, celui qui détourne le regard vit la continence au sens de St Thomas, mais l'autre est réellement vertueux.

Puisqu'il s'agit de faire entrer son coeur dans une disposition nouvelle, Jean-Paul II conseille, de manière très pastorale, de commencer par de petites choses. Après tout, aucun haltérophile n'a commencé en soulevant 200kg du premier coup. Enfin, la continence n'est pas seulement une chose pour laquelle nous devons nous exercer, mais aussi un don pour lequel nous devons prier. Le Catéchisme cite St Augustin19 :

  Je croyais que la continence relevait de mes propres forces, forces que je ne me connaissais pas. Et j’étais assez sot pour ne pas savoir que personne ne peut être continent, si tu ne le lui donnes. Et certes, tu l’aurais donné, si de mon gémissement intérieur, j’avais frappé à tes oreilles et si d’une foi solide, j’avais jeté en toi mon souci

Cet engagement est total : si certains sont prêts à tuer pour satisfaire leur concupiscence, les chrétiens aux doivent être prêts à mourir plutôt que de se détourner de l'Amour vers la convoitise.

Cet engagement total ne peut se faire que si l'attrait de la maîtrise de soi vient de l'émerveillement pour la beauté de la sexualité et non de sa dévalorisation. La pruderie et le rigorisme peuvent ainsi se déguiser en vertu, mais démontrent en fait un manque de vertu, car elles procèdent du manichéisme qui conduit à l'insensibilité à la valeur de l'amour. Le discernement se fait par les fruits : si la continence provient de la chasteté, alors l'union sexuelle et le fait même d'être embrassée, enlacée et caressée par son mari procurera à sa femme une grande joie, du fait de la certitude de l'absence d'égoïsme chez celui-ci.

Les deux formes de désir sont l'excitation et l'émotion. La plupart des hommes éprouveront le désir d'abord sous la forme de la stimulation, de l'excitation tandis que la plupart des femmes l'éprouveront d'abord sous la forme de l'émotion.
Les deux sont bonnes à l'origine, les deux ont leur contrefaçon dans la concupiscence, qui traite l'autre sexe comme un moyen d'obtenir sa propre satisfaction égoïste, les deux sont l'objet de la rédemption. Le désir, dit Wojtyla20, est la matière première de l'amour : il est cependant nuisible de confondre la matière première et le produit fini !
Lorsque le Pape les distingue, ce n'est d'ailleurs pas pour les opposer : c'est l'union des deux langages et leur interpénétration dans l'amour que permet la vertu.

Rappelons-nous que le Pape souligne que "l'antithèse et d'une certaine manière la négation de [...] la liberté se produit lorsque celle-ci devient un prétexte pour 'vivre selon la chair' ". Vouloir se "libérer de la continence", c'est vouloir être libre de la liberté pour choisir librement l'esclavage.

La source et le fruit de cette éthique est la révérence pour le Christ (c'est-à-dire l'émerveillement dont l'image originelle est la joie d'Adam lorsqu'il découvre Ève). Lorsque qu'une femme et son mari s'ouvrent au don de la piété et de la crainte de Dieu, l'Esprit inspire dans leur coeur une sensibilité particulière pour tout ce qui, dans la création, reflète la sagesse et l'amour de Dieu. Ils en viennent à voir - et vénérer - leur corporéité et leur union avec le regard bienveillant de Dieu !! A cette vénération s'ajoute une crainte21 salvifique de porter atteinte à cette beauté.

En s'aimant ainsi, les époux se reconnaissent et s'affirment mutellement. La concupiscence ne bénit pas l'autre "je" comme une personne créée pour elle même ; elle voit l'autre comme un objet. Si notre but est de satisfaire un désir, nous pouvons le faire de nombreuses manière différentes et avec de nombreuses personnes différentes. La personne-objet de concupiscence en vient à réaliser : "tu ne me désire pas", "tu ne m'aime pas moi ". A l'inverse, la personne aimée pour elle-même est en paix, car elle sait qu'elle est aimée pour son être entier et n'a pas peur d'être rejetée : elle peut être nue et dépourvue de honte. C'est pourquoi chaque relation sexuelle compte.

Nous savons consciemment lorsque nous vivons la relation sexuelle dans l'amour authentique ou la convoitise. Si un doute subsiste dans votre esprit, posez vous la question : "est-ce que je veux que l'Esprit Saint soit présent à cet instant précis ?" Si la réponse est non (ou un silence gêné), il y a des chances que vos préliminaires soient une sorte d'anti-épiclèse, comme si le prêtre célébrant l'Eucharistie disait "Que ton Esprit ne vienne pas sur ces dons"... 

 

Enjeux pour le monde

Jean-Paul II en concluant sa réflexion de la Théologie du Corps sur le mariage et la sexualité reconnaît que d'autres thèmes essentiels trouvent leur place dans cette théologie sans avoir pu être abordés (la maladie, l'assistance à la procréation, l'euthanasie, le handicap, la souffrance, la mort etc..). Aux théologiens de demain de se saisir de ces questions d'importance majeures pour notre civilisation.

La question des relations entre la technique et l'éthique, abordée en pointillés avec la question de la contraception, mérite un développement plus profond.

Les controverses récentes à propos de Benoît XVI et du préservatif démontrent qu'une certaine culture de mort veut fuir dans la technique ses responsabilités et la réflexion sur le sens de la vie, en dépit souvent d'une réelle attention au fait scientifique et au prix d'amalgames22.

Rappelons enfin que le rôle de l'Église est de "porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération"23 et qu'

A chaque instant de l'histoire et sous toutes les latitudes,
la dignité et l'équilibre de la vie humaine dépend
de qui elle est pour lui et de qui il est pour elle.